Qui, je voudrais savoir si vous en êtes! Cela me ferait un tel plaisir,
de voir grandir le nombre des compagnons de mon infortune, des complices
de mon vice, de mes camarades de chaîne! Il y en eut de quelque
réputation: on daigna prendre leur infirmité pour une forme de leur
génie. Mais moi, je ne puis même pas me donner cette excuse, et personne
ne la donnera pour moi, ce qui est pire... Je suis distrait, voilà le
mot lâché. En êtes-vous, de la confrérie?
Ce n’est pas une confrérie de gens heureux: il n’y a pas de plaisir à
être ridicule. Et je souffre de ce mal de la distraction depuis mon
enfance; j’en ai connu toutes les formes. Mes crises, sinon les plus
fréquentes, du moins les plus manifestes, me prennent dans les lieux
publics, principalement devant tout ce qui, dans un lieu public,
ressemble à un comptoir ou à un guichet où l’on verse de l’argent. Je
commence, me sachant distrait, par penser avec énergie à l’acte,
d’ailleurs insignifiant, que je veux accomplir. Par exemple, quand je
dois prendre un billet de chemin de fer, avant d’arriver à la station je
tire ma bourse de ma poche et je la tiens dans ma main, en précisant
dans mon esprit: «Je dois prendre un billet de telle classe, pour tel
endroit!» Très souvent même, quand il s’agit d’un trajet connu de moi,
je prépare l’argent d’avance. J’arrive avec cet argent, je me mets à la
file des autres voyageurs, je trouve le temps long, je songe sans
pouvoir m’en empêcher à autre chose; précisément, je suppose, parce
que ma pensée ayant été, pour un acte presque indifférent,
exceptionnellement intense, je tiens cet acte pour accompli. Et alors,
quand je me trouve devant l’employé du chemin de fer, j’entre à moitié
ma tête dans le guichet, et continuant mes préparatifs de
voyage--puisque je vous dis que j’ai dépassé en imagination le moment où
je suis!--je prononce tout d’un trait:
--Un paquet de cigarettes de soixante-dix centimes, s’il vous plaît!
Alors tous les autres voyageurs se tordent de rire, et l’employé croit
que je me paye sa tête.
* * * * *
Je vous assure qu’il n’en n’est rien, et que je me sens, dans de telles
aventures, tout à fait désemparé. Je les prends au sérieux parce que je
sais qu’elles recommenceront. Je ne compte plus les sottises de ce genre
que j’ai commises. Une des plus stupides a été de sortir d’un bureau de
tabacs après y avoir pris un timbre de dix centimes pour affranchir une
lettre. J’ai collé le timbre sur la lettre, très régulièrement, et
jusque-là tout allait bien; mais j’ai mis ensuite cette lettre dans ma
poche, et dans la boîte qui s’offrait, hospitalière, à la devanture de
la boutique, j’ai jeté mon porte-monnaie!
Comme les débitants de tabacs n’ont pas la clef de ces boîtes, qui sont
la propriété de l’administration des postes, j’ai dû attendre l’heure de
la levée pour me faire restituer mon bien, et j’y ai perdu toute une
matinée. Ici encore, je crois que la même explication que tout à l’heure
est valable: le timbre une fois mis, j’ai vu la boîte, j’ai vu d’avance
le geste que je faisais pour y jeter ma lettre, et j’ai remis dans ma
poche ce qui devait me rester en main, c’est-à-dire le porte-monnaie.
C’était, en réalité, par malheur, la lettre même. Et cependant je tenais
encore quelque chose: le porte-monnaie. Demi-souvenir, alors que l’acte
n’était pas accompli: je précipite donc dans la petite caisse de
l’administration des postes ce qui me reste, c’est-à-dire mon argent.
Les gens superficiels ont une explication toute simple: «Cet homme-là
n’est jamais à ce qu’il fait.» Il faudrait aller plus loin et savoir
pour quelle cause il n’est pas à ce qu’il fait. Je crois que c’est
affaire d’imagination. Je m’en aperçois fort bien au cours d’une
conversation quelconque. Si ce qu’on me dit ne m’intéresse pas _trop_,
tout va bien; j’écoute, je comprends, je réponds comme un homme d’une
intelligence ordinairement alerte. Mais si un détail ou même un mot,
dans ce qui frappe mon oreille, me frappe fortement, alors c’est fini,
je suis perdu. Toute une série d’images, de représentations s’éveillent
en moi, s’ajoutent au détail ou au mot qui vient d’ébranler mon
mécanisme mental, et les grossissent démesurément. Ils tiennent une
importance tyrannique. C’est toute une histoire passionnante,
foisonnante, qui s’anime, qui multiplie ses incidents et que je
m’évertue à suivre; ou bien c’est un raisonnement qui me paraît
extraordinairement neuf et précieux, et qu’il faut que je pousse
jusqu’au bout, à tout prix. Et même, même... je m’acharne d’autant plus
à le considérer, à le savourer, à m’en pénétrer que j’en ai une peur
atroce de l’égarer, de l’oublier. Car je me connais: _je suis distrait!_
Là-dessus, j’entends tout à coup une voix, un peu blessée, qui me dit:
«Vous me suivez bien, n’est-ce pas?» Je me réveille en sursaut, et je
rougis. Le mot «réveiller» est exact, car j’ai enchaîné des souvenirs à
très peu de choses près comme dans le rêve. Et justement, ces jours-là,
il me semble que j’ai un cerveau infiniment actif. Il fonctionne tout
seul, en dehors de moi. Tous mes actes sont automatiques, et même mes
paroles. Le plus étrange, c’est qu’assez fréquemment ce sont ces actes
et ces paroles automatiques dont je me souviens ensuite, tandis que la
mémoire de ma méditation, de cette méditation si savourée, si caressée,
à laquelle j’ai sacrifié--sans le vouloir d’ailleurs--toutes mes
obligations d’homme courtois et à peu près bien élevé, cette mémoire
m’échappe durant des jours et quelquefois des mois entiers. Mais elle
reparaît alors par une sorte de fulguration aveuglante qui me replace
dans le même état d’esprit: je me retrouve absent à tout le reste.
Cependant je suis susceptible de perdre encore ce souvenir, à moins
pourtant que je ne le parle; aussitôt que j’en ai entendu le
développement dans mes propres paroles, il est classé: il reviendra
désormais au commandement.
* * * * *
Toutefois cette théorie n’explique pas toutes les causes possibles de
distraction. Elle permet à la rigueur de savoir pourquoi, quand je dois
donner rendez-vous à quelqu’un le jeudi, et à une autre personne le
vendredi, j’intervertis sans m’en douter les deux jours, et me rends
consciencieusement chez l’homme qu’il ne faut pas. Elle peut aussi
peut-être faire comprendre pourquoi j’ai tant de peine à me rappeler
soit la figure, soit le nom, soit les deux pareillement, de gens que
j’ai pourtant vus plusieurs fois. C’est ce qu’ils m’ont dit qui m’a
intéressé, et je n’ai plus eu d’yeux pour leur aspect extérieur; entre
eux et moi leurs paroles ont élevé des images qui me les ont cachés. Ou
bien si, au contraire, ils m’ennuyaient, j’ai pensé _à côté d’eux_: et
ils n’ont pas existé. Mais il y a autre chose, à de certains instants:
il y a une espèce de perversion morbide de l’esprit qui vous force à
dire ou à faire--et cela, je n’en devine absolument pas la
cause--exactement l’inverse de ce qu’on veut dire ou de ce qu’on veut
faire. Je me souviens, avec un remords amer, mais inutile, de ce qu’il
m’advint jadis, avec une vieille parente de province. Je lui dis
impétueusement:
--Bonjour, ma cousine. Mon cousin se porte bien?
--Elle leva pathétiquement les yeux au plafond et répondit:
--Très bien: au ciel. Il est mort depuis cinq ans.
Or je savais, je savais pertinemment que son mari était mort! Mais une
espèce de démon perfide me l’avait fait oublier juste au moment où
j’ouvrais la bouche, et m’avait forcé de proférer cette phrase imbécile.
Ceci, c’est presque de la maladie mentale.
Je suppose que les gens de ma sorte sont seuls les vrais distraits. Ils
le sont toujours, et dans toutes les circonstances. D’autres, plus
vigoureux d’esprit, n’entrent dans la confrérie que par hasard, après
une fatigue excessive, une grande déperdition de force nerveuse. Je
pourrais donner le nom d’un de mes confrères, qui fut à la fois un
dramaturge heureux, un homme de lettres de talent et un homme politique
plein d’énergie. Partout et toujours il était sur la brèche, et partout
et toujours il était égal à lui-même. Mais il jouait, et rien n’égale
l’épuisement qui suit les parties désastreuses. Une fois qu’à l’aube il
rentrait chez lui, après avoir perdu en quelques heures ses revenus
d’une année, l’ami qui l’accompagnait lui dit, sans doute afin de lui
faire sentir qu’il y avait des malheurs plus irréparables:
--Notre amie, madame X..., vient de perdre son petit garçon.
--Ah! fit-il en rêvant, la pauvre femme! Elle joue donc aussi?