Faites donc des serments d'Annibal! J'avais promis de ne plus dire un
mot du shah. Les paroles à peine jurées, le vent qui souffle du sud les
a emportées. Me voilà parjure sans le faire exprès. Et puis, que vous
dire? Je supposais que Paris, toujours si prompt à prendre la posture
d'un blasé, en était arrivé à la satiété sous ce rapport. Je croyais que
le roi des rois et tous les bonnets d'astrakan qui l'environnent étaient
une mise en scène qu'on demanderait vite à rajeunir, suivant l'usage. Il
n'en a rien été. En ce moment, à l'heure même où je parle, l'auguste
Persan est plus à la mode qu'à son début.
Samedi soir, a eu lieu ce qu'on est convenu d'appeler la représentation
de gala. Quand j'aurai noté que la salle de l'Opéra était bourrée du
haut en bas du beau monde qu'on signale d'ordinaire dans les chroniques,
je ne vous aurai rien appris d'imprévu ni de neuf. Haute politique,
diplomatie, monde des arts, monde des lettres, finance, c'est toujours
la même chanson. Mon Dieu! que de fois ils se sont déjà lorgnés! Mais,
ce soir là, ils venaient pour se faire voir par ce voyageur, qui,
disons-le, animé d'une indifférence superbe, n'usait le verre de ses
lunettes qu'à regarder sur le théâtre. La _Haute-Gomme_ n'en revenait
pas. (_Nota_.--Il y a aussi, parmi nos élégants, ce qui se nomme la
_Haute-Gomme_, jeunesse dorée et thermidorienne du jour.) Mais, je le
répète, Nassr-ed-Din ne paraissait se préoccuper que médiocrement de
tous ces costumes occidentaux, habits bourgeois malgré eux-mêmes, tous
très-cossus pour nous, tous très-mesquins, si l'on entreprend de les
comparer à la magnificence sans pareille de sa tunique. Très-sincère
dans son attention, le shah n'avait d'yeux et de jumelles que pour les
danseuses.
Dès le lever du rideau, la danse l'a visiblement captivé, on pourrait
dire ensorcelé. Ni les deux présidents au milieu desquels on l'avait
assis, ni cette salle redondante d'élégants dont il ne savait pas
apprécier le mérite, n'ont eu le pouvoir de l'arracher à ce spectacle
d'almées plus belles peut-être que celles de son Orient. Il était en
extase devant les ronds de jambe. Tant de jetés-battus lui montaient à
la tête. Mlle Fiocre surtout paraissait exercer sur lui un ascendant
souverain, tout à fait semblable au charme magique de la fascination. Au
reste, ceux qui ont organisé le programme de la fête avaient
probablement compté sur ce résultat, puisqu'on avait multiplié le
ballet.
Quant à notre grand monde, il faisait ce qu'avait fait la foule tout le
long des boulevards. Dans ce voyageur affolé de chorégraphie, il
n'envisageait que des grappes de diamants.--Que de diamants! Que de
perles! Que de saphirs! Que de topazes! On n'entendait rien autre chose
d'un bout à l'autre de la salle. À l'inverse du shah, nos belles dames
n'ont pas donné un seul coup de lorgnette à ce qui se passait sur la
scène. La joaillerie d'Ispahan absorbait tout ce qu'il y avait en elle
d'énergie vitale. Voyez donc! jusqu'à son sabre qui est attaché autour
du corps par un ceinturon de pierreries!
Sans me mêler de faire ici le pédant, je demande pourtant à ouvrir une
parenthèse afin d'expliquer que chez les musulmans les diamants, les
perles et les pierreries ne sont pas ce qu'un vain peuple pense,
c'est-à-dire un futile ornement. Tout cela a un caractère sacré, de par
le Koran. Si vous vous mettez à lire le livre saint, vous y verrez qu'à
tout verset les attributs d'Allah confinent à cette haute bijouterie, et
que c'est pour cette raison qu'il y a une si grande profusion de
brillants sur la personne des chefs d'empire.
Ainsi, les espèces de plumes en diamant que Nassr-ed-Din porte en guise
de boutons sur sa tunique ne sont qu'une image effacée de la Plume
divine.--Tenez, voici ce que dit à ce sujet Al-gazel, un des
commentateurs du Koran, déjà cité:
«Il faut croire à la Plume divine, créée par le doigt d'Allah. La
matière de cette plume est de perles. Un cavalier courant à toute bride
parcourrait à peine sa longueur en 500 ans. Cette plume a la vertu
d'écrire d'elle-même, et sans le secours d'une main étrangère, le Passé,
le Présent et l'Avenir. L'encre qui est dans cette plume est une lumière
subtile. Séraphaël, ange de première classe, est le seul qui puisse lire
les caractères tracés par cette plume merveilleuse. Elle a cent becs qui
ne cesseront de marquer jusqu'au jour du jugement tout ce qui doit
arriver dans le monde.»
La petite plaque d'opale que le shah porte au doigt figure la tablette
sacrée. Vous allez voir ce que c'est que cet attribut-là:
«Cette tablette est suspendue au milieu du septième ciel et est gardée
soigneusement par un escadron de cinquante mille anges, de peur que les
démons ne veuillent changer ce qui est écrit dessus. Sa longueur est
égale à l'espace qui est entre le ciel et la terre, et sa largeur est
comme de l'Orient à l'Occident. Cette tablette ou plutôt cette planche
merveilleuse est d'une seule perle d'une blancheur éblouissante.»
Nassr-ed-Din n'a plus que quelques jours à passer à Paris. Le départ du
shah est fixé pour le 21 juillet. Celles des Parisiennes qui n'ont pu
encore réussir à voir de près ce prince tant entouré de pierreries sont
à deux doigts du désespoir. Chacune d'elles ressemble volontiers à cette
petite reine de Saba qui ne voulait pas mourir avant d'avoir contemplé
Salomon «dans toute sa gloire». On ne saurait imaginer combien elles
dépensent de génie pour savoir où le visiteur portera ses pas cette
semaine. «Verrai-je l'aigrette? Ne la verrai-je pas?» On les rencontre
partout où se montre un Persan, au Jardin des Plantes, à la
Bibliothèque, au parc de Monceau. «Monsieur le Persan, l'aigrette
est-elle sortie aujourd'hui? Où peut-on la voir?» L'Iranien sourit,
hoche la tête et répond: «Nous nous préparons à aller à Vienne.» Voilà
tout ce que les plus jolies et les plus captieuses parviennent à en
tirer.
Des fêtes, des promenades, des surprises, le shah en a eu assez. Il a
vidé la coupe jusqu'à la dernière goutte. Il part, et c'est pour le
mieux. Il faut, du reste, y mettre quelque diligence, car l'Exposition
de Vienne tire à sa fin ou à peu près. Eh bien, savez-vous ce qui va se
produire quand le voyageur sera arrivé dans la capitale de l'Autriche?
C'est qu'il y retrouvera la capitale de la France, sous une autre forme.
Les journaux de là-bas, des lettres de fraîche date, les échos qui nous
parviennent racontent que le compartiment français est celui devant
lequel on stationne le plus.
--Ils ont beau être vaincus, ils sont encore les premiers ici, aurait
dit la princesse de Metternich assez haut pour être entendue.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à cette exposition allemande, nul ne
nous conteste la place d'honneur. Un correspondant nous écrit à ce
sujet:
«L'Amérique et l'Angleterre viennent après nous; l'Autriche et la Prusse
n'occupent que le quatrième et le cinquième rang. Ah! si vous voyiez le
nez que font les Prussiens!»
En tout, d'ailleurs, l'exhibition viennoise est inférieure à notre
Exposition de 1867, il ne s'y trouve, au surplus, que peu de monde.
Peut-être cela tient-il aux bruits de choléra, absolument faux, qu'on a
fait courir; mais la population flottante et les visiteurs n'y excèdent
pas 200,000 personnes. Diderot disait d'un millionnaire de son temps:
«Tout ce que vous voudrez, mais il ne sait pas faire mousser les
Grâces.» Le baron Schwartz, l'organisateur, n'a pas su donner assez
d'importance aux détails de la mise en scène.
Rentrons à Paris. Un cordial ne serait pas un objet de luxe pour ceux
qui ont la témérité d'aller voir le drame que fait jouer en ce moment M.
Émile Zola, au théâtre de la Renaissance. _Thérèse Raquin_ dépasse en
hardiesses réalistes tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour. On voit
là-dedans d'abominables petits bourgeois consommer toutes sortes de
crimes entre deux parties de domino. La bêtise obtuse y domine;
l'horrible y est décrit avec des raffinements inouïs. A tout instant, le
spectateur, serré à la gorge par d'âcres émotions, se lève de sa place
en criant qu'il manque d'air. Il y a surtout une scène où le portrait
d'un mari, noyé récemment par sa femme, donne la chair de poule à tout
l'orchestre. Le pire de la chose, c'est qu'il y ait du talent dans ce
drame de M. Émile Zola, et même à une bonne dose; mais où allons-nous,
bon Dieu, si cette manière de quintessencier l'horreur entre dans la
poétique de l'avenir?
Je sais bien que nous avons déjà un peu passé par là. De 1830 à 1835,
dans les temps romantiques, après la chute de Charles X, arrivèrent les
novateurs. On remarquait parmi eux messieurs les lycanthropes. A la tête
des lycanthropes brillait Petrus Borel, le bras droit de Théophile
Gautier. Petrus Borel a écrit _Champavert_, et ce _Champavert_ aura
précédé _Thérèse Raquin_ de quarante-deux ans. En ce temps-là, non plus,
on ne ménageait pas la vérité à la société. Voyez donc, lisez et écoutez
une des interpellations du citoyen Champavert:
Car la société n'est qu'un marais fétide
Dont le fond sans nul doute est seul pur et limpide,
Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus
Vénéneux et puant vient rougir par dessus!
Et c'est une pitié! c'est un vrai fouillis d'herbes
Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes,
Troncs pourris, champignons fendus et verdissants,
Arbustes épineux, croisés dans tous les sens,
Fange verte, écumeuse et grouillante d'insectes,
De crapauds et de vers, qui, de ride infectés,
La sillonnent, le tout, parsemé d'animaux
Noyés et dont le ventre apparaît noir et gros.
Ce réalisme s'étalait déjà (il y a quarante-deux ans!), mais en vers et
seulement dans les livres. Voilà qu'il fait irruption sur le
théâtre.--Attendez-vous à en voir de belles! _Thérèse Raquin_ aura pour
sûr une lignée.
Très-certainement l'horreur est partout ici-bas; seulement l'affaire de
l'artiste est de la rendre agréable à la vue. C'est ce qu'on excelle à
faire dans cet Orient d'où nous est venu le shah de Perse.--Voyez, par
exemple, avec quelle délicatesse les conteurs du pays du soleil nous
rapportent leurs histoires!--Et justement, en voilà une dont le fonds
est tout autre que beau,--mais que d'art dans la forme qu'on y met!
C'est tout un roman ou toute une comédie, au choix.
Un joaillier d'Ispahan avait une fille qu'il aimait. Il l'appelait
_Petite Framboise_, ce qui est un joli nom. _Petite Framboise_ était
fort laide, bossue, borgne, bancale, trois fois marquée au B, comme on
dit chez nous, il fallait être l'auteur de ses jours pour la
supporter.--Cependant le joaillier, voulant l'établir, imagina de lui
donner pour mari un aveugle.
--Du moins, pensait-il, celui-là, ne la voyant point, ne pourra la
mépriser.
Effectivement l'aveugle fit très-bon ménage avec sa femme.
Une année environ après la lune de miel, on annonça en ville l'arrivée
d'un savant; c'était un personnage très-fort en chirurgie et célèbre de
Stamboul à la Mecque comme oculiste. L'étranger avait rendu la vue à un
très-grand nombre d'aveugles de l'un et de l'autre sexe. Comme on
pressait le beau-père de mener son gendre au praticien:
--Je m'en garderai bien, répondit-il.
--Pourquoi?
--S'il rendait la vue à mon gendre, mon gendre me rendrait bientôt ma
fille.
Philibert Audebrand.
[Illustration: LE DINER DE GALA DONNÉ EN L'HONNEUR DU SHAH AU PALAIS DE
VERSAILLES.--Aspect de la galerie des Glaces au moment de l'entrée des
convives.]
[Illustration: LA FÊTE DE VERSAILLES.--Retour du shah de Perse à Paris,
après l'illumination du bassin de Neptune.]