_A RIVET._
Qui n'a eu ou n'a pas un ou plusieurs tics? Bien intéressante serait la
liste des tics possibles et des célébrités «tiquées».
Nombreuse par exemple est la collection des gens qui clignotent à
paupières que veux-tu?
J'ai connu un jeune homme élégant, instruit, véritable boute-en-train de
toute la société lyonnaise, mais qui était, hélas! doté d'un tic
effrayant: il aboyait.
Par suite de quelles circonstances cela lui était-il arrivé? Je
l'ignore. Était-ce après une grande douleur, la perte d'une personne
aimée, peut-être? ou bien cet effroyable malheur fut-il la conséquence
d'un désastre financier, qui sait? Ce qu'il y a de malheureusement
certain, c'est que, par moments, le pauvre garçon traversait des crises
atroces pendant lesquelles son martyre devenait effroyable!
Les jours d'orage lui étaient particulièrement mauvais! Vous lui
parliez, il était très calme, rien en lui ne faisait pressentir
l'approche du mal mystérieux, et, tout à coup, au milieu d'une phrase,
ses traits s'altéraient, il devenait blême, et aboyait rageusement, se
tordant les bras, faisant claquer ses doigts.
La crise était par bonheur aussi courte que violente.
Mais ce qui augmentait la douleur de cet infortuné c'est qu'il se
sentait ridicule. Car, bien qu'étant extrêmement spirituel, gai,
serviable et bon garçon, il avait, à cause même du nombre de ses
relations choisies, quelques jaloux, des envieux qui ne demandaient qu'à
railler ses «attaques».
Du reste, qui n'a pas d'ennemis en province!
Un soir, en plein théâtre, pendant un entr'acte, il fut en proie à ce
mal terrible.
Le rideau venait de baisser et les messieurs des fauteuils, debout,
claque sur la tête et jumelles en main, lorgnaient les _dames_ du
balcon. Soudain, un léger bruit, on se retourne et que voit-on? Notre
triste héros la tête complètement entrée dans son chapeau haut-de-forme;
d'un mouvement nerveux, il avait enfoncé son couvre-chef sur sa figure,
évitant par ce geste silencieux de grands éclats de voix qui eussent pu
occasionner un scandale.
J'avoue que ce soir-là, il fallut vraiment être son ami, pour ne pas
rire avec toute la salle!
Un tic moins grave et qui ne cause de dommage qu'à l'interlocuteur du
«tiqué», c'est celui du _monsieur qui vous déshabille en marchant._
Si vous cheminez longtemps ensemble vous arrivez à destination
complètement dépouillé, et vos boutons semés sur le parcours servent de
piste aux gens qui vous cherchent.
Un tic, bien province aussi, c'est celui du monsieur qui, marchand avec
vous, s'arrête à chaque instant à mesure que l'histoire devient
intéressante. Avec celui-là, il ne faut pas être pressé.
Ça s'explique encore dans les petites villes; on n'a rien à faire, c'est
une manière comme une autre de tuer le temps, on met une heure pour
faire cent mètres.
Un maniaque assez insupportable aussi et qu'il faut fuir à l'égal de la
peste, c'est le _monsieur qui vous pousse en marchant._
Si vous êtes du côté des magasins, il vous envoie dans les carreaux de
vitre, résultat: une dépense, ou bien, il vous fait tomber dans le
ruisseau, conséquence: vous êtes crotté comme deux barbets.
Sans compter qu'en partant vous étiez sur le trottoir de droite et
qu'arrivés au bout de la rue, c'est sur celui de gauche que vous vous
trouvez.
Quand j'étais enfant, j'avais un tic assez vilain.
Je ... comment diable dire ça, c'est difficile, à expliquer, enfin je ...
soufflais du nez. Les uns reniflaient, moi je soufflais. C'est la même
chose, sauf que c'est le contraire, l'un est ascendant et l'autre
descendant, voilà tout.
A chaque instant: tscheu, tscheu et aïe donc! et aïe donc!
Chez moi régnait le désespoir.
--Quelle drôle de manie, il a à présent!
--Comment lui faire passer ça!
--Attendez, dit ma grand'mère, j'ai un moyen.
--Lequel?
--Vous verrez ça, au dîner.
L'heure du repas sonnée, nous nous mettons à table.
Je m'assieds et demande pourquoi l'on avait mis devant mon assiette, une
petite lampe à essence?
--Ce n'est rien, répond la grand'maman, laisse-la.
--Bon, fis-je, sans vouloir d'autres explications et je commençai mon
potage.
Je n'avais pas avalé trois cuillerées, que mon satané tscheu, tscheu
commença et la lampe s'éteignit aussitôt.
Tout le monde de rire aux éclats et moi profondément vexé, de me lever
avec la lampe que j'emportai rallumer en bas, à la cuisine.
--Et chaque fois que lu l'éteindras, tu recommenceras cette petite
promenade,
Cinq fois la flamme mourut, mais comme j'ai horreur de me déranger quand
je suis à table, la cinquième fois fut la dernière, et mon tscheu,
tscheu, ne se fit plus entendre.
Ah! si toutes les grand'mères ressemblaient à la mienne, les enfants si
riches en habitudes ridicules se _détiqueraient_ vite.
C'est encore à mon aïeule, que je dois de m'être débarrassé d'une manie
assez ordinaire chez les bébés gâtés: celle de tirer la langue aux gens
et aux choses ne me plaisant pas.
Un jour, que je montrais dans toute son étendue, cet organe du goût et
de la parole à un ami de la famille, ma grand-mère vint à pas de loup,
derrière moi, et v'lan, sur la langue, une chiquenaude bien sentie, je
vous l'assure.
Depuis on ne vit plus ma langue, que lorsque je la donnai au chat.
Je passe le tic des lycéens imberbes se frisant avec obstination une
moustache absente; celui des femmes de quarante ans qui ne cessent de
répéter: «à mon âge ...» pour qu'on leur réponde, en choeur: «Oh!
madame!»
Eh bien, et le monsieur qui termine toutes ses phrases par cet agaçant
«vous comprenez?» Avec ce refrain monotone, ce n'est pas la carte mais
la réponse forcée.
N'oublions pas non plus le malheureux qui dodeline de la tête, comme un
magot de Saxe. L'infortuné n'ose aller à la salle des ventes de peur,
par une désolante méprise, de se voir adjuger tous les tableaux.
Indépendamment de ses productions locales, chaque contrée a ses
locutions particulières.
Le Breton dit: _dam!_ Le Marseillais commence ses phrases par: _té!_ Le
Bordelais, les finit par: _hé?_ Le Belge, les émaille d'un sempiternel:
_savez-vous?_ Pas d'Auvergnat, sans un vigoureux: _fouchtra!_ Ah! on
ferait une curieuse mosaïque avec toutes ces exclamations ... mais
n'anticipons pas et laissons aux académiciens de l'an 2886 le soin de
rédiger ces variantes, quand ils arriveront au mot tic, s'ils en sont à
la lettre T, à cette époque ... ce dont je doute.
* * * * *
Chez les acteurs, les tics sont assez fréquents.
D'aucuns s'en sont servis comme attrait irrésistible et doivent en
partie leur succès à certaines manies bizarres.
Celui-ci hoche la tête, celui-là la renverse en arrière, un tel se tape
à chaque instant sur les cuisses et, pour finir enfin, nous connaissons
tous, ce comédien, qui ayant à dire dans son rôle:
--Hier, j'ai pris l'omnibus.
Dira:
--Hier, j'ai pris l'omnibus ... j'ai pris l'omnibus ... pris l'omnibus ...
omnibus ... nibus ... bus ... sss ...
Avec ce système-là, il fait finir la pièce à minuit et demie, et le
lendemain, ce sont les camarades qui ne peuvent pas dire, à leur tour:
--Hier, j'ai pris l'omnibus.