Oui: telles sont ces femmes! jouets sans conséquences pour le passant,

mais redoutables pour ces seuls hommes, parce qu'une fois aveuglés,

souillés, ensorcelés par la lente hystérie qui se dégage d'elles, ces

«évaporées»--accomplissant leur fonction ténébreuse, en laquelle elles

ne sauraient éviter elles-mêmes de se réaliser,--les conduisent,

_forcément_, en épaississant, d'heure en heure, la folie de ces amants,

soit jusqu'à l'anémie cérébrale et le honteux affaissement dans la

ruine, soit jusqu'au suicide hébété d'Anderson.

Seules, elles conçoivent l'ensemble de leur projet. Elles offrent,

d'abord, comme une pomme insignifiante, un semblant de plaisir

_inconnu_,--ignominieux déjà, cependant!--et que l'Homme, au fond,

n'accepte de commettre qu'avec un sourire faible et trouble et,

d'_avance,_ un remords. Comment se défier absolument,--pour si peu!--de

ces illicébrantes mais détestables amies, qui sont, chacune pour chacun,

_celle, entre toutes, qu'il ne faut pas rencontrer_! Leurs protestations

et leurs instances,--si subtiles, si artificieuses qu'on n'en distingue

plus le _métier_--l'obligent, _presque_... (ah! je dis _presque_!--tout

est dans ce mot, pour moi!)--de s'asseoir avec elles à cette table où,

bientôt, le démon de leur mauvaise essence les CONTRAINT, s'il faut tout

dire, elles aussi, de ne verser à cet homme que du poison. Dès lors,

c'en est fait: l'oeuvre est commencée: la maladie suivra son cours. Un

Dieu seul peut le sauver. Par un miracle.

En conclusion de tels faits, dûment analysés, édictons le draconien

décret suivant:

Ces femmes neutres dont toute la «pensée» commence et finit à la

ceinture,--et dont le propre est, par conséquent, de ramener au point

précis où cette ceinture se boucle, TOUTES les pensées de l'Homme, alors

que cette même ceinture n'enserre, luxurieusement (et toujours!) qu'un

méchant ou intéressé calcul,--ces femmes, dis-je, sont moins distantes,

en RÉALITÉ, de l'espèce animale que de la nôtre. Par ainsi, étant tenu

compte d'_un scrupule_, l'homme digne du nom d'homme a droit de haute et

basse justice sur ce genre d'êtres féminins, au même titre qu'il se

l'arroge sur les autres individus du règne animal.

Donc, étant donné que--grâce à la mise en oeuvre de certains frauduleux

moyens,--si l'une de ces femmes, profitant de l'un de ces hasardeux

moments de faiblesse maladive où tout vivant, même viril, peut se

trouver sans défense, a su faire tomber, à la longue, ensuite, jusqu'à

l'aveuglement passionnel, un homme beau, jeune, courageux, consciencieux

de ses devoirs, ayant gagné sa fortune, doué d'une intelligence élevée

et d'une initiale dignité de sens jusqu'alors irréprochable,--oui, je

déclare qu'il me semble équitable de dénier à cette femme le libre DROIT

d'abuser de la misère humaine jusqu'à conduire, cet homme, consciemment

ou non, où la sauteuse d'enfer dont je parle a conduit mon ami.

Or, comme il est dans la nature de ces sortes de personnes aussi nulles

que mortelles _d'en abuser quand même! nécessairement!_ (puisqu'en

principe elles ne peuvent être, avons nous dit, qu'abaissantes, et qui

pis est, contagieuses,) je conclus que le droit, libre et naturel aussi,

de cet homme sur elles--si, par miracle, il lui est donné de

s'apercevoir à temps de _ce_ dont il est victime--est la mort sommaire,

adressée de la manière la plus occulte et la plus sûre, et cela sans

scrupule ni autre forme de procès, par la raison qu'on ne discute pas

plus avec le vampire qu'avec la vipère.

Approfondissons encore l'examen de ces faits: c'est important. Par

l'accidentelle incidence, disons-nous, d'un trouble mental dû aux fumées

de tel «souper» (unique, peut-être, dans la vie de cet homme), voici que

cette guetteuse innée reconnaît sa proie possible, en devine la

sensualité virtuelle, inéveillée encore, trame sa toile de hasards

prévus, bondit sur elle, l'enlace, lui ment et l'enivre selon son

métier,--et, se vengeant, en elle-même, aussi, de celle qui, là-bas,

irréprochable, laborieuse et chaste, avec de beaux enfants, attend, dans

l'anxiété, ce mari follement attardé pour la première fois,--voici,

dis-je, qu'elle corrode, en une nuit, d'une goutte de son ardent venin,

la santé physique et morale de cet homme.

Le lendemain, si quelque juge pouvait l'interroger, elle répondrait,

impunément, «qu'au moins, une fois réveillé, cet homme est bien libre de

se défendre en ne revenant plus chez elle...» (alors qu'elle sait

bien,--puisqu'au fond de son redoutable instinct elle ne sait même que

cela,--que _cet_ homme, _entre tous les autres_, ne peut déjà plus se

réveiller tout à fait d'elle sans un effort d'une énergie dont il ne se

doute pas et que chaque rechute,--provoquée, sans cesse, par elle,

obscurément,--rendra de plus en plus difficile)!...--Et le juge, en

effet, ne saurait que répondre ni statuer. Et cette femme, poursuivant

son oeuvre odieuse, aura le DROIT de pousser, _nécessairement_ de jour

en jour, son aveugle vers ce précipice?

Soit. Seulement, que de milliers de femmes n'a-t-on pas exécutées pour

de moins tortueux attentats?--C'est pourquoi, l'homme étant solidaire de

l'homme, si mon ami ne fut pas le justicier de cette «irrésistible»

empoisonneuse, j'ai dû savoir ce que j'avais à faire.

Des esprits soi-disant modernes, c'est-à-dire tarés par le plus

sceptique des égoïsmes, s'écriraient, en m'écoutant:

«--Ah çà! que vous prend-il? De tels accès de morale ne sont-ils pas,

pour le moins, surannés? Après tout, ces femmes _sont belles, sont

jolies_; elles usent, au su de tous, de ces moyens de faire fortune, ce

qui est, de nos jours, le positif de la vie, alors, surtout, que nos

«organisations sociales» ne leur en laissent guère beaucoup

d'autres.--Et après? Pourquoi pas? C'est la grande lutte pour

l'existence, le _Tue-moi ou je te tue_ des temps actuels. A chacun de se

garer! Votre ami ne fut, au bout du compte, qu'un naïf, et, de plus,

qu'un homme indiscutablement coupable, à tous égards, d'une faiblesse,

d'une démence et d'une sensualité _honteuses_: et, sans doute, un

«protecteur» ennuyeux, pour le surplus. Ma foi, _requiescat_!»

Bien. Il va sans dire que ces affirmations qui, toujours, ne semblent

rationnelles que pour cause d'expressions inexactes, non seulement ne

diffèrent pas beaucoup, à mon sens, comme valeur et poids, dans la

question qui nous préoccupe, de, par exemple, celles-ci: «Ne pleut-il

pas?...» ou: «Quelle heure est-il?» mais révèlent, chez ces beaux

diseurs, et à leur insu, tels cas d'envoûtement de même nature que celui

d'Anderson.

--Ces femmes _sont belles?_... ricanent ces passants.

Allons donc! La BEAUTÉ, cela regarde l'Art et l'âme humaine! Celles,

d'entre les femmes galantes de ce siècle, qui sont revêtues, en effet,

d'un certain voile de beauté réelle, ne produisent point, n'ont jamais

produit de ces résultats _sur des hommes tels que celui dont je

parle_--et n'ont que faire de se prêter à des façons de le tenter qui,

tout d'abord, leur seraient d'une parure malséante. Elles ne se donnent

pas tant de peine--et sont infiniment moins dangereuses; leur mensonge

n'étant jamais total! La plupart, même, sont douées d'une simplicité qui

les rend accessibles à quelques sensations élevées,--à des dévoûments,

même!--_Mais celles-là seules qui peuvent avilir à ce point et jusqu'à

ce dénouement un homme tel qu'Anderson_, ne peuvent pas être _belles_,

dans un sens _acceptable_ du mot.

S'il s'en trouve qui _semblent_ belles, au premier regard, j'affirme que

leurs visages ou leurs corps _doit_, immanquablement, offrir quelques

traits infâmes, abjects, qui démentent le reste et où se traduit leur

être: la vie et les excès renforcent, bientôt, ces difformités--et ce

qu'il faut dire, maintenant, _c'est qu'étant donné le genre de passion

qu'elles allument, lorsque ce genre de passion doit amener ces moroses

conséquences_, ce n'est nullement de leur illusoire beauté que provient,

sur leur amant, leur pernicieux pouvoir! _mais bien de ces seuls traits

odieux_ qui font, seulement, _tolérer_, à cet amant, le peu de beauté

convenue qu'ils déshonorent. Le passant peut désirer ces femmes pour ce

peu de beauté: leur _amant_? jamais.

«--Ces femmes _sont jolies_!» promulguent encore nos penseurs.

Même en accordant le sens tout relatif de ce mot, ce que l'on n'ajoute

pas, c'est qu'on ignore _à quel prix elles le sont_ dès qu'elles ont

fait trois pas dans la vie, hors de la prime jeunesse. Et je prétends

que le prix fait quelque chose à l'affaire, cette fois.

Car le _joli_ de leurs personnes ne tarde pas à devenir d'une qualité le

plus souvent _artificielle_, et TRÈS-ARTIFICIELLE entre temps. Certes,

il est difficile de le reconnaître d'un coup d'oeil: mais _cela est._

--«Qu'importe (s'écrient nos philosophes) si l'ensemble est d'une

agréable impression? Sont-elles autre chose, pour nous, que de jolis

moments qui passent? Si la saveur de leur personne, pimentée de ces

ingrédients et ajoutis nouveaux, ne nous déplaît pas, qu'importe comment

elles préparent le mets de haut goût qu'elles débitent!»

Je pense vous prouver tout à l'heure que cela importe un peu plus que

ces insoucieux amateurs ne le supposent.--Puis, si nous regardons à la

prunelle ces douteuses adolescentes (si _jolies!_) nous distinguerons,

en ces prunelles, l'éclair du chat obscène qui veille en elles et cette

aperception démentira, sur-le-champ, ce que la crudité d'une jeunesse

factice peut leur _prêter_ de charme.

Si, nous excusant du sacrilège, nous plaçons, à côté d'elles, par

exemple, une de ces toutes simples jeunes filles dont les joues

deviennent couleur des matinales roses aux premiers mots sacrés du jeune

amour, nous trouverons, sans effort, que le mot «joli», vraiment, est

quelque peu flatteur s'il s'agit de qualifier l'ensemble banal de cette

poudre, de ce fard, de telle ou de telle fausse dent, de telle ou de

telle teinture, de telle ou de telle fausse natte, rousse, blonde ou

brune,--et de ce faux sourire, et de ce faux regard, et de ce faux

amour.

Donc, il est inexact d'avancer de ces femmes qu'elles sont belles, ou

laides, ou jolies, ou jeunes, ou blondes, ou vieilles, ou brunes, ou

grasses, ou maigres, attendu qu'en supposant, même, qu'il soit possible

de le savoir, et de l'affirmer avant que telle rapide modification

nouvelle ne s'accuse en leurs corporéités,--_le secret de leur

malfaisant charme n'est pas là_:--bien au contraire!

Chose à déconcerter la raison, l'axiome qui ressort de ces féminines

_stryges_, qui marchent de pair avec l'homme, _c'est que leur action

fatale et morbide sur_ LEUR _victime est en raison directe de la

quantité d'artificiel, au moral et au physique, dont elles font

valoir,--dont elles repoussent, plutôt,--le peu de séductions naturelles

qu'elles paraissent posséder._

C'est, en un mot, QUOIQUE jolies, ou belles, ou laides, etc., que _leur_

amant (celui qui doit en succomber) s'en appassionne et s'en aveugle! Et

nullement _à cause de ces possibilités personnelles_.--C'est là l'unique

point que je tenais à bien établir, attendu que c'est le seul qui soit

important.

Je passe, ici-bas, pour assez inventif: mais, en vérité (je puis, dès à

présent, vous l'avouer), mon imagination, même surmenée par

l'animadversion que je nourrissais, je le confesse, contre miss Evelyn

Habal, ne pouvait pas,--non! non!--ne pouvait pas me suggérer jusqu'à

quel degré fantasmatique et presque inconcevable, cet axiome devait être

confirmé par... ce que nous allons voir, entendre et toucher tout à

l'heure.

Maintenant, une comparaison, pour conclure, avant de passer à la

démonstration.

Tous les êtres ont leurs _correspondances_ dans un règne inférieur de la

nature. Cette correspondance, qui est, en quelque sorte, la figure de

leur réalité, les éclaire aux yeux du métaphysicien. Pour la

reconnaître, il suffit de considérer les résultats produits autour de

ces êtres par leur présence. Eh bien! la correspondance de ces mornes

Circés dans le monde _végétal_ (puisque n'étant elles-mêmes, malgré

leurs formes humaines, que du monde animal, il faut regarder au-dessous

pour préciser leur correspondance), celle-ci n'est autre que l'arbre

Upa, dont elles sont, en analogie, comme les myriades de feuilles

vénéneuses.

Il apparaît, très doré par le soleil. Son ombre, vous le savez,

engourdit, enivre d'hallucinations fiévreuses et, si l'on s'attarde sous

son influence, elle devient mortelle.

Donc, la beauté de l'arbre doit être _empruntée_ et _surajoutée_ à

lui-même.

En effet, sarclez l'upa de ses millions de chenilles pestifères et

brillantes: et ce n'est plus qu'un arbre mort, aux fleurs d'un rose sale

et dont le soleil n'arrache plus un reflet. Sa vertu meurtrière, même,

disparaît si on le transplante hors du terrain propice à son action, et

il ne tarde pas à dépérir, dédaigné de toute attention humaine.

Les chenilles lui sont nécessaires. Il se les _approprie_. Et tous deux

s'attirent, lui et l'innombrable chenille, à cause de l'action funeste

où doit se réaliser leur ensemble, qui les _appelle_ en sa synthétique

unité. Tel est l'upa,--le manchenillier, si vous le voulez. Certains

amours tiennent de son ombre.

Eh bien! en échenillant de leurs attraits, aussi délétères

qu'artificiels, la plupart de ces femmes dont l'ombre est mortelle,--il

en reste... ce qui reste de l'upa dans cette même conjoncture.

Remplacez le soleil par l'imagination de qui les regarde, l'illusion,

précisément à cause de l'effort secret qu'elle nécessite, apparaît

d'autant plus chatoyante et attirante!--Regardez-les, en examinant, à

froid, _ce qui produit_ cette illusion, elle se dissipera pour faire

place à cet invincible dégoût dont aucune excitation ne tirerait un

désir.

Miss Evelyn Habal était donc devenue pour moi le sujet d'une

expérience... curieuse. Je me résolus à la retrouver, non pour faire la

preuve de ma théorie (elle est faite de toute éternité), mais parce

qu'il me paraissait intéressant de la constater dans des conditions

_aussi belles_, aussi _complètes_ qu'elles _devaient_ être.

--Miss Evelyn Habal!--me disais-je: qu'est-ce que CELA pouvait bien

être?

Je m'enquis de ses traces.

La délicieuse enfant était à Philadelphie, où la ruine et la mort

d'Anderson lui avaient fait une réclame des plus resplendissantes. Elle

était fort courue. Je partis et fis sa connaissance en peu d'heures.

Elle était bien souffrante... Une affection la minait;--au physique bien

entendu. De sorte qu'elle ne survécut, même, que peu de temps à son cher

Edward.

Oui, la Mort nous la déroba, voici déjà plusieurs années.

Toutefois, j'eus le loisir, avant son décès, de vérifier en elle mes

pressentiments et théories. Au surplus, tenez, sa mort importe peu: je

vais la faire venir, comme si de rien n'était.

L'affriolante ballerine va vous danser un pas en s'accompagnant de son

chant, de son tambour de basque et de ses castagnettes.

En prononçant ces derniers mots, Edison s'était levé et avait tiré une

cordelette qui tombait du plafond le long d'une tenture.

IV

Danse macabre

«Et c'est un dur métier que d'être une belle femme!»

CHARLES BAUDELAIRE.

Une longue lame d'étoffe gommée, incrustée d'une multitude de verres

exigus, aux transparences teintées, se tendit latéralement entre deux

tiges d'acier devant le foyer lumineux de la lampe astrale. Cette lame

d'étoffe, tirée à l'un des bouts par un mouvement d'horloge, commença de

glisser, très vivement, entre la lentille et le timbre d'un puissant

réflecteur. Celui-ci, tout à coup,--sur la grande toile blanche, tendue

en face de lui, dans le cadre d'ébène surmonté de la rose

d'or,--réfracta l'apparition en sa taille humaine d'une très jolie et

assez jeune femme rousse.

La vision, chair transparente, miraculeusement photochromée, dansait, en

costume pailleté, une sorte de danse mexicaine populaire. Les mouvements

s'accusaient avec le fondu de la Vie elle-même, grâce aux procédés de la

photographie successive, qui, le long d'un ruban de six coudées, peut

saisir dix minutes des mouvements d'un être sur des verres

microscopiques, reflétés ensuite par un puissant lampascope.

Edison, touchant une cannelure de la guirlande noire du cadre, frappa

d'une étincelle le centre de la rose d'or.

Soudain une voix plate et comme empesée, une voix sotte et dure se fit

entendre; la danseuse chantait l'alza et le holè de son fandango. Le

tambour de basque se mit à ronfler sous son coude et les castagnettes à

cliqueter.

Les gestes, les regards, le mouvement labial, le jeu des hanches, le

clin des paupières, l'intention du sourire se reproduisaient.

Lord Ewald lorgnait cette vision avec une muette surprise.

--N'est-ce pas, mon cher lord, que c'était une ravissante enfant? disait

Edison. Eh! eh! A tout prendre la passion de mon ami Edward Anderson ne

fut pas inconcevable.--Quelles hanches! quels beaux cheveux roux! de

l'or brûlé, vraiment! Et ce teint si chaudement pâle? Et ces longs yeux

si singuliers? Ces petites griffes en pétales de roses où l'aurore

semble avoir pleuré, tant elles brillent? Et ces jolies veines, qui

s'accusent sous l'excitation de la danse? Cet éclat juvénile des bras et

du col? Ce sourire emperlé où se jouent des lueurs mouillées sur ces

jolies dents! Et cette bouche rouge? Et ces fins sourcils d'or fauve, si

bien arqués? Ces narines si vives, palpitantes comme les ailes d'un

papillon? Ce corsage, d'une si ferme plénitude, que laisse deviner le

satin qui craque! Ces jambes si légères, d'un modelé si sculptural? Ces

petits pieds si spirituellement cambrés?--Ah!... conclut Edison avec un

profond soupir, c'est beau la nature, malgré tout! Et voici bien un

morceau de roi, comme disent les poètes!

L'électricien semblait plongé dans une extase d'amoureux: l'on eût dit

qu'il s'attendrissait lui-même.

--Oui, certes! dit lord Ewald: plaisantez la Nature si bon vous semble:

cette jolie personne danse mieux, il est vrai, qu'elle ne chante;

cependant je conçois, devant tant de charmes, que, si le plaisir sensuel

suffisait au coeur de votre ami, cette jeune femme lui ait paru des plus

aimables.

--Ah? dit Edison rêveur, avec une intonation étrange et en regardant

lord Ewald.

Il se dirigea vers la tenture, fit glisser la coulisse du cordon de la

lampe; le ruban d'étoffe aux verres teintés surmonta le réflecteur.

L'image vivante disparut. Une seconde bande héliochromique se tendit,

au-dessous de la première, d'une façon instantanée, commença de glisser

devant la lampe avec la rapidité de l'éclair, et le réflecteur envoya

dans le cadre l'apparition d'un petit être exsangue, vaguement féminin,

aux membres rabougris, aux joues creuses, à la bouche édentée et presque

sans lèvres, au crâne à peu près chauve, aux yeux ternes et en vrille,

aux paupières flasques, à la personne ridée, toute maigre et sombre.

Et la voix avinée chantait un couplet obscène, et tout cela dansait,

comme l'image précédente, avec le même tambour de basque et les mêmes

castagnettes.

--Et... maintenant? dit Edison en souriant.

--Qu'est-ce que cette sorcière? demanda lord Ewald.

--Mais, dit tranquillement Edison, c'est la même: seulement _c'est la

vraie_. C'est celle qu'il y avait sous la semblance de l'autre. Je vois

que vous ne vous êtes jamais bien sérieusement rendu compte des progrès

de l'Art de la toilette dans les temps modernes, mon cher lord!

Puis reprenant sa voix enthousiaste:

--_Ecce puella!_ s'écria-t-il. Voici la radieuse Evelyn Habal délivrée,

échenillée de ses autres attraits. N'est-ce pas que c'est pour en mourir

de désirs! Ah! _povera innamorata!_--Comme elle est sémillante ainsi! Le

délicieux rêve! Quelles passions, quel noble amour on sent qu'elle peut

allumer ou inspirer! N'est-ce pas que c'est beau la simple Nature?

Pourrons-nous jamais rivaliser avec ceci? J'en dois désespérer. J'en

baisse la tête.--Hein? qu'en pensez-vous?...--Ce n'est qu'aux seules

persistances de la Suggestion-fixe que je dois d'avoir obtenu cette

pose.--Dérision! Croyez-vous que, si Anderson l'eût vue de la sorte pour

la première fois, il ne serait pas encore assis à son foyer, entre sa

femme et ses enfants, ce qui valait bien le reste, après tout?--Ce que

c'est que la «toilette», pourtant? Les femmes ont des doigts de fées!

Et, une fois la première impression produite, je vous dis que l'Illusion

est tenace et se repaît des plus odieux défauts:--jusqu'à se cramponner,

avec ses ongles de chimère en démence, à la laideur, fût-elle répulsive

_entre toutes_.

Il suffit à une «fine mouche», encore un coup, de savoir affirmer ses

tares, pour s'en faire une parure mordante et en inspirer la convoitise

aux inexperts insensiblement aveuglés. Ce n'est plus qu'une question de

vocabulaire; la maigreur devient de la gracilité, la laideur du piquant,

la malpropreté de la négligence, la duplicité de la finesse, et coetera,

et coetera. Et, de nuances en nuances, l'on arrive souventes fois... où

l'amant de cette enfant en arriva. A une mort maudite. Lisez les

milliers de journaux qui, partout, et quotidiennement, le constatent, et

vous reconnaîtrez que, loin d'exagérer mes chiffres, je les sous évalue.

--Vous me certifiez, mon cher Edison, que ces deux visions ne

reproduisent qu'une seule et même femme? murmura lord Ewald.

Edison, à cette question, regarda, de nouveau, son jeune interlocuteur,

mais, cette fois, avec une expression de mélancolie grave.

--Ah! vous avez l'idéal vraiment enfoncé dans le coeur! s'écria-t-il

enfin. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je vais vous convaincre, cette

fois! Car, en vérité, je me vois contraint de le faire. Regardez,

milord: voici, en réalité, pourquoi ce pauvre Edward Anderson s'est

détruit la dignité, le corps, l'honneur, la fortune et la vie.

Et, faisant sortir de la muraille un grand tiroir sous l'image lumineuse

qui continuait la sinistre danse:

--Voici, continua-t-il, la dépouille de cette charmeuse, l'arsenal de

cette Armide!--Voulez-vous avoir la complaisance de nous éclairer, miss

Hadaly?

L'Andréide se leva, saisit une torche fortement parfumée, l'alluma dans

le calice de quelque fleur; puis, prenant par la main lord Ewald,

l'attira doucement vers Edison.

--Oui, continuait l'ingénieur, si vous avez trouvé _naturels_ les

charmes du premier aspect de miss Evelyn Habal, j'imagine que vous allez

revenir sur cette impression; car, en fait de personne défectueuse

jusqu'au paradoxe, c'était, au contraire, l'effigie, la pièce d'or,

l'étalon-type suprême, dont les autres femmes de son genre ne peuvent

être, Dieu merci, que la pâle monnaie! Voyez, plutôt.

Hadaly, à cette parole, élevant sa torche au-dessus de sa tête voilée,

se tint debout, à côté du sombre tiroir, comme une statue auprès d'un

sépulcre.

V

Exhumation

Lugete, O Veneres, Cupidinesque!

CATULLE.

--Voici, nasillait Edison avec la voix d'un commissaire-priseur: voyez:

Ici reposent la ceinture de Vénus, l'écharpe des Grâces, les flèches de

Cupidon.

Voici, d'abord, la chevelure ardente de l'Hérodiade, le fluide métal

stellaire, les lueurs de soleil dans le feuillage d'automne, le prestige

de l'ombre vermeille sur la mousse,--le souvenir d'Ève la blonde,

l'aïeule jeune, l'éternellement radieuse! Ah! secouer ces rayons! quelle

ivresse? Hein!

Et il secouait, en effet, dans l'air, une horrible queue de nattes

postiches et déteintes, où l'on voyait des fils d'argent réapparaître,

des crêpés violacés, un sordide arc-en-ciel de poils que travaillait et

jaunissait l'action des acides.

--Voici le teint de lis, les roses de la pudeur virginale, la séduction

des lèvres mouvantes, humides, pimentées de désirs, tout enflammées

d'amour!

Et il alignait, sur un bord circulaire de la muraille, de vieux étuis

débouchés remplis d'un cosmétique rouge, des pots de gros fard de

théâtre de toutes nuances, à moitié usés, des boîtes à mouches, etc.

--Voici la grandeur calme et magnifique des yeux, l'arc pur des

sourcils, l'ombre et le bistre de la passion et des insomnies d'amour!

et puis les jolies veines des tempes!... le rose des narines émues qui

respirent vite, toutes haletantes de joie en écoutant le pas du jeune

amant!

L'Ève future · 第 11 / 22 段