Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un
soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je
ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les
sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à
la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai
même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui
auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et
m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et
il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main,
je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je
sentis un peu de chaleur.
J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils
n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le
pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre
machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se
donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta
comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse
terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un
coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un
long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau
suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en
soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour
une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne
m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais
une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée
en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le
haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau
du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je
cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les
deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit
pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette
révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri.
J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce
succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur
et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes
amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas
et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et
dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en
effet.
C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello
s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de
prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand
donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand
je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur
hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient
l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello
voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent,
et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière
pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur
l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes
mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai
la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore
le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si
horrible!
Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de
les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de
sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur
amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal
intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non
sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture,
une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son
nouvel amant.
J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté
du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé
par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de
lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence»,
ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le
repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup
pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir
pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement
à Paris.
Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez
son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour
peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et
qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut
être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop
bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par
honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.»
Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en
expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui...
Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à
son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections.
C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout
de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici,
un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme
une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour
qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif:
Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour
lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas
de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre
dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et
sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu
m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes
ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que
ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais
bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa
fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable
noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité
qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au
repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet
de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts
recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble
plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai;
mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les
trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront
et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre
nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la
vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera
pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris
aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup
souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa
guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne
me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je
l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble,
il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous
aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié.
Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter
Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un
besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être
ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est
impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne
vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a
prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère: je suis
orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais.
Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire.
Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être
miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
amour ce m'est impossible.
Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu
as dit une fois:
Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,
Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.
Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je
cessais de t'aimer.
Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace
pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour
conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la
perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes
amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais
l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon
dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible
de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de
pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure
ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait
indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me
méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr
que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si
exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi?
Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable?
Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la
rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras
mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule
et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement
s'emparent de moi.
Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et
sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne
songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles
et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes
oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours
aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte
plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les
déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est
méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je
n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu
m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.)
Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il
n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens
bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu
du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je
suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je
ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la
première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste
mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de
jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh!
quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta
chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne
voie, que je n'entende rien que toi, et tu...
--Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à
toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes
chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien
triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si
déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni
finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage
pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient
l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux
espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit
de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a
voulu. Que ma destinée s'accomplisse.
Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de
dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement.
Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un
jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie.
Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner.
Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens
responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la
fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité
même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle
maudirait...
Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel
Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui
persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les
tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du
malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse.
L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout
l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après
ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On
s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses
soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit.
On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en
outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance
et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait
ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui
faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de
sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la
maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les
inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de
conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons,
également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de
scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du
siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle
était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi
ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès
d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile
psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu
celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré
nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous
m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas
qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de
fiévreuse folie par la ville d'amour.
[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle
de France_ du 15 oct. 1896.]
La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset,
celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du
poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_
donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a
été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de
ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset.
On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre
1852», avec le passage en question du roman:
Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait
au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand.
Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que
tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont
elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui
devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement
même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je
l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte
qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai
chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans
son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était
sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais
qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses
manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara
que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui
demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans
une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je
rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand
se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle
avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre,
j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la
ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup.
Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée
d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre.
Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui
disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire
ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le
vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit
à Pagello.»
Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit;
qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant.
Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle
sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais
je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes
ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant
au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le
cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin
elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit,
elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à
une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello
sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous
êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...»,
ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison.
Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance
avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle
considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner
un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est
postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification
de George Sand est postérieure à la mort du poète[101].
[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er
août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.]
La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui
a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes
écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra
l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues
de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la
table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux.
_Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais
il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas
l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le
_verso_ de cette chanson:
«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere
fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je
deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal
gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un
mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en
aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le
montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus
tard.
Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant!
Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours:
«Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il
faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la
gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait
être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si
inquiétant[102].»
[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été
retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à
l'encre_ et non au crayon...]
Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des
excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il
réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole.
Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en
parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre
ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas
étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase:
«_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons
qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_,
à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier,
glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont
il fallait qu'il fût informé.
Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse
lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri
dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé;
mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt
aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto
per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là,
l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de
la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est
venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans
l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...
Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins
singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand
on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa
lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à
jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle
n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la
veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre
elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer
son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du
plus obstiné féminisme.
Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement
les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello,
n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé
entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais
indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione
italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.
George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello
qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.
«--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit
capable de supporter une forte émotion?
--Vous dites? demanda Pagello.
--Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus
votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur
Pagello[103]...»
[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article
de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca
qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé
depuis, et maintes fois, l'exactitude.]
Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred,
trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait
pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection
de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus
épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence
des larmes de sang.
[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]
«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite,
Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations
de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un
souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la
délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de
l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même
à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:
Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que
j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je
l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus
à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est
trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses
anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui
m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents
_quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle
à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai
pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous
étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends
d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les
voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)
George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise».
Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un
enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette
période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette
conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour
moral entre Smith et Brigitte Pierson.
Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand
écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet
amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir,
elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec
désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée
chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une
sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle
peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La
jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce
court fragment peut en donner l'idée:
Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre
amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du
plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on
s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant!
Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir,
je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu
m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie
est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes
abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être
mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais
je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me
dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je
veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un
convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez
plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait
cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après
avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par
l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi,
avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il
cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité.
Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et
persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont
jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus
délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont
persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que
de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier
mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé?
Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée
ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas
moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité.
Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son
coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il
avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son
frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré,
Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné,
Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis
n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque
automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la
vallée de Montmorency.
L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse
est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_:
Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté
fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien
fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...
Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie
Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli,
comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au
théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve,
après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse
sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de
Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse:
Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter
par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec
tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer
quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la
maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que
lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de
danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues
veilles.
Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve;
Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable,
et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne
qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme
Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné.
Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur
donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera
pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien
dévouée[105].
[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.]
George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello
lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de
leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part
soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir
d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus
tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si
malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise,
celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce
fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de
conclure:
...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia,
répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang
des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites
qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin
et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul
de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une
personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et
de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en
sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et
qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions,
j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y
a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est
l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne.
Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous
êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour
ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie.
Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi;
il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
solitude.
En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous
n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon
de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette
réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au
lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas
encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral.
Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me
témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a
aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je
suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui
être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous
un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage
me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à
Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi
et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que
le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait
la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre
coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes
silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait
à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du
fond de son âme pour appeler la mort[106].
[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.]
Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné,
elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset
avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon
de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute
impardonnable:
Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,
Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,
Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.
Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,
La veille et le travail, ne pourront te guérir.
Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude
D'attendre vainement et sans rien voir venir.
Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,
Si lu vas quelque part attendre sa venue,
Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,
Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,
Cherchant sur cette terre une tombe ignorée
Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...
Voici qu'approchait l'heure de son retour en
France. Après les orages probables qui l'assombrirent
pour toujours, le pauvre enfant faisait
un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait
dans cette plainte douloureuse[108]:
Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,
De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!
La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,
Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!
[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22
mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en
fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième
chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée
de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice
Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et
de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de
Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut
lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa
vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord
qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité.
A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux
deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux
premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où
elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à
consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse
d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait,
lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient
tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite
du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la
rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où,
n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop
claire et trop prompte pour sa Tranquillité...
[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.]
Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les
orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà
séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de
rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier
_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait
ce suprême adieu à sa bien-aimée:
Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence
pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le
dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai
fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai
senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour
moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non,
il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et
s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes,
et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
enfant.
Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait
devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le
verso:
_Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._
Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a
pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110].
Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne
suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]?
[Note 110: Réglons une fois pour toutes cette question des avances
d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, en citant
ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834):
«Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à
cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai
ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois
ans?»--De Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te
renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé....»]
[Note 111: Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées par
M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.]
Musset partit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie.
Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui
s'ouvrait sur cette dédicace: _A son bon camarade, frère et ami, sa
maîtresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la
meilleure corde de sa lyre!...
V
Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George
Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son
état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques
heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite
excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à
huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur
de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon
physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi
que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne
suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il
lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré
à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer.
Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et
très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la
ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à
Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie
nouvelle avec le docteur Pagello.
[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p.
265.--Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?]
C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son
intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut
travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la
région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être
jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps
dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait
en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses
lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis;
mais tout Paris en était bientôt informé.
Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité
qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait
sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance,
si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et
un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se
rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins.
Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où
elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon
sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en
juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un
et l'autre sont en pension à Paris.
--La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M.
Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette
sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus
tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari
dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il
n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de
l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant
des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon
instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans
la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des
douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].»
[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5° partie, chap. III.]
M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme
avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il
finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour
toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.
--En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses
premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais,
menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle
semble assurée de l'acquérir.
Voici sur cette époque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait à peu
près rien,--la suite du journal intime de Pagello:
Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi.
George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit
appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais
connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le
rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé,
dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus
haut, p. 115.)]
Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue
lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le
mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert,
qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société
tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume
et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb.
Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de
personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues;
d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me
saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras.
Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec
cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et
lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le
dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses.
Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins
de ma profession; elle écrivait son roman de _Jacques_, dont elle me
fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.
[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme
c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.]
J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux _Lettres
d'un voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à
sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand
elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins
pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à
vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa,
etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre,
économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les
autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône.
Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à
autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des
vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait
tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs
par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je
le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis.
Maintenant, je reviens à mon histoire.
Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument
nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances
approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient
coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne
avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que
je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai
troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris
du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments
plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.
J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu
d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais
que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me
rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour
dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire
bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec
lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras
ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait
compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en
amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami;
mais je me sentais néanmoins amoureux....
Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand
les a immortalisées dans ses trois premières _Lettres d'un voyageur._
Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes
mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la _Revue
des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scène _(Beppa)_ avec
tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double
masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers.
C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de
l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait
là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes.
Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie
dans une charmante _Serenata_ en dialecte vénitien. Elle a été publiée
en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres
d'un voyageur_. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a
révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son
talent de poète.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_:
«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi,
montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.
... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout
est silence et que la lune brille au ciel!
... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle
t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.
... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici
venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits
de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.
Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance
retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en
croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur
un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a
transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette
excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y
vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses
lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors
toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le
dîner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flûte de Deburau».
De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de
suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au
travail.
Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la
_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son
frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle
humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique
personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout
ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset:
Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles
choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse
des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur.
C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme
elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de
coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu
mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons
donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable...
Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble
effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise,
demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus,
toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse,
exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira
des romans[116].
[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.]
On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de
la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!
Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello,
se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est
un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur
les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse
délaissée, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption
inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son _bel
vestito_» et finalement lui faisant craindre, à elle, une _coltellata_
dont s'épouvante la douce Giulia[117].
[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.]
Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme
avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci
plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme.
Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118]
nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante
de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches
contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les
enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (_quella
sardella_) et disait en son vénitien: «_No so cossa de belo che el ghe
trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._»
[Note 118: _Racconti, scène_, etc., p. 177.]
George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et
parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des
repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu
bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses
romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a
conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à
Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle
y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme
Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs
qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier
«les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie
de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment:
«George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église.
Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait
la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute
l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères.
Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle
ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle
travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains
toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était
toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires
de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux
réussies que mes artichauts!»
Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la
malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le
docteur Pagello.