Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de
Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «_l'illustrissimo dottore Berizzo,_
un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire
et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème
décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit
Pagello chez Musset.
Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un
buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant: _Non v'é
arteria_....
Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le
pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété.
Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du
_Figaro_ de 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme
Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin
le docteur Santini[89].
[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des
Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a
sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme
Louise Colet lui fait dire:
«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut
gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.
--Un vieux docteur, dites-vous?
--Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les
saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise.
Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu
docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le
parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce
diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....
--Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?
--Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»]
Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis
de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi
qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de
Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule,
où je me plais à reconnaître _la Bianchina_ et son mari, tels que nous
les fait entrevoir le récit de Pagello.--Revenons à son journal. Le
jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons
citée:
Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet.
Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature
qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _«George Sand!»_
Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français,
quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:--Le jeune
patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon
collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se
nomme Alfred de Musset.
--_Per Bacco!_ s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la
Lune! Connais-tu ses poésies?
--Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande
fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate.
Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait
ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire
d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient
entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon
n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration
du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du
médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour
remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset
gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne
qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du
sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir
en tragédie.
Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred
de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au
lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef, _Elle et Lui_,
«procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp,
se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de
négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon.
Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop
contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à
jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis...
George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer à son amant
cette phase douloureuse, lui écrira:
De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise?
Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de
l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme
malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon
enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en
souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire
tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne
me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon
travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois
cents lieues[90] et abandonnée avec des paroles si offensantes et si
navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux
abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne
me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux
a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le
casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon,
mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me
saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais
pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans
entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée
entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons
camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu
t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu
me dis que tu craignais[91]... Nous étions tristes. Je te disais:
«_Partons_, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais:
«Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque
nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais
guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais
quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès
lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui
m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse,
que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit
aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_[92].»
[Note 90: Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le
poète.]
[Note 91: Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.]
[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au
lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son
silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas
écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des
torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes
quittés[93]...»
[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.]
Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de
lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la
perdre[94]»..._--Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!--C'est
par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le
vraisemblable de leur navrante histoire.
[Note 94: V. plus loin.]
Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et
Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de
la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal.
Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George
Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées
n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce
confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les
jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de
la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son
histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau
trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus
de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me
prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me
disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus
fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
questions!» Je restais muet.
Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit
parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir,
nous nous assîmes à une table près de la cheminée.
Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman
qui parle de la belle Venise?
--Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit
à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné,
contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne
pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la
table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre
attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand
déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la
tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette
attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le
feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite,
prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait,
et s'adressant à moi:
--Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?
--Oui, répondis-je.
--Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.
Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce
feuillet...
Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide
morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne
se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un
chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello.
Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté
M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le
Dr Cabanès[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui
remettre ce pli. «--_Au stupide Pagello_», écrivit George Sand sur
l'enveloppe.
[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er août 1896.]
Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration»
mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te
haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la
beauté de cette page, digne de l'auteur de _Lélia_,--sa propre héroïne
sans doute,--Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du
roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?»
[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.]
La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une
interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,--interview des
plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas
le français,--M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son
interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets
mémorables[97].
[Note 97: Dr A. CABANÈS, _Une visite au Dr Payello. La déclaration
d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.]
On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres
de _Lélia_.
_En Morée_.
Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le
même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?
Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions
douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front,
quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi,
comment aimes-tu?
L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace
de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta
passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis
auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement,
avec désir, avec inquiétude.
Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu
prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas
assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être
est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais
à fond la langue que tu parles.
Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont
cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des
besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton
tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois
ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu
dois rire de ce qui me fait pleurer.
Peut-être ne connais-tu pas les larmes.
Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux
que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis
triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé
peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu
qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni
barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans
cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée
noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal,
espères-tu en Dieu?
Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu?
Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te
rendrai heureux, sauras-tu me le dire?
Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je
pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou
ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent
dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin,
n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent?
Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les
temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta
maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à
prier Dieu et à pleurer?
Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te
jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps,
quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te
reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse
ou de lassitude?
Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais
pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les
hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier,
peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée
de te haïr bientôt.
Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu
me tromperais.
Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines
promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le
trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu
le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours
menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de
trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler
éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que
je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton
âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que
ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.
Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les
hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je
puisse toujours la croire belle.
Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique
et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien
d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a encore trahi Musset qu'en
pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ
de Venise pour se donner à Pagello.--Mais reprenons le naïf récit du
jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans
sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne
fortune:
Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et
m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien
je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais
quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour
impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face
de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme.
Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi,
après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et
d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....
Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me
disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi
après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me
laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me
demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite,
ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me
procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il
y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai
Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à
mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant
la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait
de-çà et de-là, comme la navette du tisserand.
Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un
an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu
trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes
moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me
jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé
par les idées contraires qui luttaient en moi.
A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à
Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour
sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du
patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne
de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder
derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte
d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il
y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait
ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci
perdait toujours à la loterie.
Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand
apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare
blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit
chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en
demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais
besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si,
cependant, cela ne vous dérange pas.»
Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à
son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous
congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand
air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de
désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait
depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons
nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était
déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon
sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux
fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus
avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et
de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en
semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je
t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus
graves.
Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins
jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant
que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se
prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que
s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois?
George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons
amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre
«_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
d'un mourant_[98]».
[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril
1896.]
Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait
même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors
de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe
du pauvre grand poète à son départ de Venise.
Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé
à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme
l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il
s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera,
en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui
écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel,
il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un
enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point
son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres
détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si
minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête
en fermant le livre...»
Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question.
Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère,
due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui
offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme
durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du
découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères
infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à
Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire:
obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du
poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques
passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement
allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le
poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de
n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?...
[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]
Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la
maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant.
Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète,
avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son
instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre
Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au
début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant
«qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être
déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais
pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset
l'avait-il désiré?...
Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa
bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le
soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue
Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade
remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans
_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa
maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit,
dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate
qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre...
Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période
expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants
prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset
lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son
frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La
famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset
n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la
force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter
des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie
et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette
singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta
lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la
scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un
roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt
de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de
Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul: