_A P. BONHOMME_.
Connaissez-vous les Pittalugue? Non? Oui? ah tant pis, vous me privez du
plaisir de vous les faire connaître.
--Ça ne fait rien, allez-y, du portrait!
--Vous êtes vraiment bien bon; je commence:
M. et madame Pittalugue sont concierges chez un notaire de mes amis.
Lui, fainéant comme un groupe de couleuvres, elle ... continuellement
altérée et se rafraîchissant toujours (C'est même chez madame Pittalugue
que j'ai observé pour la première fois ce curieux phénomène: le petit
bleu fait les nez rouges et les gens gris, mais passons....)
Ces deux êtres bizarres ont le don de plaire à première vue, et
parviennent à faire dire, quand on les quitte:
--Tiens, c'est étonnant, ils sont polis, ces concierges!
Mais lorsqu'on les revoit, la bonne impression s'efface promptement et
l'on s'aperçoit bientôt qu'il faut en rabattre, leurs saluts exagérés
étant pantomime mécanique, leurs compliments, leçon apprise et leur
politesse enfin, pure et énervante obséquiosité!
Certes, des pipelets grognons, ronchonneurs et grincheux sont bien
désagréables mais ils sont encore préférables aux Pittalugue en
question, qui ont résolu ce nouveau problème: embêtants à force d'être
trop gracieux!
Si vous passez vingt-cinq fois dans la même journée devant leur loge,
vingt-cinq fois ils vous réciteront sans reprendre haleine et sur le
même ton monocorde et irritant leur interminable chapelet:
--Ah! voilà, monsieur Bernard! Comment allez-vous monsieur Bernard?
Bien? tant mieux! et cette bonne madame Bernard qui est si gentille elle
va bien aussi? Ah! quel bonheur! vous êtes bien aimable, nous aussi,
allons tant mieux, monsieur Bernard!
Vous êtes déjà au second étage que la litanie n'est pas terminée!!
* * * * *
Comme on ne reste généralement qu'une minute dans leur loge, ces gens-là
sont tellement désireux de vous débiter le plus de choses aimables en
très peu de temps qu'ils ne font pas du tout attention à ce que vous
leur dites; ils posent les questions et y répondent eux-mêmes et aïe
donc, ça ne fait rien!
Ainsi, un jour, le premier clerc de mon ami, honnête rond-de-cuir,
depuis 25 ans dans la maison, très malade depuis un mois, avait cessé de
venir à l'étude, lorsque la nostalgie de la paperasserie le prenant, il
eut l'idée fatale de se traîner à son bureau.
Il arrive au premier étage où est située la loge des cerbères et n'en
pouvant plus, tombe sur une chaise époumoné, soufflant comme un
malheureux!
Je vous laisse à penser si les Pittalugue qui n'avaient pas vu ce
moribond depuis un mois, ratèrent l'occasion d'entonner leur refrain:
--Ah! voilà monsieur Buvard! C'est monsieur Buvard; Joseph, viens voir
monsieur Buvard.
Le mari arrive avec sa fille et recommence:
--Ah! voilà monsieur Buvard.... Comment allez-vous, monsieur Buvard?
Et le pauvre malade que tout ce bruit affolait, qui n'avait pas même la
force de leur imposer silence, leur murmure entre deux quintes:
--Ah! je crois bien ... que c'est la dernière fois ... que vous me
voyez!
Et tous les trois de s'écrier, en choeur:
--Allons, tant mieux! Quel bonheur! Qu'il est gentil!!
Le lendemain Buvard mourait ... pas de ça cependant!
* * * * *
Ces malheureux sont tellement habitués à être plus que polis envers le
public, qu'entre eux-mêmes ils se servent des qualificatifs les plus
tendres.
_Mon gros chéri ... petit lapin ... coco adoré ..._ sont expressions
courantes et font partie de leur répertoire.
La première fois que je me présentai chez eux, je demandai si mon ami
était chez lui.