IV

Toute l’année 1921, où l’action s’accélère, est pleine d’incertitudes et

de cahots violents. Gandhi n’échappe pas à leurs oscillations.

La révolte fermentait, et les répressions brutales du gouvernement en

précipitaient le rythme. Des émeutes sanglantes éclatent à Malegaon,

dans le district de Nasik, des troubles à Giridih, en Behar. Au début de

mai 1921, des scènes plus graves en Assam: douze mille coolies,

abandonnant leur travail aux plantations de thé, sont attaqués dans leur

exode par des Gourkhas, au service du gouvernement. Les employés des

chemins de fer et des paquebots, au Bengale oriental, font une grève

complète de deux mois, par protestation. Gandhi s’efforce encore de

jouer un rôle de conciliateur; il a, au mois de mai, une longue entrevue

avec le vice-roi, lord Reading; il lui offre sa médiation auprès des

frères Ali, accusés de discours poussant à la violence; il obtient de

ses amis musulmans la déclaration formelle qu’ils ne feront jamais appel

à la violence.

Mais la vigueur du mouvement n’en est pas diminuée; et l’élément

musulman de l’Inde continue de prendre les initiatives les plus hardies.

Le 8 juillet, à Karachi, la Conférence du Khilafat de toute l’Inde

réitère les réclamations de l’Islam, déclare «illégal pour un musulman

de servir dans l’armée ou d’aider au recrutement», et menace le

gouvernement anglais, s’il combat le gouvernement d’Angora, de

proclamer, à la session de fin d’année du Congrès de toute l’Inde, la

Désobéissance Civile et la République Indienne.--Le 28 juillet, le

Comité du Congrès de toute l’Inde, réuni à Bombay, (premier Comité élu

d’après la Constitution nouvelle), édicte que le devoir de tous est de

boycotter le prince de Galles, dont la venue est prochaine,--décide le

boycott complet de tous les tissus étrangers avant le 30

septembre,--encourage et réglemente le filage et le tissage nationaux,

stimule la campagne contre les boissons, malgré le gouvernement qui

protège les débitants. Mais, plus prudent que les musulmans du Khilafat,

il blâme les troubles et déconseille, pour l’instant, la désobéissance

civile, en même temps qu’il étend la propagande de non-violence.

En août, se déchaîne une brutale émeute des Moplahs, qui dure plusieurs

mois. Gandhi, avec Maulana Mohamed Ali, veut aller de Calcutta à

Malabar, pour la pacifier. Le gouvernement ne le permet pas, et fait

arrêter, en septembre, Maulana Mohamed, son frère Maulana Shaukat Ali,

et plusieurs notables musulmans, pour les propositions de désobéissance

civile, votées à la Conférence du Khilafat. Sur-le-champ, le Comité

Central du Khilafat, à Delhi, répète la résolution du Khilafat,

qu’affirment énergiquement des centaines de meetings. Le 4 octobre,

Gandhi se déclare solidaire de ses frères musulmans. Avec cinquante

membres éminents du Congrès, il publie un manifeste, qui revendique le

droit pour tout citoyen d’exprimer son opinion sur la non-participation

au gouvernement, affirme qu’il est inconvenant pour tout Indien de

servir, soit comme fonctionnaire civil, soit comme soldat, un

gouvernement qui a causé la dégradation morale, économique et politique

de l’Inde, et proclame le devoir pour chacun de s’en séparer.--Le procès

des frères Ali a lieu à Karachi. Ils sont condamnés, avec leurs

co-accusés, à deux ans d’emprisonnement rigoureux. L’Inde riposte, avec

une vigueur accrue. Le manifeste de Gandhi est entériné, le 4 novembre,

par le Comité du Congrès de toute l’Inde, à Delhi. Le Comité fait le pas

décisif; il autorise chaque province, sous sa responsabilité propre, à

entreprendre la Désobéissance civile, jusqu’à et y compris le refus de

paiement des taxes. Il pose comme conditions que les Résistants doivent

avoir fait acte d’adhésion absolue au programme du _Swadeshi_ et de la

Non-coopération, y compris le filage à la main et l’engagement essentiel

de Non-violence.--Il tâche ainsi, sous la direction de Gandhi, de

concilier la révolte avec la discipline et la loi du sacrifice. Pour

bien souligner celle-ci, il avertit les Résistants civils et leurs

familles qu’ils n’aient pas à compter sur l’aide pécuniaire du Congrès.

La grande Désobéissance allait commencer, quand, le 17 novembre, le

prince de Galles débarqua à Bombay. L’ordre de boycott fut exécuté par

les classes moyennes et inférieures. Les riches, les Parsis, les

personnalités officielles, n’en tinrent pas compte. La populace les

malmena, sans épargner les femmes; et l’émeute rapidement s’étendit; il

y eut des maisons saccagées, des blessés et des tués. Ce fut la seule

explosion brutale, dans toute l’Inde, où le _Hartal_ prescrit (la grève

solennelle) fut religieusement accompli, en paix, sans incidents. Mais

Gandhi en fut, comme il dit, «transpercé par une flèche». A la première

nouvelle des troubles, il accourut sur les lieux, où les émeutiers

l’acclamèrent: sa honte en redoubla. Il apostropha durement la foule, et

lui enjoignit de se disperser. Il dit que les Parsis avaient le droit de

fêter le prince s’ils voulaient, et que rien ne pouvait excuser les

indignes violences. La foule se tut; mais plus loin, les troubles se

rallumèrent. Les pires éléments étaient sortis de terre; vingt mille

hommes soulevés ne se laissent pas sur-le-champ remettre à la raison.

L’émeute toutefois resta limitée; la moindre de nos journées

révolutionnaires d’Europe laisse plus de dégâts. Gandhi lança aux

citoyens de Bombay et aux non-coopérateurs des appels désolés, que

reproduisit la presse. Il déclarait que de pareilles scènes rendaient

impossible actuellement la Désobéissance civile en masse, et il en

suspendit l’ordre. Pour se punir lui-même des violences des autres, il

s’imposait un jeûne religieux de cinq jours[132]. Les Européens de

l’Inde avaient été moins alarmés encore des troubles de Bombay que de la

saisissante unanimité du Hartal silencieux dans toute l’étendue de

l’Inde. Ils pressèrent le vice-roi d’agir. Une série de mesures

violentes, qui ne respectaient pas la légalité, furent prises par les

gouvernements des provinces. On ressortit une vieille loi de 1908 contre

les anarchistes et les sociétés secrètes; on l’utilisa contre les

associations de volontaires du Congrès et du Khilafat. Des milliers

d’arrestations furent faites. En réplique, des milliers de volontaires

nouveaux s’inscrivirent sur des listes publiques. Les Comités des

provinces eurent ordre d’organiser les troupes de volontaires et de leur

imposer une discipline uniforme. Un _Hartal_ fut décidé pour le 24

décembre, jour de la visite du prince à Calcutta. Et le jour dit, le

prince traversa Calcutta désert.

[132] Le jeûne de 24 heures par semaine est régulier chez Gandhi.

En ces heures qui semblaient couver la Révolution, s’ouvrit à Ahmedabad

le Congrès national de toute l’Inde. Il eut la solennité émouvante des

États généraux de 1789. Le président venait d’être incarcéré. Les

discussions furent brèves. Le Congrès réaffirma la doctrine de

Non-coopération, convia tous les citoyens à s’offrir comme

«volontaires», afin d’être arrêtés, invita le peuple de l’Inde à former

partout des meetings, proclama sa foi dans la Désobéissance civile,

égale en force et supérieure en humanité à la rébellion armée; et il

conseilla de l’organiser, aussitôt que la masse serait suffisamment

initiée aux méthodes de Non-violence. Prévoyant que la plupart de ses

membres seraient arrêtés, à l’issue de la session, le Congrès délégua à

Gandhi tous ses pouvoirs, la dictature de fait, avec la faculté de

choisir son successeur; il le laissait seul maître de la politique

indienne, sous l’unique réserve de ne pas modifier le _Credo_ national

et de ne pas conclure de paix avec le gouvernement, sans l’assentiment

du Comité du Congrès. Une fraction de l’Assemblée avait déposé une

motion qui tendait à l’action violente, pour établir au plus tôt

l’indépendance complète de l’Inde. La majorité la rejeta, s’en tenant

aux principes de Gandhi.

Les semaines qui suivirent manifestèrent l’enthousiasme religieux qui

s’était emparé de l’Inde. 40.000 hommes et femmes s’offrirent

joyeusement à la prison.

Derrière eux, des milliers d’autres se levaient, attendant leur tour

d’affirmer leur conviction. Une nouvelle fois, Gandhi s’apprêta à lancer

l’ordre de la Désobéissance civile en masse. Le signal devait être donné

par un pays modèle, où sa pensée avait toujours trouvé une terre

d’élection, Bardoli, dans la province de Bombay[133]. Gandhi l’annonce

au vice-roi par une lettre publique du 9 février 1922, qui est une

courtoise, mais nette déclaration de guerre. Il est, dit-il, le chef

responsable du mouvement. Bardoli est la première unité de la révolte en

masse de l’Inde contre le gouvernement, qui a brutalement attenté à la

liberté de parole, d’association, et de la presse. Gandhi accorde sept

jours à lord Reading, pour amender sa politique. Sinon, l’ordre est

donné: la révolte commencera[134].

[133] 140 villages: 87.000 habitants.

[134] Une note du même jour, dans _Young India_, annonce à l’Inde cet

ultimatum, avec plus d’énergie encore. Si le vice-roi ne répond

point, l’ordre est irrévocable; la Désobéissance civile doit être

accomplie, à tout prix, quand bien même à présent la majorité se

prononcerait contre.

La lettre au vice-roi venait à peine de partir, quand un drame plus

sanglant que les précédents se produisit à Chauri-Chaura, dans le

district de Gorakhpur. Au cours d’une procession, des policiers avaient

attaqué la foule. Attaqués à leur tour, ils ouvrirent le feu et se

réfugièrent dans la Thana[135]. La populace l’incendia. En vain, les

assiégés demandèrent grâce, ils furent massacrés et brûlés. La

provocation était venue d’eux; et à leur meurtre aucun volontaire de la

Non-coopération n’avait participé. Gandhi avait donc le droit d’en

dégager sa responsabilité. Mais il était devenu vraiment la Conscience

de l’Inde. Le crime d’un seul Indien l’ensanglantait. Il prenait sur lui

tous les péchés de son peuple.--Son déchirement fut tel que, sur

l’heure, il arrêta, pour la seconde fois, le mouvement qu’il venait de

décréter. La situation était beaucoup plus pénible, cette fois, qu’après

l’émeute de Bombay. Il avait, quelques jours avant, envoyé son ultimatum

au vice-roi. Comment le retirer sans ridicule? L’orgueil, «Satan» comme

il dit, le lui défendait. C’était une raison de plus pour qu’il s’y

décidât.

[135] Les bâtiments de police.

Le 16 février 1922, paraît dans _Young India_ un des plus

extraordinaires documents de cette vie[136], son _Mea Culpa_, sa

Confession publique. Du fond de sa mortification, la première parole qui

s’élève est de jubilation, pour remercier Dieu de l’avoir humilié:

[136] _The Crime of Chauri-Chaura._

«Dieu a abondé pour moi en bienveillance. (_God has been abundantly

kind to me_). Pour la troisième fois, il m’a averti que l’Inde ne

possédait pas encore cette atmosphère de Non-violence et de Vérité qui

peut, et qui peut seule, justifier la Désobéissance civile en

masse,--la seule digne d’être appelée civile, c’est-à-dire douce,

humble, sage, volontaire et pourtant aimante, jamais criminelle et

haineuse. Il m’avertit, pour la première fois en 1919, quand commença

l’agitation contre l’Acte Rowlatt. Ahmedabad, Viramgam et Kheda ont

erré. Amritsar et Kasur ont erré. Je suis revenu sur mes pas, j’ai

appelé mon erreur une faute de calcul himalayenne, je me suis humilié

devant Dieu et devant les hommes, j’ai arrêté non seulement la

désobéissance civile en masse, mais la mienne... La deuxième fois, ce

fut par les événements de Bombay. Dieu m’en fit le témoin oculaire...

J’arrêtai la Désobéissance en masse, qui devait être commencée à

Bardoli. L’humiliation fut plus grande, mais elle m’a fait du bien. Je

suis sûr que la nation a gagné par ce retard: ainsi, l’Inde est restée

la représentante de la Vérité et de la Non-violence. Mais la plus

amère humiliation est celle d’aujourd’hui... Dieu a parlé clairement

par Chauri-Chaura... A l’heure où l’Inde prétend monter sur le trône

de la liberté par la Non-violence, la violence de la populace est d’un

triste augure... Il faut un contrôle des Non-coopérateurs sur la

violence du pays. Ce ne sera possible que lorsque les _hooligans_ (les

hommes sans aveu) de l’Inde seront maîtrisés...»

Il a donc réuni, le 13 février, à Bardoli, le Comité d’action du

Congrès, et il lui a exposé son trouble. Plusieurs de ses collègues

n’ont pas été d’accord avec lui. Mais il a été «béni» du ciel, dit-il,

pour avoir trouvé chez eux tant d’indulgence et de considération. Ils

ont compris ses scrupules et consenti, sur ses instances, à suspendre la

Désobéissance civile, en invitant toutes les organisations à créer une

atmosphère de Non-violence.

«Je sais, continue Gandhi, que cela semblera d’une politique peu sage;

mais cela est raisonnable selon la religion. Le pays aura gagné par

mon humiliation et par la confession de mon erreur. La seule vertu à

laquelle j’aspire, c’est la Vérité et la Non-violence. Je ne prétends

nullement à des facultés surhumaines. Je n’y tiens point. Je porte la

même chair corruptible que le plus faible, et je suis aussi exposé à

l’erreur. Mes services ont bien des limitations; mais Dieu jusqu’ici

les a bénis, en dépit des imperfections... La confession de l’erreur

est un coup de balai... Je me sens plus fort parce que je me suis

confessé, et la cause doit gagner, du fait même de son recul. Jamais

homme n’a atteint son but, en persistant à dévier du droit chemin...

On m’objecte que le crime de Chauri-Chaura n’a rien à voir avec

l’action projetée de Bardoli. Je n’en doute point. Le peuple de

Bardoli est, à mon avis, le plus pacifique de l’Inde. Mais Bardoli

n’est qu’un point. Son effort ne peut réussir que s’il y a corrélation

parfaite entre lui et les autres parties de l’Inde... Un grain

d’arsenic dans un pot de lait l’empoisonne... Chauri-Chaura est un

poison mortel... Il n’est pas unique et isolé. Il est un symptôme

aggravé de violences populaires à l’état sporadique, çà et là

répandues... _La véritable Désobéissance civile ne comporte aucune

excitation. Elle est une préparation à la souffrance muette._ Son

effet est merveilleux, quoique imperceptible et doux... La tragédie de

Chauri-Chaura est le doigt indicateur sur notre route. Si nous ne

voulons pas que la violence sorte de la non-violence, nous devons

revenir en hâte sur nos pas, rétablir une atmosphère de calme, et ne

pas songer à commencer la Désobéissance en masse, avant d’être

certains que la paix sera conservée, en dépit de tout... Que

l’adversaire nous accuse de lâcheté! Mieux vaut être mal jugé que de

trahir Dieu...»

Et l’apôtre veut expier le sang répandu par d’autres.

«Je dois subir une purification personnelle. _Je dois être en état

d’enregistrer mieux la plus légère variation de l’atmosphère morale

autour de moi[137]._ Mes prières doivent avoir plus de vérité et

d’humilité. Rien de purifiant comme le jeûne vrai, pour obtenir une

expression de soi plus complète, une maîtrise de l’esprit sur la

chair...»

[137] Que l’on note cette lumière jetée sur le pouvoir mystérieux de

cette âme, où s’inscrivent les frémissements de son peuple!

Il décrète pour lui, publiquement, un jeûne continu de cinq jours. Que

personne ne l’imite! Il doit se châtier seul. Il a été un chirurgien

maladroit. Il lui faut, ou abdiquer, ou acquérir une expérience plus

ferme. Son jeûne est, à la fois, pénitence et châtiment, pour lui et

pour ceux de Chauri-Chaura, qui ont péché, en ayant peut-être son nom

sur les lèvres. Gandhi souhaiterait d’être seul à souffrir pour eux;

mais il leur conseille de se livrer au gouvernement et de faire des

aveux. Car ils ont fait un mal terrible à la cause qu’ils voulaient

servir.

«Je voudrais souffrir toutes les humiliations, toutes les tortures,

l’ostracisme absolu, et la mort même, pour empêcher notre mouvement de

devenir violence ou précurseur de violence...»

L’histoire de la conscience humaine compte peu de pages aussi hautes. La

valeur morale d’un tel acte est exceptionnelle. Mais comme acte

politique, il était déconcertant. Gandhi reconnaissait lui-même qu’on

pourrait le juger «politiquement absurde et peu sage». Il est dangereux

de bander tous les ressorts d’un peuple, de le faire haleter d’attente

devant l’acte prescrit, de lever le bras pour l’ordre, et puis lorsque

déjà s’ébranle la formidable machine, par trois fois de l’arrêter. On

risque d’user les rouages et de casser l’élan.

Quand se réunit à Delhi, le 24 février 1922, le Comité du Congrès, ce ne

fut pas sans une vive opposition que Gandhi put faire adopter les

résolutions prises, le 13, à Bardoli. Une scission se manifesta parmi

les Non-coopérateurs. Gandhi voulait qu’avant de se remettre en marche,

on s’organisât plus sévèrement; et il apportait un programme de

construction. Mais beaucoup s’irritaient de ces lenteurs, ils

protestaient contre la suspension de l’ordre de révolte et disaient

qu’on étouffait la ferveur du pays. Un parti présenta un vote de censure

contre le Comité d’action et demanda que ses ordres fussent annulés.

Gandhi l’emporta pourtant. Mais il souffrit profondément. La majorité

même qui le suivait ne lui fit pas illusion. Il ne la sentait pas

sincère. Et plus d’un qui votait pour lui, derrière lui l’appelait

«Dictateur». Il se savait, au fond, en désaccord avec le pays. Il le

dit, avec son intrépide franchise, le 2 mars 1922:

«Il y a dans la majorité tant de courants cachés de violence,

conscients ou inconscients, que j’ai prié pour une défaite

désastreuse. J’ai toujours été en minorité. Au Sud-Afrique, j’ai

commencé avec l’unanimité, je suis descendu à une minorité de 64, et

même de 16, et je suis remonté de nouveau à une énorme majorité. Le

travail le meilleur et le plus solide a été fait dans le désert de la

minorité... J’ai la peur de la majorité. Je suis écœuré de l’adoration

de la multitude sans jugement. Je sentirais le terrain plus ferme sous

mes pas, si elle crachait sur moi... Un ami m’a averti de ne pas

exploiter ma dictature... Loin de l’avoir exploitée, je me demande si

je ne me laisse pas moi-même «exploiter»! J’avoue que j’en ai une

terreur comme jamais avant. Mon seul salut est dans mon impudence.

J’ai averti mes amis du Congrès que je suis incorrigible. Chaque fois

que le peuple commettra des bévues, je continuerai à les confesser. Le

seul tyran que je reconnaisse en ce monde est la «petite voix

silencieuse» (_the still small voice_), qui est au-dedans de nous. Et

même si je devais envisager une minorité d’un seul, j’aurais le

courage d’être de cette minorité désespérée. C’est là pour moi le seul

parti sincère. Je suis aujourd’hui un homme plus triste et, je le

crois, plus sage. Je vois que notre Non-violence est à fleur de peau.

Nous brûlons d’indignation. Le gouvernement l’alimente par ses actes

insensés. On dirait presque qu’il désire voir ce pays couvert de

meurtres, d’incendies et de rapines, afin de pouvoir prétendre qu’il

est le seul capable de les réprimer. Notre Non-violence me paraît due

à notre impuissance: comme si, dans nos cœurs, nous caressions le

désir de nous venger, dès que nous en aurons l’occasion. Est-ce que la

Non-violence volontaire peut sortir de cette Non-violence forcée des

faibles? N’est-ce pas une expérience vaine que je suis en train de

tenter?... Et si, quand la fureur éclatera, pas un ne restait indemne,

si la main de chacun se levait contre son prochain, à quoi

servirait-il alors que je jeûne à en mourir, après un tel désastre?...

Si vous n’êtes pas capables de la Non-violence, adoptez loyalement la

violence! Mais pas d’hypocrisie[138]! La majorité prétend accepter la

Non-violence... Qu’elle connaisse donc sa responsabilité! Elle est

tenue de retarder maintenant la Désobéissance civile et de faire

d’abord œuvre constructive... Sinon, nous serons noyés dans des eaux

dont nous ne soupçonnons pas les profondeurs...»

[138] Il était devenu clair pour Gandhi qu’une partie de sa majorité,

qui soutenait la Non-violence, n’y voyait, secrètement, qu’un

expédient politique, masquant la préparation à la violence. Ils

parlaient doucereusement, dit Gandhi, de «donner _des coups

non-violents_!» Gandhi avait saisi l’équivoque dangereuse, que

Tagore avait aperçue depuis longtemps. Et il en était suffoqué. Plus

durement que Tagore, maintenant, il la dénonce et lui rompt en

visière.

Et, se tournant vers la minorité, il lui disait:

«Vous ne voulez pas de la Non-violence? Sortez du Congrès! Formez un

nouveau parti! Énoncez publiquement votre Credo! Et que le pays

choisisse entre nous!... Mais pas d’équivoques! Soyez francs!...»

Il y a une amère tristesse, mais virile, dans ces fortes paroles.

C’était la nuit du Jardin des Oliviers. Gandhi allait être arrêté... Qui

sait si, dans le fond de son cœur, il n’accueillit point l’événement

comme une délivrance?...

Il s’y attendait depuis longtemps. Dès le 10 novembre 1920, toutes ses

mesures étaient prises. Il avait dicté ses instructions au peuple, pour

le jour où il ne serait plus là (_If I am arrested_). Il y revint, dans

un nouvel article du 9 mars 1922, quand le bruit de son arrestation

commença à se répandre. Il ne craint rien, dit-il, des violences du

gouvernement. Il ne craint qu’une chose, les violences du peuple. Il en

serait déshonoré. «Que le peuple considère le jour de mon arrestation

comme un jour de réjouissance! Le gouvernement croit que, Gandhi arrêté,

on en aura fini avec l’Inde. Prouvez-lui le contraire! Qu’il mesure la

force du peuple!» Le plus beau témoignage d’honneur que le peuple puisse

lui rendre, c’est de garder une paix parfaite. Gandhi serait humilié de

penser que le gouvernement hésite à l’arrêter, de peur d’un soulèvement

sanglant. Donc, que le peuple reste calme, qu’il ne suspende point son

travail, qu’il ne forme point de meetings! Mais que les tribunaux se

ferment, que les services du gouvernement soient abandonnés, que les

écoles officielles soient désertées, que s’exécute en son intégralité,

avec ordre et discipline, le programme de Non-coopération! Si le peuple

agit ainsi, il aura la victoire. Sinon, il sera écrasé.

Tout étant prêt, Gandhi se rendit dans sa chère retraite, Ashram de

Sabarmati, près d’Ahmedabad, pour y attendre, dans le recueillement, au

milieu des disciples aimés, l’arrivée de ceux qui allaient l’arrêter. Il

aspirait à la prison. En son absence, la foi de l’Inde s’en

manifesterait mieux. «Et lui, il trouverait un repos, que peut-être il

méritait[139]...»

[139] 9 mars 1922.

Le soir du 10 mars, peu après la prière, les hommes de police

arrivèrent. L’Ashram était averti de leur venue. Le Mahatma se remit

dans leurs mains. Sur le chemin de la prison, il rencontra Maulana

Hasrat Mohani, son ami mahométan, qui de loin était accouru, juste à

temps pour l’embrasser. Il fut conduit à la geôle, avec le

_publisher_[140] de _Young India_, Banker. Sa femme eut permission de

l’accompagner jusqu’au seuil.

[140] C’est-à-dire l’imprimeur-éditeur.

Le samedi 18 mars, à midi, s’ouvrit le «grand procès[141]», devant le

juge de district et sessions d’Ahmedabad. Il fut d’une rare noblesse. Le

juge et l’accusé firent assaut de courtoisie chevaleresque. Jamais

l’Angleterre ne s’éleva, dans la lutte, à une plus magnanime

impartialité. Le juge, C. N. Broomsfield, racheta en ce jour bien des

fautes du gouvernement. Le récit du procès, publié par les amis de

Gandhi, a été reproduit en partie dans la presse d’Europe, et des échos

en sont parvenus en France. Je le résumerai donc seulement.

[141] _The Great Trial_, 23 mars 1922, _Young India_.

Pourquoi le gouvernement s’était-il résolu à arrêter Gandhi? Après

avoir, deux ans, hésité à le faire, comment avait-il pu choisir, pour

donner l’ordre, le moment où le Mahâtmâ venait de refréner la révolte de

son peuple et paraissait la seule barrière à la violence? Était-ce

aberration? Ou voulait-il confirmer la terrible phrase de Gandhi: «Il

semble que le gouvernement désire voir ce pays couvert de meurtres,

d’incendies et de rapines, pour avoir un prétexte à les réprimer!»--En

vérité, sa situation était difficile. Le gouvernement estimait et

redoutait Gandhi. Il eût voulu le ménager; mais Gandhi ne le ménageait

point. Le Mahâtmâ condamnait la violence; mais sa non-violence était

plus révolutionnaire que toutes les violences. Dans les mêmes jours où

il s’opposait à la Désobéissance civile en masse, la veille du Congrès

de Delhi, le 23 février, il avait publié un de ses articles les plus

menaçants pour la puissance britannique. Un insolent télégramme de lord

Birkenhead et de M. Montagu venait de souffleter l’Inde[142]. Gandhi

avait, dans un sursaut d’indignation, relevé l’injurieux défi:

[142] «Si l’existence de notre Empire était mise en jeu, si l’on

empêchait le gouvernement britannique de remplir ses responsabilités

envers l’Inde, si l’on s’imaginait que nous songions à nous retirer

de l’Inde, l’Inde défierait sans succès le peuple le plus résolu du

monde, qui répondrait avec toute la vigueur nécessaire.»

«Point de compromis avec l’Empire, tant que le lion britannique

secouera à notre face ses griffes sanglantes!... L’empire britannique,

bâti sur l’exploitation organisée des races physiquement plus faibles

de la terre et sur un étalage conventionnel de force brutale, ne peut

durer, s’il y a un Dieu juste, gouvernant l’univers. Il est grand

temps que le peuple britannique se rende compte que le combat,

commencé en 1920, est un combat jusqu’au bout, qu’il dure un mois, un

an, des mois ou des années... Je prie Dieu qu’il donne à l’Inde une

humilité et une force suffisantes pour rester non-violente jusqu’à la

fin. Mais se soumettre à ces insolents défis est impossible...»

C’était sur cet article et sur deux autres plus récents[143] que se

fondait l’accusation. Gandhi était inculpé «d’avoir provoqué à la

désaffection, d’avoir excité à la haine et au mépris contre le

gouvernement de Sa Majesté, établi par les lois». Il n’avait point de

défenseur. Il plaida coupable à toutes les charges.

[143] Du 19 septembre et du 15 décembre 1921. Le premier, à propos de

l’accusation portée contre les frères Ali; le second, en réponse à

un irritant discours de lord Reading. On y trouve la même

déclaration de «guerre jusqu’au bout».--«Nous voulons renverser le

gouvernement, l’obliger à se soumettre à la volonté du peuple. Nous

ne demandons pas quartier, nous ne l’attendons pas...»

L’avocat général, sir J. T. Strangman, de Bombay, soutint que les trois

articles retenus par l’accusation n’étaient pas isolés, mais qu’ils

faisaient partie d’une campagne poursuivie depuis deux ans contre le

gouvernement, et il le prouva par des citations. Il reconnut les hautes

qualités de Gandhi. Le mal que pouvaient causer de tels écrits n’en

était que plus grave. Il attribua à Gandhi les événements sanglants de

Bombay et de Chauri-Chaura. Sans doute, Gandhi prêchait la Non-violence,

mais en même temps la désaffection. Il était donc responsable des

violences populaires.

Gandhi demanda la parole. Ses combats de conscience, ses angoisses, ses

doutes des dernières semaines sur la justesse des décisions qu’il avait

dû prendre et sur les répercussions qu’elles pouvaient avoir dans la

conscience de son peuple s’étaient dissipés. Il avait repris la maîtrise

sereine de son âme. Il acceptait tout ce qui s’était passé, tout ce qui

se passerait encore, comme une nécessité, qu’il pouvait regretter, mais

qu’il devait porter.--Il se déclara d’accord avec l’avocat-général. Oui,

il était responsable! Il l’était entièrement. Il prêchait la

désaffection, depuis bien plus longtemps que ne disait l’accusation.

C’était chez lui une passion. Il prenait sur lui tout le blâme des

troubles de Madras, des «crimes diaboliques» de Chauri-Chaura et des

«outrages insensés» de Bombay...

«L’avocat général a raison quand il dit que, comme homme responsable,

ayant reçu une bonne part d’éducation, ayant récolté une bonne part

d’expérience de ce monde, j’aurais dû savoir les conséquences de mes

actes. _Je savais que je jouais avec le feu. J’en ai couru le risque;

et si j’étais mis en liberté, je recommencerais._ J’y ai mûrement

réfléchi, ces nuits dernières. J’ai senti ce matin que je n’aurais pas

fait mon devoir, si je ne disais pas ce que je dis à présent. Je

tenais et je tiens à éviter la violence. La Non-violence est le

premier article de ma foi et le dernier. Mais j’avais à choisir:--ou

bien me soumettre à un système politique que je considère comme ayant

fait un mal irréparable à mon pays,--ou bien courir le risque que se

déchaîne la fureur insensée de mon peuple, quand il apprendrait de mes

lèvres la vérité. Je sais que mon peuple quelquefois devient fou. J’en

suis profondément fâché; et c’est pourquoi je suis ici pour me

soumettre, non à un châtiment léger, mais au plus lourd. Je ne demande

pas miséricorde, je ne plaide aucune circonstance atténuante. Je suis

ici pour demander et pour accepter joyeusement la plus haute peine qui

puisse être infligée pour ce qui, selon la loi, est un crime délibéré,

et qui me paraît, à moi, le premier devoir d’un citoyen. Juges, vous

n’avez pas le choix: démissionnez, ou châtiez-moi!...»

Après cette improvisation énergique, où s’équilibrent magnifiquement les

scrupules d’une conscience religieuse et l’héroïque fermeté du chef

politique, Gandhi lut une déclaration écrite, qui s’adresse au public de

l’Inde et de l’Angleterre. Il leur doit, dit-il, de leur faire connaître

«pourquoi, de loyaliste et de coopérateur fervent au régime

britannique», il est devenu «désaffectionné et non-coopérateur

intransigeant». Il refait le tableau de sa vie publique depuis 1893. Il

rappelle tout ce qu’il a eu à souffrir, comme Indien, du système

britannique, ses efforts de vingt-cinq ans pour l’améliorer, dans

l’illusion obstinée que ce serait possible sans détacher l’Inde de

l’Empire. Jusqu’en 1919, malgré tous les déboires, il a défendu la

coopération. Mais outrages et forfaits ont passé la mesure. Et le

gouvernement, au lieu de les réparer, a, par un suprême défi à la

conscience de l’Inde, honoré, pensionné, récompensé les coupables. Le

gouvernement a rompu lui-même les liens de ses sujets. Maintenant,

Gandhi en est venu à cette conviction que les réformes mêmes proposées

par l’Angleterre seraient mortelles pour l’Inde. Le gouvernement repose

sur l’exploitation des masses. La loi est faite pour cette exploitation.

L’administration de la loi est prostituée au service de l’exploiteur. Un

système subtil et efficace de terrorisme a avili le peuple, lui a appris

la dissimulation. L’Inde est ruinée, affamée, dégradée; et certains ont

pu dire qu’avant d’être en état de se gouverner elle-même comme un

Dominion, il lui faudrait des générations. Aucun des gouvernements qui,

dans le passé, ont opprimé l’Inde, ne lui a fait autant de mal que

l’Angleterre. La Non-coopération avec le crime est un devoir. Gandhi l’a

accompli. Mais au lieu que, jusqu’ici, la violence était le suprême

recours, il a donné à son peuple l’arme souveraine, la Non-violence.

Ici s’ouvre la chevaleresque passe d’armes entre le juge Broomsfield et

le Mahâtmâ:

--«Monsieur Gandhi, en reconnaissant les faits, vous avez rendu ma tâche

aisée, dans une certaine mesure. Mais la détermination d’une juste

sentence est des plus difficiles qu’un juge ait à prendre... Il est

impossible de paraître ignorer que vous êtes aux yeux de millions

d’hommes un grand chef et un grand patriote. Même ceux qui diffèrent de

vous en politique vous regardent comme un homme de haut idéal, d’une vie

noble et même sainte... Mais mon devoir est de vous juger seulement

comme homme sujet de la loi... Il y a probablement peu de personnes dans

l’Inde qui ne regrettent sincèrement que vous ayez rendu impossible à un

gouvernement de vous laisser en liberté. Mais c’est ainsi... J’essaie de

mettre en balance ce qui vous est dû avec l’intérêt public...»

Courtoisement, il consulte l’accusé sur la peine qui pourrait lui être

infligée. Il lui propose l’exemple de la sentence prononcée, douze ans

auparavant, contre Tilak: six ans d’emprisonnement... «Ne le

considérerez-vous pas comme déraisonnable?... Si, par suite des

événements, il est possible de réduire ce temps, personne n’en sera plus

heureux que moi...»

Gandhi n’est pas en reste d’accortise. Il regarde comme le plus fier

honneur de voir son nom associé à celui de Tilak. La sentence est la

plus légère qu’un juge puisse lui infliger; et pour tout son procès, il

ne pouvait attendre plus d’égards[144].

[144] Le gérant Banker, qui, pendant le procès, avait suivi

religieusement l’exemple du Mahâtmâ et acquiescé à toutes ses

paroles, fut condamné à un an de prison avec amende.

Le procès était terminé. Les amis de Gandhi tombèrent à ses pieds, en

sanglotant. Le Mahâtmâ souriant prit congé d’eux. Et la porte de la

prison de Sabarmati se referma sur lui[145].

[145] Mme Kasturibai Gandhi annonça la sentence aux hommes et aux

femmes de l’Inde, en un message très digne, qui les invite à se

concentrer, dans le calme, sur le programme constructif de Gandhi.

Gandhi ne fut point laissé dans la prison de Sabarmati, où il était

bien traité. On le transféra dans un lieu secret, puis à Yeravda,

près Poona. Un récit de N. S. Hardiker: _Gandhi en prison_ (Unity,

18 mal 1922), assure qu’il fut mis au régime cellulaire de droit

commun, sans aucun privilège, et que sa santé délicate en souffrit.

Mais nous savons qu’à présent, le régime est redevenu plus humain.

Il est permis à Gandhi de lire et d’écrire.

D’après ce que m’a dit C.-F. Andrews, le Mahâtmâ est heureux en

prison; il a demandé à ses amis de ne pas venir le voir et de

respecter sa solitude; il se purifie, il prie et il est convaincu

que son action est ainsi la plus efficace, pour la cause de

l’Inde.--En fait, C.-F. Andrews assure que le parti gandhiste a

beaucoup gagné à cet emprisonnement. L’Inde croit en Gandhi, avec

plus de ferveur que jamais; elle persiste à voir en lui une

incarnation de Shri-Krishna, qui, d’après la légende, subit

victorieusement, l’épreuve de la prison. Et Gandhi emprisonné a,

plus sûrement que libre, empêché l’explosion de la violence dont il

sentait le danger.

V

Depuis, la grande voix de l’apôtre s’est tue. Son corps est muré comme

dans un tombeau. Mais jamais les tombeaux n’ont enfermé la pensée. Et

son âme invisible continue d’animer le corps immense de l’Inde. _Paix,

Non-violence et Souffrance_ est l’unique message venu de la prison[146].

Il a été entendu. Le mot d’ordre s’est transmis d’un bout à l’autre du

pays. Trois ans avant, l’Inde eût été ensanglantée par l’arrestation de

Gandhi. Quand le bruit en courut, en mars 1919, des populations se

soulevèrent. La sentence d’Ahmedabad fut reçue par le silence religieux

de l’Inde. Des milliers d’Indiens se firent emprisonner, avec une joie

paisible. Non-violence et souffrance... Un exemple extraordinaire montra

à quelles profondeurs la parole divine avait pénétré dans l’âme de la

nation.

[146] La revue _Unity_ a publié (3 août 1922) une _Lettre de la

prison_ contre la civilisation moderne, qui me paraît apocryphe. J’y

verrais un pastiche de pages anciennes, extraites de l’_Hind

Swarâj_.

Les Sikhs, comme on le sait, furent toujours une des races les plus

belliqueuses de l’Inde; ils avaient servi en masse pendant la grande

guerre. Au cours de l’année passée, un grave différend s’éleva entre

eux. Le prétexte en était futile (à nos yeux d’Européens). Une

renaissance religieuse Sikh avait fait surgir la secte des Akalis, qui

voulurent purifier les sanctuaires. Ces sanctuaires étaient devenus

l’apanage de gardiens mal famés, qui refusèrent de s’en laisser déloger.

Le gouvernement, pour des raisons légales, prit leur défense. Alors,

commença, vers août 1922, le martyre quotidien de Guru-Ka-Bagh[147]. Les

Akalis avaient épousé la doctrine de la Non-résistance. Mille d’entre

eux s’installèrent près du sanctuaire, quatre mille dans le Temple d’Or

d’Amritsar. Chaque jour, cent volontaires (la plupart d’âge militaire,

beaucoup ayant servi dans la dernière guerre) partaient du Temple d’Or,

après avoir fait le vœu de ne pas employer la violence, ni en actes, ni

en paroles, et d’atteindre le Guru-Ka-Bagh, ou d’être rapportés sans

connaissance. De l’autre groupe de mille, vingt-cinq Akalis prononçaient

le même vœu. Non loin du sanctuaire, la police britannique les attendait

sur un pont, avec de longues perches au bout ferré. Et quotidiennement,

se déroulait une scène hallucinante, que nous retrace un récit

inoubliable d’Andrews[148], ami de Tagore et professeur à Santiniketan.

Les Akalis, en turban noir orné d’une petite guirlande de fleurs

blanches, arrivent en face de la bande de police, et s’arrêtent à un

mètre, silencieux, immobiles et priant. Les policiers les frappent

violemment de leurs longs bâtons. Les Sikhs roulent à terre, se relèvent

s’ils peuvent, recommencent, sont de nouveau frappés, quelquefois

piétinés jusqu’à perte de connaissance. Andrews n’entend pas un cri, ne

remarque pas un regard de défi. Autour, à quelque distance, une centaine

de spectateurs, le visage tendu d’angoisse, prient silencieusement, avec

une expression d’adoration et de souffrance. «Ils me rappelaient, dit

Andrews, l’ombre de la Croix». Les Anglais qui racontent la scène dans

leurs journaux[149], s’étonnent, ne comprennent point, constatent à

regret que l’absurde sacrifice est une victoire éclatante pour l’armée

de la Non-coopération, et que le peuple de Punjab en est fasciné. Mais

le généreux Andrews, dont le pur idéalisme a appris à déchiffrer l’âme

de l’Inde, a vu là, comme Gœthe à Valmy, le début d’une ère nouvelle:

«_un nouvel héroïsme, appris par la souffrance, s’est levé sur cette

terre; une nouvelle guerre de l’esprit..._»

[147] Guru-Ka-Bagh est le jardin d’un sanctuaire (_Gurdwara_), à dix

milles d’Amritsar.

[148] _The Akali Struggle_, paru dans le _Swarâjya_ de Madras et

publié séparément, à la date du 12 septembre 1922.

[149] Cf. _Manchester Guardian Weekly_, 13 octobre 1922.

Le peuple semble avoir mieux gardé la pensée du Mahâtmâ que ceux qui

avaient reçu la charge de le guider. On a vu l’opposition qui s’était

manifestée, au Comité du Congrès de Delhi, vingt jours avant

l’arrestation du Maître. Elle se renouvela, quand le Comité du Congrès

se réunit de nouveau, à Lucknow, le 7 juin 1922. Un vif mécontentement

régnait, à l’égard du programme de patiente construction et d’attente,

imposé par Gandhi; le désir s’affirma d’en venir à la Désobéissance

civile. Une Commission d’enquête fut nommée, pour examiner si la

préparation du pays à la Désobéissance était suffisante. Elle fit le

tour de l’Inde; et son rapport, déposé à l’automne, fut décourageant:

non seulement il concluait à l’impossibilité actuelle de la

Désobéissance, mais la moitié des membres (des hommes d’une foi

éprouvée) voulaient qu’on renonçât même aux méthodes gandhistes de

Non-coopération, au boycott des fonctions politiques, et qu’un parti

_Swarâj_ (Home Rule) se formât, au sein des Conseils du gouvernement,

bref que la Non-coopération devînt en fait une opposition

parlementaire[150]. Ainsi, la doctrine de Gandhi était battue en brèche,

d’un côté par les violents, de l’autre par les modérés.

[150] Lajpat Rai m’a fait observer qu’aucun des membres du Congrès de

Lucknow ne croyait en la violence. Tous gardaient leur foi dans le

programme constructif de Gandhi; mais ils voulaient se saisir des

Conseils et de l’Assemblée, qui faisaient beaucoup de mal au pays.

Ayant été vaincus à Gaya, ils formèrent un parti séparé _Swarâj_, au

sein du Congrès, le 2 janvier 1923. Ils restaient en accord avec

Gandhi sur le programme constructif, et ne pouvaient s’entendre avec

lui sur la seule question de l’entrée dans les Conseils.

Mais l’Inde protesta. Le Congrès National Indien, dans sa réunion

annuelle de fin décembre 1922, à Gaya, réaffirma énergiquement sa

fidélité au maître persécuté et sa foi en la doctrine de la

Non-coopération. Par 1740 voix contre 890, il rejeta la proposition de

participer aux Conseils législatifs[151]. Et finalement, l’unanimité se

retrouva pour continuer la grève politique, avec de simples différences

de détail dans les méthodes. On écarta seulement un projet de boycott de

toutes les marchandises anglaises. Plus hardie comme toujours, la

Conférence musulmane du Khilafat avait voté ce boycott, à une forte

majorité.

[151] Quant aux éléments révolutionnaires violents, ils étaient peu

nombreux à Gaya, et ils n’y jouèrent qu’un rôle de second plan.

C’est à ce point de l’histoire que nous devons interrompre notre récit

du grand mouvement gandhiste. Malgré quelques fléchissements inévitables

en l’absence du maître et de ses meilleurs disciples, de ses lieutenants

(notamment, des frères Ali), comme lui emprisonnés, il a résisté

victorieusement à l’épreuve redoutable de la première année sans guide.

Et la déception avouée par la presse anglaise, après le Congrès de Gaya,

montre bien l’importance de la partie gagnée[152].

[152] Un article de Blanche Watson (_Unity_, 16 novembre 1922) énumère

«_les avantages que l’Inde a retirés de sa lutte de résistance

non-violente_». Elle assure que les revenus intérieurs de l’Inde ont

diminué d’environ 75 millions de dollars, et que le boycott du tissu

anglais a fait perdre à l’Angleterre, en une année, 20 millions de

dollars. Elle évalue à 30.000 le nombre des Indiens qui étaient, à

cette date, emprisonnés, et représente le mécanisme administratif du

gouvernement, comme entièrement détraqué. Mais Blanche Watson,

fervente admiratrice du Gandhisme, a, sans doute, une tendance

inconsciente à en exagérer le succès. D’autres témoignages se

montrent moins satisfaits. Ils disent que le mouvement de sacrifice

se heurte à l’égoïsme des classes commerçantes et aisées, et que

beaucoup de démissions, données dans le premier élan, ont été,

depuis, retirées. Il ne serait pas humain de supposer le contraire.

Dans toute révolution, beaucoup restent en arrière, ou reviennent

sur leurs pas. La question est de savoir si le courant se maintient

dans les couches profondes. Voici un témoignage, de l’importance et

de l’impartialité duquel il est impossible de douter:

Le _Manchester Guardian_, dont on connaît l’intelligent libéralisme,

mais qui représente de puissants intérêts directement mis en péril

par la Non-coopération gandhiste, vient de procéder à une enquête

attentive à travers l’Inde. Cette enquête a été publiée en une série

d’articles. Malgré le manque de sympathie (bien naturel) qui s’y

marque, à l’égard du mouvement indien, et malgré un parti-pris de le

déprécier, on sent, d’article en article, à l’inquiétude croissante,

la gravité de la situation pour l’Angleterre. Je résume l’article de

conclusion, paru le 16 février 1923 (_Manchester Guardian Weekly_).

L’enquêteur veut se persuader que la tactique gandhiste a subi un

fort échec et que la Non-coopération doit se réorganiser sur de

nouveaux plans. «Mais, ajoute-t-il, l’esprit de Non-coopération

reste. C’est partout, sinon le pur Gandhisme, la méfiance du

gouvernement étranger et l’ardent désir d’en être débarrassé. Les

classes cultivées et les citadins sont imprégnés de cet esprit. Le

_ryot_ (paysan) en est touché encore assez superficiellement; mais

les conditions sont telles dans les villages, qu’il finira par être

gagné. L’armée paraît encore indemne: mais elle est recrutée dans

les villages; et tôt ou tard, elle suivra le mouvement. C’est

souvent chez les meilleurs, même chez les modérés, que cet esprit de

Non-coopération est le plus fort. Les modérés ont seulement

l’aversion des méthodes révolutionnaires; mais cette aversion n’est

pas partagée par le pays. Le pays sympathise avec la témérité des

Non-coopérateurs, plus qu’avec la prudence des modérés.»

L’observateur anglais évalue à une dizaine d’années le temps

nécessaire à une organisation des paysans indiens, pour en arriver

au refus de paiement des taxes et à la révolte. Mais d’ici là, la

situation ne cessera d’empirer; impossible de tenir encore les

Indiens par la crainte de la prison: cette crainte n’existe plus

chez eux; il faudra en venir à des mesures coercitives plus dures,

et elles ne feront qu’augmenter les haines. «Une seule solution

pacifique est possible, _s’il y en a encore une_»: il faut que

l’Angleterre prenne l’initiative du mouvement de réformes indiennes.

Non plus des demi-réformes, comme celles qu’on a instituées en 1919

et tenté d’appliquer depuis un an à peine. Elles ne suffisent plus,

et le temps presse. Que l’Angleterre réunisse une Convention

nationale indienne, où tous les intérêts et toutes les nuances de

pensée de l’Inde soient représentés: aussi bien Gandhi et ses

disciples que les princes indiens et les capitalistes européens, les

Musulmans, les Hindous, les Parsis, les Eurasiens, les Chrétiens,

les Intouchables... Que cette Convention prépare une Constitution

pour l’Inde autonome à l’intérieur de l’Empire, et qu’elle fixe les

étapes d’exécution de ce Home Rule! Ainsi, et ainsi seulement pourra

être conjuré le déchirement de l’Empire.

Je ne sais dans quelle mesure le gouvernement de l’Inde et la

bureaucratie anglaise accueilleraient un pareil projet, que le

_Manchester Guardian_, après son correspondant, appuie avec énergie.

J’ai quelque peine à croire que Gandhi et les Non-coopérateurs

acceptent de s’associer en une même Assemblée, avec les capitalistes

européens et indiens! Mais ce qui paraît sûr, c’est que le _Home

Rule_ indien n’est maintenant plus en question. D’une façon ou de

l’autre, il est inévitable. Et rien n’est plus frappant que le

changement de ton de l’Angleterre à l’égard des Indiens, depuis le

commencement de l’action de Gandhi. Le mépris européen pour les

Indiens n’est plus. On s’efforce de parler d’eux avec égards, et

l’on s’accorde à flétrir les violences maladroites, qui étaient

naguère le suprême secours du pouvoir et parfois même le premier.

L’Inde a, moralement, vaincu.

Qu’en adviendra-t-il, par la suite? L’Angleterre, instruite par les

fautes passées, ne se montrera-t-elle pas plus habile à capter cet élan

d’un peuple? La constance de ce peuple ne se lassera-t-elle point? Les

peuples ont peu de mémoire; et je douterais fort que celle des hommes de

l’Inde conservât bien longtemps les leçons du Mahâtmâ, si elles

n’étaient dès longtemps inscrites au plus profond de la race. Car si un

génie est grand, par sa seule grandeur, qu’elle soit ou non d’accord

avec ceux qui l’entourent, il n’est de génie d’action que celui qui

répond aux instincts de sa race, aux besoins de son temps, à l’attente

du monde.

Tel est Mahâtmâ Gandhi. Son principe de l’_Ahimsâ_ (la Non-violence)

était gravé au cœur de l’Inde depuis deux mille années: Mahâvira, Buddha

et le culte de Vishnu en avaient fait la substance de ces millions

d’âmes. Gandhi y a seulement transfusé son sang héroïque. Il évoque les

ombres gigantesques, les forces du passé, engourdies et prostrées dans

une léthargie mortelle. Et à sa voix, elles se sont levées. Car elles se

reconnaissent en lui. Il est plus qu’une parole, il est un exemple. Il

les a incarnées. Heureux l’homme qui est un peuple,--son peuple mis au

tombeau, qui ressuscite en lui!

Mais ces résurrections ne se produisent jamais au hasard. Et si l’esprit

de l’Inde vient de surgir de ses temples et de ses forêts, c’est qu’il

apporte au monde la réponse prédestinée que le monde attendait.

La réponse, en effet, dépasse infiniment l’Inde. L’Inde seule pouvait la

donner. Mais elle consacre autant sa grandeur que son sacrifice. Elle

risque d’être sa croix.

Il semble qu’il faille toujours, pour que le monde se renouvelle, qu’un

peuple se sacrifie. Les Juifs ont été sacrifiés à leur Messie, qu’après

avoir porté, nourri de leurs espoirs, pendant des siècles, ils n’ont pas

reconnu, quand sur la croix sanglante enfin il a fleuri. Plus heureux,

les Indiens ont reconnu le leur. Et c’est joyeusement qu’ils vont

au-devant du sacrifice qui doit les délivrer.

Mais, comme les premiers chrétiens, tous ne comprennent pas le véritable

sens de cette libération. Longtemps ceux-là attendirent sur leur terre

l’_adveniat regnum tuum_. Les espoirs d’une grande part des Indiens ne

voient pas au delà du règne du _Swarâj_ dans l’Inde. Et je pense que,

d’ailleurs, cet idéal politique sera promptement atteint. L’Europe,

saignée par les guerres et les révolutions, appauvrie et lassée,

dépouillée de son prestige, aux yeux de l’Asie qu’elle opprimait, ne

sera plus longtemps de taille à tenir tête, sur le sol de l’Asie, aux

peuples réveillés de l’Islam, de l’Inde, de la Chine et du Japon.

Mais ce serait peu de chose que quelques nations de plus,--si riches que

puissent être les neuves harmonies, dont elles enrichiront la symphonie

humaine,--ce serait peu de chose, si ces forces de l’Asie n’étaient le

véhicule d’une nouvelle raison de vivre, de mourir, et (ce qui compte le

plus!) d’agir pour toute l’humanité, si elles n’apportaient à l’Europe

épuisée un nouveau viatique.

Le monde est balayé par le vent de la violence. Cet orage qui brûle les

moissons de notre civilisation n’avait rien d’imprévu. Des siècles de

brutal orgueil national, exalté par l’idéologie idolâtrique de la

Révolution, propagé par le mimétisme aveugle des démocraties,--et, pour

couronnement, un siècle d’industrialisme inhumain et de gloutonne

ploutocratie, un machinisme asservisseur, un matérialisme économique où

l’âme meurt étouffée,--devaient fatalement mener à ces confuses mêlées,

où disparaissent les trésors de l’Occident. Ce ne serait pas assez de

dire qu’il y avait là une nécessité. Il y a là une Dikè. Chaque peuple

égorge l’autre, au nom des mêmes principes, qui masquent les mêmes

intérêts et les mêmes instincts de Caïns. Chacun,--nationalistes,

fascistes, bolcheviks, peuples et classes opprimés, peuples et classes

oppresseurs,--chacun revendique pour soi, en le refusant aux autres, le

droit à la violence, qui lui paraît le Droit. Il y a un demi-siècle, la

Force primait le Droit. Aujourd’hui, c’est bien pire: la Force _est_ le

Droit. Elle l’a dévoré.

Dans ce vieux monde qui s’écroule, nul asile, nul espoir. Aucune grande

lumière. L’Église donne des conseils anodins, vertueux et dosés, qui

veillent prudemment à ne la point brouiller avec les puissants; au

reste, elle conseille, et ne donne point l’exemple. De fades pacifistes

bêlent languissamment, et l’on sent qu’ils hésitent; ils parlent d’une

foi, qu’ils ne sont pas sûrs d’avoir. Qui leur prouvera cette foi? Et

comment, au milieu de ce monde qui la nie?--Comme une foi se prouve. En

agissant!

Voilà le _Message au monde_, comme l’appelle Gandhi, le message de

l’Inde: «_Sacrifions-nous!_»

Et Tagore l’a redit, en paroles magiques[153]: car sur ce fier principe,

Tagore et Gandhi ne sont qu’un:

[153] Lettre du 2 mars 1921, publiée dans la _Modern Review_, mai

1921.

«... J’espère que croîtra, vigoureux, cet esprit de sacrifice, ce

consentement à souffrir... C’est la vraie liberté... Nulle valeur

n’est plus haute,--pas même l’indépendance nationale... L’Occident a

sa foi inébranlable en la force et en la richesse matérielles: par

conséquent, il aura beau crier pour la paix et le désarmement, sa

férocité grondera toujours plus fort. Tel un poisson que blesserait la

pression de l’eau, et qui voudrait voler: brillante idée! mais

totalement impossible à réaliser pour un poisson. Nous, dans l’Inde,

nous avons à montrer au monde ce qu’est cette vérité qui, non

seulement rend possible le désarmement, mais le transmue en force. Le

fait que la force morale est une puissance supérieure à la force

brutale sera prouvé par le peuple qui est _sans armes_. L’évolution de

la Vie montre qu’elle a peu à peu rejeté son formidable fardeau

d’armure et une monstrueuse quantité de chair, jusqu’au jour où

l’homme est devenu le conquérant du monde brutal. Le jour viendra où

le frêle homme de cœur, complètement dégagé de l’armure, prouvera que

ce sont les doux qui héritent de la terre. Il est donc logique que

Mahâtmâ Gandhi, de corps débile et dénué de toutes ressources

matérielles, évoque l’immense pouvoir des doux et humbles, qui attend

caché dans le cœur de l’humanité de l’Inde outragée et destituée. Les

destinées de l’Inde ont choisi pour allié _Nârâyana_, et non

_Nârâyani-senâ_, la puissance de l’âme, et non celle du muscle. Elle

doit élever l’histoire humaine, du niveau fangeux de la mêlée

matérielle aux cimes des batailles de l’esprit... Quoique nous

puissions nous abuser, avec les phrases apprises de l’Occident, le

_Swarâj_ (Home Rule) n’est pas notre but. Notre combat est un combat

spirituel. C’est un combat pour l’Homme. Nous devons émanciper l’Homme

des réseaux qu’il a tissés autour de lui, de ces organisations

d’Égoïsme national. Il nous faut persuader au papillon que la liberté

du ciel vaut plus que l’abri du cocon... Nous n’avons pas de terme

pour Nation, dans notre langue. Quand nous empruntons ce mot aux

autres peuples, il ne nous va point, car nous devons nous liguer avec

_Nârâyana_, l’Etre suprême; et notre victoire ne nous donnera rien

d’autre que la victoire pour le monde de Dieu... Si nous pouvons

défier les forts, les riches, les armés, en révélant du monde la

puissance de l’esprit immortel, tout le château du géant Chair

s’effondrera dans le vide. Et alors, l’Homme trouvera le vrai

_Swarâj_. Nous, les gueux déguenillés de l’Orient, nous conquerrons la

liberté pour toute l’Humanité...»

O Tagore, Gandhi, fleuves de l’Inde qui, pareils à l’Indus et au Gange,

embrassez dans votre double étreinte l’Orient et l’Occident,--celui-ci,

tragédie de l’action héroïque; celui-là, vaste songe de lumière,--tous

deux ruisselants de Dieu, sur le monde labouré par le soc de la

violence, répandez ses semences!

«_Notre lutte_, déclare Gandhi, _a pour fin l’amitié avec le monde

entier... La Non-violence est venue parmi les hommes; et elle restera.

Elle est l’Annonciatrice de la paix du monde..._»

La paix du monde est loin. Nous n’avons pas d’illusions. Nous avons vu

abondamment, au cours d’un demi-siècle, les mensonges, les lâchetés et

les cruautés de l’espèce humaine. Ce qui n’empêche point de l’aimer.

Car, même chez les plus vils, il y a un _nescio quid Dei_... Nous

n’ignorons rien des fatalités matérielles qui pèsent sur l’Europe du XXe

siècle, l’écrasant déterminisme des conditions économiques qui

l’enserrent, les siècles de passions et d’erreurs pétrifiées qui

constituent autour des âmes de notre temps une croûte dure, que ne peut

trouer la lumière. Mais nous connaissons aussi les miracles de l’esprit.

Historien, nous avons vu leurs éclairs transpercer des cieux plus

sombres que le nôtre. Vivant d’une heure, nous entendons dans l’Inde le

tambour de Çiva, «_le Maître-Danseur, qui voile son regard dévorant et

maîtrise ses pas pour sauver l’univers du retour à l’abîme..._»[154]

[154] Extrait de la plus antique invocation à Çiva, dans la pièce

_Mudrâ-Râkshasa_ par Vishâkhadatta.

Les _Realpolitiker_ de la violence (révolutionnaire ou réactionnaire) se

raillent de cette foi; et ils montrent ainsi leur ignorance des réalités

profondes. Qu’ils se raillent! J’ai cette foi. Je la vois bafouée ou

persécutée en Europe; et, dans mon propre pays, nous sommes une

poignée... (Sommes-nous même une poignée?...) Mais quand je serais seul

à croire, que m’importe? Le propre de la foi est--loin de nier

l’hostilité du monde--de la voir et de croire,--contre elle: c’est

encore mieux! Car la foi est un combat. Et notre Non-violence est le

plus rude combat. Le chemin de la paix n’est pas celui de la faiblesse.

Nous sommes moins ennemis de la violence que de la faiblesse. Rien ne

vaut sans la force: ni le mal ni le bien. Et mieux vaut le mal entier

que le bien émasculé. Le pacifisme geignant est mortel à la paix: il est

une lâcheté et un manque de foi. Que ceux qui ne croient pas, ou qui

craignent, se retirent! Le chemin de la paix est le sacrifice de soi.

C’est la leçon de Gandhi[155]. Il ne lui manque que la Croix. Chacun

sait que, sans les Juifs, Rome l’eût refusée au Christ. Et le British

Empire vaut l’Empire Romain. Mais l’élan est donné. L’âme des peuples

d’Orient en a été remuée jusqu’en ses profondeurs; et ses vibrations

s’étendent à toute la terre.

[155] Et c’est aussi l’exemple des _Conscientious Objectors_ qui

d’Angleterre, essaiment dans tous les pays d’Europe.

Les grandes apparitions religieuses en Orient ont un rythme. De deux

choses l’une, ou celle de Gandhi vaincra, ou elle se répétera,--comme se

sont répétés, des siècles à l’avance, le Messie et Buddha,--jusqu’à

l’incarnation complète en un demi-dieu mortel, du principe de Vie qui

mènera vers la nouvelle étape l’humanité nouvelle.

_Février 1923._

Mahatma Gandhi(#67205) · 第 10 / 19 题