Mon Dieu, comme je voudrais savoir! Mais j’ai été pris trop tard:
j’ignorerai toujours comment m’y prendre; je ne serai jamais qu’un
maladroit. La première révélation que j’eus de cet art merveilleux me
fut dispensée en Extrême-Orient, et ma pauvre personne n’avait plus la
souplesse nécessaire aux imitations. Je n’étais plus éducable, alors que
pour comble de malheur mon intelligence et ma sensibilité n’avaient
point encore passé l’âge des étonnements. Je n’étais que déconcerté...
Ils arrivaient à trois ou quatre dans la soie splendide et sombre de
leurs robes de cérémonie, ces vieux mandarins qui avaient consacré à
l’acquisition de la science des rites, de la morale et de la
littérature, mais aussi à la connaissance des hommes, dix fois plus de
temps que je n’en mis à pénétrer, bien vaguement et par ouï-dire, en des
leçons mal écoutées, les lois de certains phénomènes. N’est-ce pas en
effet à ces cours imparfaits de philosophie naturelle que se borne
aujourd’hui l’enseignement que nous recevons au collège? Combien alors
j’étais embarrassé en présence de ces sages! Toutefois, ils m’écoutaient
d’un air d’attentive déférence, d’autant plus insupportable que j’étais
tout possédé de l’amère conviction qu’il était injustifié. Le seul geste
qu’ils se permissent était de passer leurs mains desséchées à travers
leur barbe blanche, aux poils si rares que j’avais la burlesque
impression que c’est avec ça qu’ils garnissent en cachette leurs fiers
pinceaux d’adroits calligraphes. Je parlais cependant, je parlais
indéfiniment, à la manière de nous autres, les barbares occidentaux,
quand on ne parle pas avant nous, pour remplir le temps. Leurs yeux
aigus, qui ne fixaient rien du tout, que le vide où l’on peut suivre sa
propre pensée, me paraissaient pleins d’ironie. Et je songeais: «Ils
sont en train de se moquer de moi!» Cela m’était si pénible qu’à la fin
je m’arrêtais. Alors le plus chenu disait lentement.
--Que mon frère est prudent! Que ses paroles longuement méditées percent
au loin l’avenir! Certes, mon frère doit avoir au moins cent ans!
Ainsi s’exprimaient ces vieillards devant ma jeune moustache, et je ne
savais plus où me mettre.
Puis je rentrai dans la vie qu’on nomme, chez nous, civilisée, et à plus
proprement parler, parisienne. A vrai dire je ne la connaissais point.
Beaucoup d’entre nous ne sortent d’un milieu austère et provincial que
pour entrer dans des instituts scolaires où l’on ne vous parle que de
vérité, et non point des formes qui sont nécessaires pour faire accepter
la vérité. Cela est noble et dangereux. Cela pourtant serait parfait si
l’on apportait avec soi les formes nécessaires pour vêtir ces rigueurs
cruelles. Mais il n’en est point ainsi. On ne saurait croire à quel
point l’enfance des Français qui approchent maintenant de la
cinquantaine fut religieuse, même quand ils ne s’en doutaient point et
que leurs ascendants eux-mêmes l’ignoraient. On dira peut-être un jour
qu’un des résultats de l’immortelle Révolution est d’avoir donné le pas,
même dans le catholicisme, à la morale sur la foi. Il est des jours où
je pense que c’est là un des retours les plus imprévus de l’influence de
Rousseau. Et l’on n’a point dit cela au Panthéon! Les familles les plus
vraiment françaises, qu’elles vécussent ou non dans une croyance
confessionnelle déterminée, étaient hantées sinon de l’idée du péché, du
moins de la conception toujours présente à leurs yeux qu’on fût mis au
monde pour l’accomplissement d’un certain nombre de devoirs étroits. Et
cela ne prépare point à savoir administrer le compliment. De parents à
enfants, de frère à sœur, de frère à frère, si l’on se signalait ses
actes réciproques, c’était surtout pour se dire: «Fais attention, tu as
eu tort!» On était magnifiquement honnête et désagréable; on prenait
l’habitude d’insister sur le mal plus que sur le bien. Et ceci a l’air
d’une page arrachée à un discours de distribution de prix--mais je pense
que tout de même c’est très vrai.
Je ne sais comment les Parisiens ont échappé--je parle de ceux du
monde--aux inconvénients pratiques de cette éducation, d’ailleurs
excellente. Sans doute il y a des grâces d’état. Sans doute un vieux
fond de sociabilité et de galanterie a survécu à l’orage d’il y a cent
trente ans. Sans doute aussi les juifs, je me risque à le dire, avec
leurs délicates précautions oratoires d’origine orientale, y ont été
pour quelque chose. Toujours est-il que le Parisien continue à savoir
tourner le compliment et que je n’en suis pas capable. Cela me met dans
un état d’infériorité que je confesse avec douleur.
Il doit être si bon de savoir la manière! De trouver vite, sans
apparence d’effort, des choses qui sont vraies, toutes vraies,
parfaitement vraies, et qui semblent délicieuses parce qu’on omet
volontairement les ombres, qu’on n’y ajoute pas de _mais_--ce _mais_
terrible que vous impose une conscience persécutée, devenue
persécutante. Et c’est une telle force d’action, on se livre tellement à
ces gens-là, on devient tellement «femme» entre leurs mains! On ne leur
rend pas ce qu’ils vous ont donné, on en est d’autant plus incapable
qu’en leur présence on a été si heureux qu’on ne pense plus qu’à soi, à
ce qu’ils vous ont dit, au lieu de penser à eux: et l’on marche à leur
rencontre comme un petit enfant, les bras ouverts; c’est qu’on croit que
ça va recommencer: on se rappelle. Mais j’espère qu’alors ils sont si
satisfaits d’eux-mêmes qu’ils vous en ont de la reconnaissance: c’est
bien le moins!
D’ailleurs il en est qui savent parfaitement glisser le conseil au
milieu de ces guirlandes aimables. Ceux-là sont les artistes. Cependant
ils n’ajoutent pas le correctif brusque et douloureux qui nous fait
souffrir, et en vérité je suis tout à fait incapable de vous dire
comment ils font. Si je le savais, je garderais cette science pour moi:
elle est trop précieuse, elle fait de vous un dominateur, un arbitre.
Concevez-vous qu’on puisse conduire les hommes sans en être haï? Rien
n’est sans doute plus rare et plus admirable.
On souffre cruellement de comparer sa propre grossièreté à ces
délicatesses, et cette impossibilité à s’entourer--après tout,
honnêtement!--de gens qui vous aiment, à l’imbécillité qui vous fait
perdre la sympathie d’hommes ou de femmes pour qui l’on éprouve une
affection, une estime qui restent muettes et inutiles. Et puis, avec une
sévérité de conscience ancestrale, on se demande si soi-même on a le
droit de prendre toutes ces belles choses au sérieux.
Après y avoir mûrement réfléchi, j’y suis fermement résolu: j’ai décidé,
une fois pour toutes, que la susceptibilité aux compliments ne prouve ni
orgueil ni vanité. Le soupçon avantageux m’en est venu en voyant combien
d’hommes, dans la rue, se regardent dans les glaces des boutiques.
Beaucoup plus que de femmes, tenez-vous en pour assurés. On dit «qu’ils
se mirent avec complaisance», on incrimine leur fatuité. Je suis
persuadé que c’est à tort. Si les femmes, moins souvent que nous, vont
contempler leurs visages dans les miroirs publics, c’est qu’elles ont
pris méticuleusement chez elles les soins qu’il faut, c’est qu’elles
savent qu’en leur personne tout est en ordre et que l’effet qu’elles
voulaient produire est acquis. Elles ont confiance en elles-mêmes. La
plupart des hommes, quand il s’agit de toilette, n’en ont aucune. Ils
sont sortis de chez eux sans songer à rien. Une fois dehors, ils passent
la main sur leur menton et doutent que leur barbe soit assez fraîchement
rasée: alors ils vont voir; et aussi la couleur de leur cravate ou de
leur gilet les préoccupe, un peu tard.
Je suis convaincu, par analogie, que les hommes les plus sensibles aux
compliments sont ceux qui doutent le plus d’eux-mêmes. Une perpétuelle
inquiétude, que peut-être ils n’aimeraient point s’avouer, assombrit
leur cerveau, trouble leur raison. Ou bien, jetés dans une action
perpétuelle, ils ont oublié tout ce que déjà ils achevèrent; et la tâche
qu’il leur reste encore le devoir d’accomplir leur en paraît d’autant
plus écrasante. Le compliment leur est un miroir. Qu’importe, s’il est
flatteur? L’homme qui se regarde dans la glace du boulevard, je vous le
répète, ne se dit pas qu’il est beau. Il essaye de se persuader
seulement qu’il n’est pas _trop laid_. Celui qui reçoit des compliments,
à moins qu’il ne soit un sot, espère seulement qu’il n’est pas trop
bête!
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