La première salle est donc la chambre de Hadaly et de ses oiseaux,--(car

je n'ai pas voulu laisser toute seule, par une dernière superstition,

cette fille intellectuelle).--Là, c'est un peu le royaume de la féerie.

Tout s'y passe à l'Electricité. On y est, dis-je, comme au pays des

éclairs, environné de courants animés chacun par mes plus puissants

générateurs. Oui, c'est là que demeure notre taciturne Hadaly. Elle, une

personne et moi, seuls, nous connaissons le secret du chemin.--Bien que

la traversée offre toujours, ainsi que vous allez le voir, quelques

chances d'encombre à ceux qui s'y aventurent,--il serait étonnant qu'il

nous arrivât malheur ce soir. Pour le reste, nos fourrures nous

préserveront de la pneumonie que le long boyau de terre à parcourir

pourrait nous attirer sans cette précaution.--Nous irons comme la

flèche.

--C'est très fantastique!--dit, en souriant, lord Ewald.

--Mon cher lord, conclut Edison en observant son interlocuteur, voici

donc un peu d'humour déjà retrouvé! Bon signe!

Tous deux étaient immobiles, le cigare allumé aux lèvres, leurs longues

fourrures croisées sur la poitrine. Ils rabattirent les grands capuchons

sur leurs chapeaux.

L'électricien précéda lord Ewald: tous deux marchèrent vers ce ténébreux

endroit du laboratoire, vers la muraille, maintenant refermée et

impénétrable, d'où était apparue Hadaly.

--Je vous avouerai, continuait Edison, que, dans les instants où j'ai

besoin de solitude, je vais chez cette ensorceleuse de tous les

soucis!--Surtout lorsque le dragon d'une découverte me bat l'esprit de

son aile invisible. Je vais songer là, pour n'être entendu que d'elle

seule, si je me parle à voix basse. Puis, je m'en reviens sur la terre,

le problème résolu. C'est ma nymphe Égérie, à moi.

En prononçant ces mots d'un ton plaisant, l'électricien avait touché la

petite roue d'un appareil: une étincelle partit; les pans de la muraille

se rouvrirent magiquement.

--Descendons! reprit Edison, puisque, décidément, il paraît que pour

trouver l'Idéal, il faut d'abord passer par le royaume des taupes.

Puis, indiquant d'un geste les draperies:

--Après vous, mon cher lord! murmura-t-il avec un grave et léger salut.

LIVRE TROISIÈME

L'EDEN SOUS TERRE

I

Facilis descensus Averni

MÉPHISTOPHÉLÈS:--Descends, ou monte: c'est tout un!

GOETHE: _Le second_ FAUST.

Tous deux franchirent le seuil lumineux.

--Retenez-vous à cet appui-main, dit Edison en indiquant un anneau de

métal à lord Ewald, qui s'en saisit.

Serrant, ensuite, la poignée d'une torsade de fonte cachée dans les

moires, l'ingénieur la tira d'une violente saccade.

La dalle blanche céda, doucement, sous leurs pieds; elle glissait,

enchâssée dans le parallélogramme de ses quatre montants de fer; c'était

donc là cette pierre tombale artificielle dont l'ascension avait amené

Hadaly.

Edison et lord Ewald descendirent ainsi durant quelques moments; la

lueur d'en haut se rétrécissait. L'excavation était, en effet, profonde.

--Surprenante façon d'aller chercher l'Idéal! pensait lord Ewald, debout

auprès de son taciturne compagnon.

Leur socle continuait à s'enfoncer sous la terre.

Tous deux se trouvèrent bientôt dans la plus noire obscurité, en

d'opaques et humides ténèbres, aux exhalaisons terreuses, où l'haleine

se glaçait.

Le marbre mobile ne s'arrêtait pas. Et la lumière d'en haut n'était plus

qu'une étoile; ils devaient être assez loin, déjà, de ce dernier feu de

l'Humanité.

L'étoile disparut: lord Ewald se sentit dans un abîme.

Il s'abstint, cependant, de rompre le silence que gardait, à son côté,

l'électricien.

A présent, la rapidité de la descente s'augmentait à ce point que leur

support semblait se dérober sous eux, traversant l'ombre avec un bruit

monotone.

Lord Ewald, tout à coup, devint attentif; il croyait entendre, autour de

lui, une voix mélodieuse mêlée à des rires et à d'autres voix.

La vitesse diminua, peu à peu, puis un choc léger...

Un porche lumineux tourna, silencieusement, en face des deux voyageurs,

comme si quelque «Sésame, ouvre-toi!» l'eût fait rouler sur des gonds

enchantés. Une odeur de roses, de kief et d'ambre flotta dans l'air.

Le jeune homme se trouvait devant un spacieux souterrain pareil à ceux

que, jadis, sous les palais de Bagdad, orna la fantaisie des califes.

--Entrez, mon cher lord, vous êtes présenté, dit Edison, qui agrafait

très vite les anneaux du translateur à deux lourdes griffes de fonte

scellées dans le roc latéral.

II

Enchantements

L'air est si doux qu'il empêche

de mourir.

GUSTAVE FLAUBERT, _Salammbô_.

Lord Ewald s'avança sur les pelleteries fauves qui couvraient le sol et

considéra ce séjour inconnu.

Un grand jour d'un bleu pâle en éclairait la circonférence démesurée.

D'énormes piliers soutenaient, espacés, le circuit antérieur du dôme de

basalte, formant ainsi une galerie à droite et à gauche de l'entrée

jusqu'à l'hémicycle de la salle. Leur décoration, où se rajeunissait le

goût syrien, représentait, de la base au sommet, de grandes gerbes et

des liserons d'argent élancés sur des fonds bleuâtres. Au centre de la

voûte, à l'extrémité d'une longue tige d'or, tombait une puissante

lampe, un astre, dont un globe azuré ennuageait les électriques rayons.

Et la voûte concave, d'un noir uni, d'une hauteur démesurée,

surplombait, avec l'épaisseur du tombeau, la clarté de cette étoile

fixe: c'était l'image du Ciel tel qu'il apparaît, noir et sombre, au

delà de toute atmosphère planétaire.

Le demi-orbe qui formait le fond de la salle, en face du seuil, était

comblé par de fastueux versants pareils à des jardins; là, comme sous la

caresse d'une brise imaginaire, ondulaient des milliers de lianes et de

roses d'Orient, de fleurs des îles, aux pétales parsemés d'une rosée de

senteur, aux lumineux pistils, aux feuilles serties en de fluides

étoffes. Le prestige de ce Niagara de couleurs éblouissait. Un vol

d'oiseaux des Florides et des parages du sud de l'Union chatoyait sur

toute cette flore artificielle, dont l'arc de cercle versicolore fluait,

en cette partie de la salle, avec des étincellements et des prismes, se

précipitant, depuis la mi-hauteur apparente des murs circulaires,

jusqu'à la base d'une vasque d'albâtre, centre de ces floraisons, et

dans laquelle un svelte jet d'eau retombait en pluie neigeuse.

A partir du seuil jusqu'au point où, des deux côtés, commençaient les

pentes de fleurs, les cloisons de basalte des murs (depuis le circuit de

la voûte jusqu'aux pelleteries du sol) étaient tendues d'un épais cuir

de Cordoue brûlé de fins dessins d'or.

Auprès d'un pilier, Hadaly, toujours long-voilée, se tenait debout et

accoudée au montant d'un noir piano moderne aux bougies allumées.

Avec une grâce juvénile, elle adressa un léger mouvement de bienvenue à

lord Ewald.

Sur son épaule, un oiseau de Paradis, d'une imitation non-pareille,

balançait son aigrette de pierreries. Avec la voix d'un jeune page, cet

oiseau semblait causer avec Hadaly d'ans un idiome inconnu.

Une longue table, taillée en un dur porphyre, placée sous la grande

lampe de vermeil, en buvait les rayons; à l'une de ses extrémités était

fixé un coussin de soie, pareil à celui qui supportait, en haut, le bras

radieux. Une trousse garnie d'instruments de cristal brillait tout

ouverte, sur une tablette d'ivoire qui se trouvait à proximité.

Dans un angle éloigné, un brasero de flammes artificielles, réverbéré

par des miroirs d'argent, chauffait ce séjour splendide.

Aucun meuble, sinon une dormeuse de satin noir, un guéridon entre deux

sièges,--un grand cadre d'ébène tendu d'étoffe blanche et surmonté d'une

rose d'or, sur une des parois du mur, à hauteur de la lampe.

III

Chant des oiseaux

Ni le chant des oiseaux matinaux,

ni la nuit et son oiseau solennel...

MILTON, _Le paradis perdu._

Sur le parterre vertical des talus fleuris, une foule d'oiseaux,

balancés sur des corolles, raillaient la Vie au point, les uns, de se

lustrer d'un bec factice et de se duyser la plume; les autres, de

remplacer le ramage par des rires humains.

A peine lord Ewald se fut-il avancé de quelques pas, que tous les

oiseaux tournèrent la tête vers lui, le regardèrent, d'abord,

silencieusement, puis éclatèrent, tous à la fois, d'un rire où se

mêlaient des timbres de voix viriles et féminines: si bien qu'un instant

il se crut en face d'une assemblée humaine.

A cet accueil inattendu, le jeune homme s'arrêta, considérant ce

spectacle.

--Ce doit être, j'imagine, quelque hottée de démons que ce sorcier

d'Edison a enfermés dans ces oiseaux-là? pensa-t-il en lorgnant les

rieurs.

L'électricien, resté dans l'obscurité du tunnel, achevait sans doute de

serrer les freins de son ascenseur fantastique:

--Milord, cria-t-il, j'oubliais!--L'on va vous saluer d'une aubade. Si

j'eusse été prévenu à temps de ce qui nous arrive à tous deux ce soir,

je vous eusse épargné ce dérisoire concert en interrompant le courant de

la pile qui anime ces volatiles. Les oiseaux de Hadaly sont des

condensateurs ailés. J'ai cru devoir substituer en eux la parole et le

rire humains au chant démodé et sans signification de l'oiseau normal.

Ce qui m'a paru plus d'accord avec l'esprit du Progrès. Les oiseaux

réels redisent si mal ce qu'on leur apprend! Il m'a semblé plaisant de

laisser saisir par le phonographe quelques phrases admiratives ou

curieuses de mes visiteurs de hasard, puis de les transporter en ces

oiseaux par voie d'électricité, grâce à une de mes découvertes encore

inconnue _là-haut_.--Du reste, Hadaly va les faire cesser. Ne leur

accordez qu'une dédaigneuse attention pendant que j'amarre l'ascenseur.

Vous comprenez, il ne faudrait pas qu'il nous jouât la mauvaise

plaisanterie de remonter sans nous à la surface assez lointaine de la

Terre.

Lord Ewald regardait l'Andréide.

La paisible respiration de Hadaly soulevait le pâle argent de son sein.

Le piano, tout à coup, préluda seul, en de riches harmonies: les touches

s'abaissaient comme sous des doigts invisibles.

Et la voix douce de l'Andréïde, ainsi accompagnée, se mit à chanter,

sous le voile, avec des inflexions d'une féminéïté surnaturelle:

Salut, jeune homme insoucieux!

L'Espérance pleure à ma porte:

L'Amour me maudit dans les Cieux:

Fuis-moi! Va-t-en! Ferme les yeux!

Car je vaux moins qu'une fleur morte.

Lord Ewald, à ce chant inattendu, se sentit envahir par une sorte de

surprise terrible.

Alors, sur les versants en fleurs, une scène sabbatique, d'une absurdité

à donner le vertige et qui présentait une sorte de caractère infernal,

commença.

D'affreuses voix de visiteurs quelconques s'échappaient, à la fois, du

gosier de ces oiseaux: c'étaient des cris d'admiration, des questions

banales ou saugrenues,--un bruit de gros applaudissements, même,

d'assourdissants mouchoirs, d'offres d'argent.

Sur un signe de Hadaly, cette reproduction de la Gloire à l'instant même

s'arrêta.

Lord Ewald reporta ses yeux sur l'Andréïde, en silence.

Tout à coup, la voix pure d'un rossignol s'éleva dans l'ombre. Tous les

oiseaux se turent, comme ceux d'une forêt, aux accents du prince de la

nuit. Ceci semblait un enchantement. L'oiseau éperdu chantait donc sous

terre? Le grand voile noir de Hadaly lui rappelait sans doute la nuit,

et il prenait la lampe pour le clair de lune.

Le ruissellement de la délicieuse mélodie se termina par une pluie de

notes mélancoliques. Cette voix, venue de la nature et qui rappelait les

bois, le ciel et l'immensité, paraissait étrange en ce lieu.

IV

Dieu

Dieu est le lieu des esprits, comme l'espace

est celui des corps.

MALEBRANCHE.

Lord Ewald écoutait.

--C'est beau, cette voix, n'est-ce pas, milord Celian? dit Hadaly.

--Oui, répondit lord Ewald en regardant fixement la noire figure

indiscernable de l'Andréïde; c'est l'oeuvre de Dieu.

--Alors, dit-_elle_, admirez-la: mais ne cherchez pas à savoir _comment_

elle se produit.

--Quel serait le péril, si j'essayais? demanda en souriant lord Ewald.

--Dieu se retirerait du chant! murmura tranquillement Hadaly.

Edison entrait.

--Otons nos fourrures! dit-il: car la température est, ici, réglée et

délicieuse!--C'est ici l'Eden perdu... et retrouvé.

Les deux voyageurs se dégagèrent des lourdes peaux d'ours.

--Mais, continua l'électricien (du ton soupçonneux d'un Bartholo qui

voit sa pupille converser avec un Almaviva), vous en étiez déjà, je

crois, à d'expansifs entretiens?--Oh! ne faites pas attention à moi!

continuez! Continuez!

--La singulière idée que vous avez eue là, mon cher Edison, de donner un

rossignol réel à une andréïde?

--Ce rossignol?--dit, en riant, Edison: Ah! ah! c'est que je suis un

amant de la Nature, moi.--J'aimais beaucoup le ramage de cet oiseau; et

son décès, il y a deux mois, m'a causé, je vous l'affirme, une

tristesse...

--Hein? dit lord Ewald: ce rossignol qui chante ici, est mort il y a

deux mois?

--Oui, dit Edison: j'ai enregistré son dernier chant. Le phonographe qui

le reproduit ici est, en réalité, à vingt-cinq lieues, lui-même. Il est

placé dans une chambre de ma maison de New York, dans Broad Way. J'y ai

annexé un téléphone dont le fil passe en haut, sur mon laboratoire. Une

ramification en vient jusqu'en ces caveaux,--là, jusqu'en ces

guirlandes,--et aboutit à cette fleur-ci.

Tenez, c'est elle qui chante: vous pouvez la toucher. Sa tige l'isole;

c'est un tube de verre trempé; le calice, où vous voyez trembler cette

lueur, forme lui-même condensateur; c'est une orchidée factice, assez

bien imitée... plus brillante que toutes celles qui parfument les buées

lumineuses de l'aurore sur les plateaux du Brésil et du Haut-Pérou.

Ce disant, Edison rallumait son cigare au coeur de feu d'un camélia

rose.

--Quoi! réellement, ce rossignol, dont j'entends l'âme,--est mort?

murmurait lord Ewald.

--Mort! dites-vous?--Pas tout à fait... puisque J'ai cliché cette âme,

dit Edison. Je l'évoque par l'électricité: c'est du spiritisme sérieux,

cela. Hein?--Et l'expression du fluide n'étant plus ici que du

calorique, vous pouvez allumer votre cigare à cette étincelle

inoffensive, dans cette même fausse-fleur parfumée où chante, lueur

mélodieuse, l'âme de cet oiseau. Vous pouvez allumer votre cigare à

l'âme de ce rossignol.

Et l'électricien s'éloigna pour impressionner divers boutons de cristal

numérotés dans un petit cadre appliqué à la muraille, contre la porte.

Lord Ewald, déconcerté par l'explication, était demeuré attristé, avec

un froid serrement de coeur.

Tout à coup, il sentit qu'on lui touchait l'épaule; il se retourna:

c'était Hadaly.

--Ah! dit-elle tout bas, d'une voix si triste qu'il en

tressaillit,--voilà ce que c'est!... DIEU _s'est retiré du chant_.

V

Électricité

Hail, holy light! Heaven daughter! first born!

MILTON, _le Paradis perdu_.

--Miss Hadaly, dit Edison en s'inclinant, nous venons, tout bonnement,

de la Terre--et le voyage nous a donné soif!

Hadaly s'approcha de lord Ewald:

--Milord, dit-elle, voulez-vous de l'ale ou du sherry?

Lord Ewald hésita un instant:

--S'il vous plaît, du sherry, dit-il.

L'Andréïde s'éloigna, s'en alla prendre, sur une étagère, un plateau sur

lequel brillaient trois verres de Venise peinturlurés d'une fumée

d'opale, à côté d'un flacon de vin paillé et d'une odorante boîte de

lourds cigares cubains.

_Elle_ posa le plateau sur une crédence, versa de haut le vieux vin

espagnol, puis, prenant deux verres entre ses mains étincelantes, vint

les offrir à ses visiteurs.

Ensuite, s'en étant allée remplir le dernier verre, elle se détourna,

d'un mouvement charmant. S'appuyant à l'une des colonnes du souterrain,

elle éleva le bras, tout droit, au-dessus de sa tête voilée, en disant

de sa voix de mélancolie:

--Milord, à vos amours!

Il fut impossible à lord Ewald de froncer le sourcil à cette parole,

tant l'intonation grave avec laquelle ce toast fut porté, au milieu du

silence, fut exquise et mesurée de plus haut que toute convenance: le

gentilhomme en resta muet d'admiration.

Hadaly jeta, gracieusement, vers la lampe astrale, le vin de son verre.

Le Jerez-des-Chevaliers retomba, en gouttelettes illuminées, comme une

rosée d'or liquide, sur les poils fauves des dépouilles léonines qui

surchargeaient le sol.

--Ainsi, dit Hadaly d'une voix un peu enjouée, je bois, en esprit, par

la Lumière.

--Mais, enfin, mon cher enchanteur, murmura lord Ewald, comment se

fait-il que miss Hadaly puisse répondre à _ce que je lui dis_? Il me

semble de toute impossibilité qu'un être quelconque ait prévu mes

questions, au point, surtout, d'en avoir gravé d'avance les réponses sur

de vibrantes feuilles d'or. Ce phénomène, je trouve, est capable de

stupéfier l'homme le plus «positif,» comme dirait une personne dont nous

avons parlé ce soir.

Edison regarda le jeune Anglais sans répondre tout d'abord.

--Permettez-moi de sauvegarder le secret de Hadaly, du moins pendant

quelque temps,--répondit-il.

Lord Ewald s'inclina légèrement: puis, en homme qui, enveloppé de

merveilles, renonce désormais à s'étonner de rien, but le verre de

sherry, le reposa vide sur un guéridon, jeta son cigare éteint, en prit

un nouveau dans la boîte du plateau de Hadaly, l'alluma paisiblement à

une fleur lumineuse, à l'exemple d'Edison,--puis s'assit sur l'un des

tabourets d'ivoire, attendant que l'un--ou _l'autre_--de ses hôtes

voulût bien prendre la peine d'entrer dans quelque éclaircissement.

Mais Hadaly s'était accoudée, de nouveau, sur son piano noir.

--Voyez-vous ce cygne? reprit Edison: il a, en lui, la voix de l'Alboni.

Dans un concert, en Europe, à l'insu de la cantatrice, j'ai

phonographié, sur mes nouveaux instruments, la prière de la _Norma_,

«Casta diva», que chantait cette grande artiste.--Ah! que je regrette de

n'avoir pas été de ce monde au temps de la Malibran!

Les timbres-vibrants de tous ces soi-disants volatiles sont montés comme

des chronomètres de Genève. Ils sont mis en mouvement par le fluide qui

court à travers les rameaux de ces fleurs.

Ils contiennent, dans leurs petits volumes, une énorme sonorité, surtout

si nous la multiplions par mon Microphone. Cet oiseau de Paradis

pourrait, avec autant d'intelligence que toute celle réunie des

chanteurs dont la voix est prisonnière en lui, vous donner, à lui seul,

une audition du _Faust_ de Berlioz, (orchestre, choeurs, quatuors,

solis, bis, applaudissements, rappels et vagues commentaires indistincts

de la foule.) Pour l'intensité du son total, il suffirait, disons-nous,

de le multiplier par le Microphone. En sorte que, couché dans un

appartement d'hôtel, en voyage, si vous placez l'oiseau sur une table et

le conducteur microphonique à l'oreille, vous pourrez, seul, entendre

cette audition sans réveiller vos voisins. Un tapage immense, digne

d'une salle d'Opéra, s'envolerait _pour vous_ de ce petit bec

rose,--tant il est vrai que l'ouïe humaine est une illusion comme tout

le reste.

Cet oiseau-mouche pourrait vous réciter également le _Hamlet_ de

Shakespeare, d'un bout à l'autre et sans souffleur, avec les intonations

des meilleurs tragédiens actuels.

Ces oiseaux, dans le gosier desquels je n'ai respecté que la voix du

rossignol (qui, seul, me paraît avoir le droit de chanter dans la

nature), ces oiseaux sont les musiciens et comédiens ordinaires de

Hadaly.--Vous comprenez, presque toujours seule, à des centaines de

pieds sous terre, ne devais-je pas l'entourer de quelques

distractions?--Que dites-vous de cette volière?

--Vous avez un genre de positivisme à faire pâlir l'imaginaire des

_Mille et une nuits_! s'écria lord Ewald.

--Mais, aussi, quelle Shéhérazade que l'Electricité! répondit

Edison.--L'ÉLECTRICITÉ, milord! On ignore, dans le monde élégant, les

pas imperceptibles et tout-puissants qu'elle fait chaque jour. Songez

donc! Bientôt, grâce à elle, plus d'autocraties, de canons, de monitors,

de dynamites ni d'armées!

--C'est un rêve, cela, je crois, murmura lord Ewald.

--Milord, il n'y a plus de rêves! répondit à voix basse le grand

ingénieur.

Il demeura pensif un instant.

--Maintenant, ajouta l'électricien, nous allons, puisque vous le

désirez, examiner, d'une façon sérieuse, l'organisme de la créature

nouvelle, électro-humaine,--de cette ÈVE FUTURE, enfin, qui, aidée de la

GÉNÉRATION ARTIFICIELLE, (déjà tout à fait en vogue depuis ces derniers

temps), me paraît devoir combler les voeux secrets de notre espèce,

avant un siècle,--au moins chez les peuples initiateurs.--Oublions donc,

pour le moment, toutes questions étrangères à celle-ci. Les digressions,

ne trouvez-vous pas? doivent être comme ces cerceaux que les enfants ont

l'air de jeter à l'abandon, fort loin, mais qui, grâce à un mouvement

essentiel de retour, imprimé dans le lancé, reviennent dans la main qui

les a projetés.

--Veuillez bien, avant tout, me permettre une dernière demande, Edison!

dit lord Ewald: car elle me semble, en cet instant, plus

intéressante--même que l'examen dont vous parlez.

--Quoi! Même ici? Même avant l'expérience convenue? dit Edison, surpris.

--Oui.

--Laquelle? l'heure nous presse: hâtons-nous.

Lord Ewald regarda très fixement, tout à coup, l'électricien.

--Ce qui me paraît encore plus énigmatique, dit-il, que cette créature

incomparable, _c'est le motif qui vous a déterminé à la créer_. Je

désirerais, avant tout, savoir comment cette conception inouïe vous fut

inspirée.

A ces mots si simples, Edison, après un grand silence, répondit

lentement:

--Ah! C'est _mon_ secret, milord, que vous me demandez là?

--Je vous ai révélé le mien sur vos seules instances! répondit lord

Ewald.

--Eh bien,--soit! s'écria Edison. D'ailleurs, c'est logique.--Hadaly,

extérieure, n'est que la conséquence de l'intellectuelle Hadaly dont

elle fut précédée en mon esprit. Connaissant l'ensemble de réflexions

dont elle émane, vous la comprendrez mieux encore, lorsque, tout à

l'heure, elle nous permettra d'étudier ses abîmes.--Chère miss,

ajouta-t-il en se tournant brusquement vers l'Andreïde immobile, soyez

assez gracieuse pour nous laisser quelque temps seuls, milord Ewald et

moi: ce que je vais lui raconter ne devant pas être entendu par une

jeune fille.

Hadaly, sans répondre, se retira, lente, vers les profondeurs du

souterrain en élevant en l'air, sur ses doigts d'argent, son oiseau du

Paradis.

--Asseyez-vous sur ce coussin, mon cher lord, reprit l'électricien:

l'histoire va durer vingt minutes environ: mais elle est, je crois,

_intéressante_, en effet.

Et, lorsque le jeune homme se fut assis et accoudé à la table de

porphyre:

--Voici pourquoi j'ai créé Hadaly! continua Edison.

LIVRE QUATRIÈME

LE SECRET

I

Miss Evelyn Habal

Si le Diable vous tient par un cheveu

priez! ou la tête y passera.

PROVERBES.

Il se recueillit un moment:

--J'avais, autrefois, dans la Louisiane, dit-il, un ami, M. Edward

Anderson,--un compagnon d'enfance. Ce jeune homme était doué d'un bon

sens estimable, d'une physionomie sympathique et d'un coeur à l'épreuve.

Six années lui avaient suffi pour s'affranchir, dignement, de la

Pauvreté. Je fus témoin de ses joyeuses noces; il épousait une femme

qu'il aimait depuis longtemps.

Deux années se passèrent. Ses affaires s'embellissaient. Dans le monde

du négoce on l'estimait comme un cerveau des mieux équilibrés et un

homme actif. C'était un inventeur aussi: son industrie étant celle des

colons, il avait trouvé le moyen de gommer et de calendrer la toile par

un procédé économique de seize et demi pour cent sur les procédés

connus. Il fit fortune.

Une situation affermie, deux enfants, une vraie compagne, vaillante et

heureuse, c'était, pour ce digne garçon, le bonheur conquis, n'est-ce

pas? Un soir, à New York, à la fin d'un meeting où l'on avait clos, dans

les hurrahs, l'issue de la fameuse guerre de Sécession, deux de ses

voisins de table émirent le projet de terminer leur fête au théâtre.

Anderson, en époux exemplaire et en travailleur matinal, ne s'attardait,

d'ordinaire, que bien rarement, et toujours avec ennui, loin de son

_home_. Mais, le matin même, une futile petite nuée de ménage, une

discussion des plus inutiles, s'était élevée entre mistress Anderson et

lui, mistress Anderson lui ayant manifesté le désir _qu'il n'assistât

pas_ à ce meeting,--et cela sans pouvoir motiver ce désir. Donc, par

esprit de «caractère» et préoccupé, Anderson accepta d'accompagner ces

messieurs.--Lorsqu'une femme aimante nous prie, _sans motif précis_, de

ne point faire une chose, je dis que le propre d'un homme vraiment

complet est de prendre cette prière en considération.

L'Ève future · 第 9 / 22 段