_Au commandant GEORGIN_.
Le lendemain d'une _première à succès_, on peut lire dans les journaux
le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des
décorateurs, le bon goût du costumier, l'adresse des couturières; on
félicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas,
qu'aucun courriériste ne nomme, et qui, pourtant, a droit à un salut;
C'est le souffleur.
Et cependant, quel auxiliaire pour les mémoires incertaines! Sans lui,
le jeune premier bafouillerait étrangement et la duègne, si rompue à la
scène, perdrait complètement la tête, si elle ne se _savait tenue_.
Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se
disent qu'à la moindre absence cet humble leur «en verra le mot» et cela
les tranquillise.
Et c'est cet homme, dont la collaboration est si nécessaire, le concours
si indispensable, qu'on ne remercie même pas par un mot d'encouragement!
Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles,
d'être seulement cité, fût-ce après la petite Trottoirine, dont
l'opulent corsage fait seul le succès. Aussi, éprouvé-je le besoin de
parler un peu de ce méconnu. C'est une classe si intéressante à étudier,
que celles de ces gens modestes dont le seul agrément est la vue des
mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits bénéfices....
Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer!
Tel acteur qui ne sait pas un mot de son rôle et que cela rend furieux,
à cause du directeur qui est à l'avant-scène, lui dit d'un ton bourru:
--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan.
Tel autre qui, au contraire, sait _à la lettre_ (c'est même là son seul
mérite) veut faire le malin et lui dit impatienté:
--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme ça, vous voyez bien que
je sais.
La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas
réussi à prendre une place sur la scène, en a prise une dessous.
C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas
de mise en scène embarrassants.
Un type bien amusant, c'est le souffleur _gobeur_.
C'est un jeune, celui-là! Il n'est pas encore blasé et s'amuse dans son
trou, plus que le titi qui a payé sa place.
Pour lui, la pièce est toujours nouvelle; il sait tous les rôles par
coeur, y compris ceux des femmes et pourrait, à la rigueur, souffler sans
brochure.
Il faut le voir pendant la pièce, soupirer avec l'amoureux, rire avec le
comique, pleurer avec l'ingénue, maudire avec le père noble; il sanglote
trépigne, chauffe le traître, encourage la duègne et s'oublie parfois
jusqu'à crier au premier rôle: «Vas-y!»
Heureux enfant, qui croit que c'est arrivé! Laissons-le à ses chères
illusions! Pleure, exulte, va! ça vaut mieux que de blaguer la
situation!
Combien je préfère ce souffleur convaincu à celui qui la fait _au
blasé_!
Voyez-le dans sa niche, renfrogné, regardant dédaigneusement les
artistes et semblant leur dire:
--Êtes-vous assez mauvais!
N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne
manquant jamais l'occasion de s'écrier, si l'on vient à lui parler de
Saint-Germain:
--Ah! si vous aviez vu Arnal!
Un souffleur extraordinaire, c'est le père Ronflard.
Très curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant,
comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le
mêlé-cassis chez le concierge du théâtre, buvetière de messieurs de
l'orchestre, machinistes et autres employés, il reste enfoui dans le
fond de sa boîte et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment précis où
le rideau se lève; et ce n'est pas la sonnette qui l'a réveillé, non
plus que la petite _polka-vinaigre_ jouée par l'orchestre: c'est
l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesuré.
Souffler est extrêmement difficile.
Il faut connaître les acteurs, pour les bien souffler; avoir étudié leur
caractère, possédé leur tempérament, en un mot, savoir à quelle
_nature_, on a à faire.
Le véritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scène,
dans quelles dispositions d'esprit il se trouve.
S'il est gai, porté aux cascades, disposé à ajouter au texte, alors, lui
laisser la bride sur le cou.
S'il est au contraire, morose, ennuyé, chagrin par suite d'ennuis de
famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner
ses effets, approuver son jeu.
Si l'artiste est traqueur, ne pas le lâcher, le tenir serré, afin qu'il
se sente «soutenu.»
Une chose terrible pour l'artiste _qui sait_, c'est le souffleur qui
«envoie» tout, prenant _un temps_ pour une absence de mémoire et
soufflant jusqu'à ce que le comédien ait dit le mot.
C'est horrible alors, de se sentir poussé l'épée dans les reins.
* * * * *
Un souffleur bien étrange, c'en est un dont on m'a raconté un fait, et
qu'on pourrait dénommer: le souffleur patriote.
Voici pourquoi.
Un artiste parisien jouait un soir en représentation, dans une ville de
l'Est.
N'ayant fait qu'un raccord, dans la journée, avec les comédiens de la
troupe sédentaire, la pièce était loin d'être _fondue_, aussi à un
moment donné, le spectateur initié aux choses de théâtre eut pu
remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, _un loup_,
c'est-à-dire le désarroi que procure parmi les acteurs une réplique
omise ou une entrée manquée.
L'artiste, très ému, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en
représentations dans une ville de province (la province se vante d'être
plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs
qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possédant une mémoire
impeccable et, ce qui n'est pas à dédaigner au théâtre, l'esprit d'à
propos, perd la tête et se voit dans l'impossibilité absolue
_d'enchaîner_ la situation par une phrase quelconque.
A Paris, cela eut été tout seul, avec un souffleur connaissant son
métier, mais dans cette bonne ville, l'employé chargé de secourir les
mémoires troublées heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui
chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue:
--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant
les Versaillais!
* * * * *
Un de mes amis qui jouait un jour le _Pauvre idiot_ si remarquablement
créé par Laferrière, eut à subir un souffleur étonnant.
On sait qu'un acte se passe dans un cachot où le pauvre idiot est
enfermé depuis une vingtaine d'années. Et cette longue solitude, cette
complète ignorance du monde et des choses extérieures ont rendu _idiot_
le héros de la pièce.
Cet acte doit être _mimé_ par l'acteur chargé du principal rôle.
L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations,
articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagrées
devant une chapelle; bref, il mime cet acte.
A la répétition, il avait été convenu entre le souffleur et l'artiste
que celui-ci ne se mettrait pas à genoux ainsi que l'indiquait sa
brochure.
Le soir, le moment de la génuflexion arrivé, mon ami supprime ce jeu de
scène, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait après.
Mais il avait compté sans son hôte; le souffleur lui dit: «A genoux.»
Signe négatif de l'acteur. «A genoux!» répète plus fort l'enragé. «Non»,
murmure mon ami. «A genoux!» hurle presque le souffleur sortant à moitié
de sa carapace. Et il fallut que le comédien obéit au souffleur dont il
dépendait.
Le chef d'orchestre seul put entendre cet _à parte de l'idiot_:
--Je m'y mets, mais tu me le paieras!
* * * * *
Il m'a été donné d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier
rôle aussi mauvais que prétentieux, il souffrait de cette situation
pénible: habiter les dessous.
Très fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant
Delacroix, mettait sur ses cartes: _de La croix_, en deux mots, sans
doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en
descendait pas moins des Croisés.
Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le compétent, sous prétexte
qu'il avait joué avec des artistes du Français, on ne pouvait lui
adresser la moindre observation. Or, un jour, à un artiste qui lui
faisait une remarque, il répondit cette phrase monumentale:
--Monsieur, vous saurez que j'ai soufflé Ballande!
* * * * *
Et pour finir, je citerai cette anecdote ... salée qui a trait à Déjazet
la Grande.
C'était en 1868, au théâtre de Grenoble où l'immortelle comédienne était
en représentations.
Un soir, après le deuxième acte de _Gentil Bernard_, n'ayant pas eu le
chaleureux succès qu'elle attendait--et qu'elle était en droit
d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella
brusquement en ces termes:
--Ah! ça, mon garçon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez
l'air de dormir? Que diable, à votre âge, vous devez savoir que
lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer!