A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars
1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces
tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il
impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur.
Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne
laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour
renaître.
Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de
lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans
son coeur. «Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun
chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon désir était
de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit
loué[151]!»
[Note 151: Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.]
Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence.
Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son
coeur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère
de sa vie, en fut la plus féconde.
La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse
dissipée, l'avait transformé en le faisant souffrir. Il était grave: le
Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au Musset «d'après George
Sand». Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant
la tourmente, son coeur en s'épurant avait instruit le recueillement de
son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un libre et pur
essor à sa voix.
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse,
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre
La briserait comme un roseau.
La Muse a invité le poète à chanter: la plainte lasse et impuissante
d'un coeur brisé répond à son appel. C'est la _Nuit de Mai_.
L'inspiration l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau
génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir. Il élève pieusement à
ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du
siècle_. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son
coeur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:
...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.
C'était par une triste nuit.
L'aile des vents battait à ma fenêtre
J'étais seul, courbé sur mon lit.
J'y regardais une place chérie,
Tiède encor d'un baiser brûlant;
Et je songeais comme la femme oublie,
Et je sentais un lambeau de ma vie
Qui se déchirait lentement.
Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des débris d'amour.
Tout ce passé me criait à l'oreille
Ses éternels serments d'un jour.
Je contemplais ces reliques sacrées,
Qui me faisaient trembler la main;
Larmes du coeur par le coeur dévorées,
Et que les yeux qui les avaient pleurées
Ne reconnaîtront plus demain!
J'enveloppais dans un morceau de bure
Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
C'est une mèche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde,
Je me perdais dans tant d'oubli.
De tous côtés j'y retournais la sonde,
Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
Mon pauvre amour enseveli.
J'allais poser le sceau de cire noire
Sur ce fragile et cher trésor,
J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
En pleurant j'en doutais encor.
Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,
Malgré toi, tu t'en souviendras!
Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?
Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,
Ces sanglots, si tu n'aimais pas?
Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;
Mais ta chimère est entre nous.
Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
Qui me sépareront de vous.
Partez, partez, et dans ce coeur de glace
Emportez l'orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place
Sur le mal que vous m'avez fait.
Parlez, parlez! la Nature immortelle
N'a pas tout voulu vous donner.
Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,
Et ne savez pas pardonner!
Allez, allez, suivez la destinée;
Qui vous perd n'a pas tout perdu.
Jetez au vent notre amour consumée;
Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,
Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?
C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Décembre_, la plus pure, la plus
humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que
Musset dit adieu à cette fatale année 1835.
Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami
Tattet, qui était à Baden, comme lui l'année précédente, et souffrant
comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet:
...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a
bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que
vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée
à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les
verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon
infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette.
Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en
reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme
les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre,
l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon
retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que
le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et
pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami.
Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait: «Si vous voyez Mme
Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
femme la plus femme que j'aie jamais connue...»
En même temps que s'était transformé le poète, l'homme avait bien
changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, d'un
Musset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne
grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie.
«C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à
nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en
fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du
souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil au ciel,
comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul,
au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»
L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme,
un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de
distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même.
Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour
avait glacé son sourire à jamais.
Après la querelle suscitée par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la
foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand et à ses
amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui
nous représente Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il publiait ses
chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter _la
Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de
rien_, écrits en 1835 et 1836. On a dit et répété que Musset, dès avant
le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui
s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne
de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie,
de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète
furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on
lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec
du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il
abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif
pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et
nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet
impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate[152]. On sait son
amitié avec le duc d'Orléans.
[Note 152: Mme la vicomtesse de Janzé (_Étude et récits sur Alfred de
Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. Avec
Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Édouard Bocher, le
marquis de Montebello, le prince d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux
et même quelquefois son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte
d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince
de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle
du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janzé rapporte encore,
d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du
Jockey, où il avait été _blackboulé_ pour ne pas monter à cheval dans le
pur style anglais adopté par ce club...]
Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne jamais faire de dettes; il
n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa
succession, devait la juger bientôt fructueuse.
--Et la prétendue dégradation physique du poète, si prématurée, si
pénible?... Encore une légende à réviser.
Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avéré que
le tendre et séduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
passionnés. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus...
honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures pesèrent bien peu sur
sa vie.
Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre désenchantement. Si
le Musset de George Sand n'était plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de
la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de
Venise. Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi et l'espérance.
--Après la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son désespoir,
après la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Décembre_, il se révolte contre sa
douleur, en prend à témoin le poète «qui sait aimer», puis se relève
à la pensée de l'immortalité. C'est la _Lettre à Lamartine_ (février
1836):
Créature d'un jour qui t'agites une heure,
De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
..................................................
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;
Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:
Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.
Cette austère consolation ne saurait suffire à son coeur. La créature
est faite pour aimer, pour être aimée.
C'est la _Nuit d'Août_ (1836):
Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;
Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.
Après avoir souffert il faut souffrir encore;
Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.
Mais le souvenir de l'unique aimée veille. Le retour invincible au passé
apporte la colère, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la
_Nuit d'Octobre_ (1837):
...Vous saurez tout, et je vais vous conter
Le mal que peut faire une femme;
Car c'en est une, ô mes pauvres amis
(Hélas! vous le saviez peut-être)!
C'est une femme à qui je fus soumis,
Comme le serf l'est à son maître.
Joug détesté! c'est par là que mon coeur
Perdit sa force et sa jeunesse;
Et cependant, auprès de ma maîtresse,
J'avais entrevu le bonheur.
Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
Le soir sur le sable argentin,
Quand devant nous le blanc spectre du tremble
De loin nous montrait le chemin;
Je vois encore, aux rayons de la lune,
Ce beau corps plier dans mes bras...
N'en parlons plus...--je ne prévoyais pas
Où me conduisait la Fortune.
Sans doute alors la colère des dieux
Avait besoin d'une victime;
Car elle m'a puni comme d'un crime
D'avoir essayé d'être heureux.
Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!
Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;
Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!
Honte à toi qui la première
M'as appris la trahison,
Et d'horreur et de colère
M'as fait perdre la raison!
Honte à toi, femme à l'oeil sombre,
Dont les funestes amours
Ont enseveli dans l'ombre
Mon printemps et mes beaux jours!
C'est ta voix, c'est ton sourire,
C'est ton regard corrupteur,
Qui m'ont appris à maudire
Jusqu'au semblant du bonheur,
C'est ta jeunesse et tes charmes
Qui m'ont fait désespérer,
Et si je doute des larmes,
C'est que je t'ai vu pleurer.
O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,
Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;
Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,
Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;
Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.
Elle savait la vie et te l'a fait connaître;
Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;
Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.
Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,
Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.
Je te bannis de ma mémoire,
Reste d'un amour insensé,
Mystérieuse et sombre histoire
Qui dormiras dans le passé!
Et toi qui, jadis, d'une amie
Portas la forme et le doux nom,
L'instant suprême où je t'oublie
Doit être celui du pardon.
Pardonnons-nous;--je romps le charme
Qui nous unissait devant Dieu;
Avec une dernière larme
Reçois un éternel adieu.
George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. Sa romanesque
sensibilité se canalisait vite en littérature. Une imagination pratique
la tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris désespérés des
poètes, à la sincérité de leur douleur. Navrante est sa première
impression des _Nuits de Mai_ et _de Décembre_: «Je n'ai pas vu Musset,
écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il pense à moi, si ce n'est quand il
a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la _Revue des Deux
Mondes_. Moi je ne pense plus à lui depuis longtemps, et même je vous
dirai que je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis plus heureuse
comme je suis que je ne l'ai été de ma vie. La vieillesse vient. Le
besoin des grandes émotions est satisfait outre mesure[153]...»
[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: _Une amitié
romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15
décembre 1894.]
Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siècle_. Le poète
lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle
fait part de l'émotion que lui a donnée cette lecture à une nouvelle
amie, Mme d'Agoult, qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:
... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_
m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité
malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première
heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à
_l'orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une
bête en fermant le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur
pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je
lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces
trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à
ne jamais concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier de mon
amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter la torture. Je sens
toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de
mère au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal
de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi bien guérie
cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le
souvenir de ses douleurs me remue profondément quand je me retrace ces
scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient
plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas,
belle et bonne fille de Dieu. Chacun goûte un bonheur, selon son âme.
J'ai longtemps cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou
bien j'ai mal choisi[154].
[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894, p. 812.]
Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une
amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable à
Chateaubriand son maître[155]. Un éternel conflit entre son imagination et
son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé
son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à l'âme du poète,
si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant
que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle
trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme
Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.
[Note 155: La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu
celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne
pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat
dans une pénétrante étude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: «Ses
amours ne furent ni spontanées ni involontaires; il répondit presque
toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne
pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» (ALBALAT, _le
Mal d'écrire_, p. 269.)]
Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son
perpétuel besoin de se convaincre d'un tempérament qu'elle n'avait pas,
était surtout trop aventureuse,--«curieuse excessive», la qualifiait
Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de
la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de
Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à
ses propres yeux, la légende même de son âme.
[Note 156: Lettre citée par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 décembre
1896:
«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque
gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompée,
déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en
vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique
s'y refuse... etc.»]
Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste
d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation
réciproque de leurs lettres, où ils sentaient «avoir laissé une bonne
part d'eux-mêmes», perpétua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'à
la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de
peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman
d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la
légende était créée[157].
[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet,
et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de
George Sand et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis
la polémique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis
Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure.
Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste
Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.]
Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on
avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et
dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée «la Grande Femme»,
Renan «la Harpe éolienne de notre temps», fut en effet mieux qu'une
femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa
bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible
aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de
la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son
coeur, et tous les coeurs ont pleuré sa souffrance.--«Paix et pardon,
voilà toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve; mais
dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre
vérité en amour que l'amour même. Musset avait pardonné lui aussi,
pardonné en silence: il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour.