III

L’année 1921 marque l’apogée de l’ascendant de Gandhi. Il dispose d’un

immense pouvoir moral; et, sans qu’il l’ait cherché, on lui met dans les

mains un pouvoir politique presque illimité. Le peuple le croit saint;

on fait de lui des peintures en Shri-Krishna[106]. Et, en décembre 1921,

le Congrès National de toute l’Inde l’investit de la pleine autorité,

lui délègue ses pouvoirs, avec la faculté de choisir son successeur. Il

est le maître incontesté de la nation indienne. Il dépend de lui de

déchaîner la Révolution politique, ou même, s’il l’eût voulu,

d’instaurer une Réforme religieuse.

[106] Gandhi proteste, dans _Young India_ (juin 1921).

Il ne le fit pas. Il ne le voulut pas. Grandeur morale? Timidité morale?

L’une et l’autre peut-être. Il est difficile à tout homme

(particulièrement à un homme d’une civilisation différente), de pénétrer

une conscience, surtout quand elle est aussi profonde et délicate que

celle d’un Gandhi. Il est difficile d’apprécier, dans le tourbillon des

faits qui, en cette année tumultueuse, remuèrent l’Inde en tous sens, si

la main du pilote a toujours été sûre et gouverna le colossal navire,

sans dévier ni trembler. Mais je tâcherai de dire ce que j’ai cru

déchiffrer dans cette énigme vivante, avec le religieux respect que j’ai

pour ce grand homme, et la sincérité que je dois à sa sincérité.

* * * * *

Si le pouvoir de Gandhi était grand, les dangers d’en user n’étaient pas

moindres. A mesure que l’action publique s’étendait et que son frisson

remuait les centaines de millions d’hommes, il devenait plus difficile

de la diriger et de garder soi-même l’équilibre sur cette mer en

mouvement. Problème surhumain de concilier la modération de l’esprit et

la largeur de vue avec ces masses déchaînées! Le pilote, doux et pieux,

prie et s’appuie sur Dieu. Mais la voix qu’il entend lui arrive, mêlée à

celle de la tempête. Arrivera-t-elle aux autres?...

Ce qu’il risque le moins, c’est le danger d’orgueil. Aucune adoration ne

peut lui tourner la tête. Il en est blessé dans son humilité, autant que

dans son bon sens. Cas unique peut-être dans l’histoire des prophètes et

des grands mystiques, il n’a point de visions, point de révélations, et

il ne cherche ni à le croire, ni à le faire croire. Sincérité immaculée!

Son front reste sans ivresse, son cœur sans vanité. Il est, il demeure

un homme pareil à tous les hommes... Non, qu’on ne l’appelle pas saint!

Il ne le veut point. (Et, par cela même, il l’est...)

«Le mot _Saint_, écrit-il, doit être raturé de la vie actuelle... Je

prie comme tout bon Hindou, je crois que nous pouvons tous être des

messagers de Dieu; mais je n’ai eu aucune révélation particulière de

Dieu. Ma croyance ferme est qu’il se révèle à tout être humain; mais

nous fermons nos oreilles à la petite voix intérieure... Je prétends

n’être qu’un humble ouvrier, un humble serviteur de l’Inde et de

l’Humanité (_a humble servant of India and humanity..._) Je n’ai nul

désir de fonder une secte. Je suis en vérité trop ambitieux. Je ne

représente pas des vérités nouvelles. J’essaie de représenter et de

suivre la Vérité, telle que je la connais. Je jette une lumière

nouvelle sur maintes vieilles vérités.»[107]

[107] 12 mai 1920, 25 mai, 13 juillet, 25 août 1921.

Pour lui-même, il est donc toujours modeste, plein de scrupules,

personnellement incapable de tout exclusivisme, aussi bien comme

patriote indien que comme doctrinaire de la Non-coopération. Il n’admet

aucune tyrannie, même pour la bonne cause. «On ne doit jamais remplacer

l’esclavage du gouvernement par celui des Non-coopérateurs[108]». Il se

refuse aussi à opposer sa patrie aux autres patries; et son patriotisme

ne s’enferme pas dans les limites de l’Inde. «Pour moi, le patriotisme

se confond avec l’humanité. Je suis patriote, parce que je suis homme et

humain. Je ne suis pas exclusif. Je ne ferais pas de mal à l’Angleterre

ou à l’Allemagne, pour servir l’Inde. L’impérialisme n’a pas de place

dans mon plan de vie... Un patriote l’est d’autant moins qu’il est un

tiède humanitaire[109]».

[108] 8 décembre 1920.

[109] 16 mars 1921.

Mais ses disciples ont-ils toujours été aussi réservés? Que devient sa

doctrine, aux mains de certains d’entre eux? Et, par leur intermédiaire,

qu’en parvient-il à la foule?

Quand Rabindranath Tagore, après un voyage de plusieurs années en

Europe, rentre dans l’Inde, en août 1921, il est bouleversé du

changement qu’il remarque dans les esprits. Son anxiété n’avait pas

attendu son retour pour s’exprimer, en une suite de lettres, envoyées

d’Europe à ses amis indiens, et dont plusieurs furent publiées dans sa

_Modern Review_[110]. Il est nécessaire de s’arrêter sur ce dissentiment

entre deux grands esprits, qui ont l’un pour l’autre estime et

admiration, mais qui sont aussi fatalement séparés que peut l’être un

sage d’un apôtre, d’un saint Paul un Platon. D’un côté, le génie de la

foi et de la charité, qui veut être le levain d’une nouvelle humanité.

De l’autre, celui de l’intelligence, libre, vaste et sereine, qui

embrasse l’ensemble de toutes les existences.

[110] _Letters from Abroad_. Les trois lettres du 2, 5 et 13 mars 1921

ont été publiées dans la _Modern Review_ de mai 1921. L’_Appel de la

vérité_, écrit après le retour de Tagore aux Indes, parut dans la

_Modern Review_ du 1er octobre 1921.

En dehors de cette controverse écrite, nous savons que Tagore eut,

après son retour, une entrevue personnelle avec Gandhi. Nul n’en a

publié le récit. Mais C.-F. Andrews, qui en fut le seul témoin, a

bien voulu nous faire part des sujets de discussion et des arguments

opposés.

Tagore a toujours reconnu la sainteté de Gandhi; et je l’ai entendu m’en

parler avec vénération: comme j’évoquais, au sujet du Mahatma, la figure

de Tolstoï, Tagore montrait combien Gandhi lui était plus proche et lui

semblait plus vêtu de lumière--(et j’en juge de même, aujourd’hui que je

le connais mieux),--car tout chez Gandhi est nature, simple, modeste et

pure; et la sérénité enveloppe ses combats. Au lieu que chez Tolstoï,

tout est révolte orgueilleuse contre l’orgueil, colère contre la colère,

passion contre les passions, tout est violence, jusqu’à la

non-violence... Tagore écrivait de Londres, le 10 avril 1921: «Nous

sommes reconnaissants à Gandhi de donner à l’Inde l’occasion de prouver

que sa foi à l’esprit divin dans l’homme est encore vivante.» Et malgré

les réserves qu’il formulait déjà sur le mouvement de Gandhi, quand il

quitta la France pour son voyage de retour, il était disposé à y

apporter son aide. Même l’éclatant manifeste d’octobre 1921, que je

citerai plus loin, _l’Appel de la Vérité_, qui consacre la rupture,

s’ouvre par le plus magnifique éloge qui ait jamais été écrit de Gandhi.

De son côté, Gandhi témoigne à Tagore un respect affectueux; et même

dans leur désaccord, il s’applique à ne s’en point départir. On sent

qu’il lui est pénible d’entrer en polémique avec lui; et lorsque de bons

amis essaient d’attiser le débat, en colportant certains propos intimes,

Gandhi leur impose silence, en affirmant tout ce qu’il doit à

Tagore[111].

[111] Ainsi, dans un de ses derniers articles, qu’il intitule: _Trop

sacré pour être publié_ (9 février 1922).--Tagore et Gandhi se

connaissaient depuis longtemps. Gandhi avait séjourné plus d’une

fois à Santiniketan, chez Tagore. Il avait la permission, dit-il, de

considérer cette maison comme un lieu de retraite; et, pendant qu’il

était en Angleterre, ses enfants y furent élevés.

Mais il était fatal que la différence de leurs esprits s’affirmât. Dès

l’été de 1920, Tagore avait regretté que la force débordante d’amour et

de foi qui était en Gandhi fût mise, depuis la mort de Tilak, au service

de la politique. Ce n’était certes pas de gaieté de cœur que Gandhi

lui-même s’y était déterminé; mais, Tilak mort, l’Inde était sans chef

politique; il fallait le remplacer.

«Si je parais prendre part à la politique, dit-il expressément au

moment où il s’y décide, c’est seulement parce que la politique nous

enserre aujourd’hui, comme dans ses replis un serpent: on ne peut s’en

dégager, quoi qu’on fasse. Je veux donc lutter avec le serpent...

J’essaie d’introduire la religion dans la politique.»[112]

[112] 12 mai 1920.

Mais Tagore déplorait cette nécessité. Il écrivait, le 7 septembre 1920:

«Toute la ferveur morale que représente la vie de Mahâtmâ Gandhi, et

que lui seul, entre tous les hommes du monde, peut représenter, nous

est nécessaire. Qu’un trésor aussi précieux soit mis sur le frêle

vaisseau de notre politique et lancé sur les flots sans fin des

récriminations irritées est un grave malheur pour notre pays, dont la

mission est de redonner la vie aux morts par le feu de l’âme... Le

gaspillage de nos ressources spirituelles dans des aventures qui, du

point de vue de la vérité morale, sont mauvaises, est navrant. Il est

criminel de transformer la force morale en force aveugle.»[113]

[113] Et plus tard: «Tout honneur au Mahâtmâ! Mais nos politiciens ne

peuvent se défaire de l’idée de l’utiliser pour une manœuvre secrète

et ingénieuse dans leur jeu, sur l’échiquier.» (1er octobre 1921).

Ces lignes lui étaient dictées par les débuts retentissants de la

campagne de Non-coopération, et par l’agitation soulevée dans l’Inde, au

nom du Khilafat et des crimes du Punjab. Il en redoutait les

conséquences sur une population faible et sujette à des accès de fureur

hystérique. Il eût voulu qu’on la détournât des pensées de vengeance ou

d’impossible réparation, qu’on oubliât l’irréparable, pour ne songer

qu’à construire l’âme de la plus grande Patrie. Autant il admirait, dans

la pensée et l’action de Gandhi, le brûlant rayonnement de l’esprit de

sacrifice (et il le dit dans une lettre du 2 mars 1921, que je reproduis

plus loin), autant lui était antipathique l’élément de négation que

renfermait la foi nouvelle,--la Non-coopération. Il avait horreur de

tout ce qui était: _non!_ Et ce lui est une occasion d’opposer[114]

l’idéal positif du Brahmanisme, la purification des joies de la vie, à

leur arrachement exigé par l’idéal négatif du Bouddhisme. A quoi Gandhi

répondra[115] que l’acte de rejeter n’est pas moins nécessaire que celui

d’accepter. L’effort humain est fait des deux. Le mot final des

Upanishads est une négation. Et la définition de _Brahman_ par les

auteurs des Upanishads est: _Neti_ (_Pas ceci!_) L’Inde avait trop perdu

la faculté de dire: «Non!» Gandhi la lui a rendue. «Avant de semer, il

faut sarcler... arracher le mal.»

[114] 5 mars 1921.

[115] 1er juin 1921.

Mais sans doute, Tagore ne désire-t-il rien arracher. Sa contemplation

poétique s’accommode de tout ce qui est, et en goûte l’harmonie. Il

l’exprime, en des pages qui sont d’une géniale beauté, mais d’un

détachement extrême de l’action. C’est la danse de Nataraja, qui joue

avec les illusions:

«Je m’efforce, de tout mon pouvoir, d’accorder mon mode de pensée au

diapason du grand sentiment d’excitation exaltée qui passe sur ma

patrie. Mais, dans mon être, pourquoi cet esprit de résistance, malgré

mon violent désir de l’écarter? Je ne trouve pas de réponse claire;

mais dans les ténèbres de mon abattement, voici poindre un sourire et

une voix qui dit: «Votre place est avec les enfants, sur la plage des

mondes: là est votre paix; et là, je suis avec vous.» Et c’est

pourquoi je me suis joué récemment à inventer de nouveaux rythmes. Ce

ne sont que des riens, joyeux d’être entraînés par le courant de

l’heure, et dansant au soleil, et riant en disparaissant. Mais tandis

que je me joue, la création entière se divertit: car les feuilles et

les fleurs ne sont-elles pas des expériences de rythmes, qui ne

finissent jamais? Mon Dieu n’est-il pas l’éternel gaspilleur des

temps? Il jette étoiles et planètes dans le tourbillon des

changements; sur le torrent de l’Apparence, il lance les bateaux en

papier des Ages, remplis de ses fantaisies. Quand je le tourmente et

le supplie de me permettre de rester son petit disciple et d’accepter

quelques bagatelles de ma composition comme cargaison de sa barque de

jeu, il sourit et je trotte derrière lui, saisissant le bord de sa

robe... Mais où suis-je, au milieu de la foule, poussé par derrière,

pressé de tous côtés? Et quel est ce bruit qui m’entoure? Si c’est un

chant, alors ma _sitar_ peut en saisir la mélodie, et je me joins au

chœur, car je suis un chanteur. Mais si c’est une clameur, alors ma

voix est étouffée, et je suis étourdi. J’ai essayé, tous ces jours,

tendant l’oreille, d’y découvrir une mélodie; mais l’idée de

_Non-coopération_, avec son formidable volume sonore, sa menace

agglomérée, ses clameurs de négation, ne me chante rien. Et je me dis:

«Si vous ne pouvez marcher du même pas que vos compatriotes, en cette

grande crise de leur histoire, gardez-vous de dire qu’ils ont tort et

que vous avez raison; mais abandonnez votre rôle de soldat, retournez

dans votre coin de poète, et soyez prêt à accepter la dérision et la

disgrâce populaire!»[116]

[116] 5 mars 1921.

Ainsi parlerait un Gœthe--Gœthe Bacchus indien. Et il semble que,

désormais, tout soit dit: le Poète prend congé de l’Action, qui nie; et

il tisse autour de lui l’enchantement créateur.--Mais Tagore ne s’y

tient point. Comme il l’écrit, «le sort l’avait élu, pour diriger sa

barque précisément contre le courant!» Il n’était pas seulement le

Poète; il était, à ce moment de sa vie, l’ambassadeur spirituel de

l’Asie en Europe; et il venait demander à celle-ci son alliance pour

l’Université mondiale qu’il voulait fonder à Santiniketan.

«Quelle ironie du destin que je vienne de prêcher, de ce côté des

mers, la coopération des cultures entre l’Orient et l’Occident, juste

à l’heure où la Non-coopération se prêche de l’autre côté!»[117]

[117] 5 mars 1921.

La Non-coopération le blessait directement, dans son action et dans sa

foi intellectuelle: «Je crois en la vraie union de l’Orient et de

l’Occident[118].»

[118] _Ibid._

Elle le blessait dans sa riche intelligence, nourrie de toutes les

cultures du monde.

«Toutes les gloires de l’humanité sont miennes... _L’Infinie

Personnalité de l’Homme_ (comme disent les Upanishads) ne peut être

accomplie que dans une grandiose harmonie de toutes les races

humaines... Ma prière est pour que l’Inde représente la coopération de

tous les peuples du monde. Pour elle, l’Unité est la Vérité, et la

division est Mâyâ. L’Unité est ce qui comprend tout, et par conséquent

ne peut être atteinte par la voie de la négation... L’effort actuel

pour séparer notre esprit de celui de l’Occident est une tentative de

suicide spirituel... L’âge présent a été puissamment possédé par

l’Occident. Ce n’a été possible que parce qu’à l’Occident est échue

quelque grande mission pour l’homme. Nous, de l’Orient, nous avons à

nous en instruire... C’est un mal sans doute que, depuis longtemps,

nous n’ayons plus été en contact avec notre propre culture et que, par

suite, la culture d’Occident ne soit pas placée à son véritable

plan... Mais dire qu’il est mal de rester en rapports avec elle, c’est

encourager la pire forme de provincialisme, qui ne produit que

l’indigence intellectuelle... Le problème d’aujourd’hui est mondial.

Aucun peuple ne peut faire son salut, en se détachant des autres. Ou

se sauver ensemble, ou disparaître ensemble.»[119]

[119] 13 mars 1921.--Repris et développé dans l’article: _L’Union des

cultures_ (_Modern Review_, novembre 1921).

Comme Gœthe en 1813 se refusant à haïr la civilisation française, Tagore

ne peut donc admettre l’élimination de la civilisation d’Occident. Et

bien que ce ne soit point le fond de la pensée de Gandhi, il sait que

tel sera le sens que lui donneront les passions soulevées du

nationalisme indien. Il redoute la venue de cette barbarie de l’esprit:

«Les étudiants apportent leur offrande de sacrifice, à quoi? Non pas à

une éducation plus complète, mais à la Non-éducation... Je me souviens

que, durant le premier mouvement _Swadeshi_[120], une foule de jeunes

étudiants vinrent me voir; ils me dirent que, si je leur commandais de

quitter leurs écoles et leurs collèges, ils m’obéiraient sur-le-champ.

Je refusai énergiquement, et ils s’en allèrent irrités, doutant de la

sincérité de mon amour pour ma mère-patrie.»[121]

[120] Le premier mouvement de _Home Rule_ indien, provoqué en

1907-1908 par la division du Bengale.

[121] 5 mars 1921.

Or, précisément en ces jours de printemps 1921 où Tagore apprenait avec

déplaisir qu’on venait de boycotter dans l’Inde les études anglaises, il

avait, à Londres même, un exemple agressif de ce nationalisme

intellectuel; à la conférence d’un professeur anglais, qui était son

ami, Pearson, des étudiants indiens se livrèrent à des manifestations

inconvenantes. Tagore s’indigne. Dans une lettre au directeur de

Santiniketan, il flétrit cet esprit d’intolérance mesquine. Il en rend

responsable le mouvement de Non-coopération.--Gandhi répond à ces

blâmes[122]. Tout en faisant ses réserves sur la valeur morale de

l’éducation littéraire d’Europe, qui n’a rien de commun avec celle du

caractère, et qu’il accuse d’avoir dévirilisé la jeunesse de l’Inde, il

condamne les brutalités commises, et proteste de sa liberté d’esprit:

[122] _The Poet’s Anxiety_, 1er juin 1921.

«Je ne tiens pas à ce que ma maison soit bloquée de tous les côtés et

à ce que mes fenêtres soient bouchées. Je tiens à ce que le souffle

des cultures de tous les pays circule librement à travers ma demeure,

mais je me refuse à me laisser emporter par lui. Ma religion n’est pas

une religion de prison. Elle a une place pour la moindre créature de

Dieu. Elle est fermée à l’insolent orgueil de race, de religion et de

couleur.»

Ce sont de nobles paroles. Elles ne désarment pas l’inquiétude de

Tagore. Il ne doute point de Gandhi. Mais il craint les Gandhistes. Et,

dès ses premiers pas dans l’Inde, après son débarquement, en août 1921,

il est suffoqué par leur croyance aveugle aux affirmations du maître. Il

voit proche la menace d’un despotisme mental; et, dans sa _Modern

Review_, il publie, le 1er octobre, un véritable manifeste: _L’Appel de

la Vérité_, qui s’élève contre cette mentalité d’esclaves. La

protestation est d’autant plus frappante qu’elle est précédée d’un

splendide hommage à la personne du Mahâtmâ. Tagore, rappelant les débuts

du mouvement d’émancipation de l’Inde, en 1907-1908, dit que la vision

des chefs politiques indiens était restée livresque; elle s’inspirait

des ombres de Burke, Gladstone, Mazzini, Garibaldi, et se montra

incapable de dépasser l’élite, qui parlait anglais.

«A ce moment est venu Mahâtmâ Gandhi. Il s’est tenu sur le seuil de la

chaumière des milliers de déshérités, vêtu comme un d’eux. Il leur

parlait dans leur propre langue. Là enfin était la vérité, non une

citation d’un livre. Aussi, le nom de Mahâtmâ qui lui a été donné est

son vrai nom. Qui d’autre a senti que tous les hommes de l’Inde

étaient sa chair et son sang? Au contact de la vérité, les forces

comprimées de l’âme se sont révélées. Aussitôt que le vrai Amour s’est

tenu à la porte de l’Inde, la porte s’est ouverte toute grande. Toute

hésitation s’est évanouie. La vérité a éveillé la vérité... Honneur au

Mahâtmâ qui a rendu visible la puissance de la vérité!... Ainsi, quand

Buddha fit entendre la vérité de la Compassion pour tous les êtres

vivants, qu’il avait obtenue comme fruit de sa discipline de soi,

l’Inde s’est éveillée dans la fleur de sa virilité; sa force s’est

répandue en sciences, en arts et en richesses; elle a débordé par delà

océans et déserts... Nulle exploitation commerciale ou militaire n’a

jamais rien fait de pareil... L’Amour seul est le vrai. Quand il donne

la liberté, il l’installe au centre de nous-mêmes.»

Mais cette apothéose, brusquement, s’interrompt. La déception la suit.

«Quelques notes de la musique de ce merveilleux réveil de l’Inde par

l’amour ont flotté jusqu’à moi à travers les mers... Dans l’attente de

respirer la fluide brise de la liberté nouvelle, je suis revenu plein

de joie. Mais ce que j’ai trouvé, en arrivant, m’a abattu. Une

atmosphère oppressante pesait sur le pays. Je ne sais quelle pression

extérieure semblait pousser chacun et tous à parler sur le même ton, à

s’atteler à la même meule. Ce que j’ai entendu partout, c’était que la

raison et la culture devaient être mises sous clef; il n’était plus

nécessaire que de s’accrocher à l’obéissance aveugle. Tant il est aisé

d’écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de

l’homme!»

Nous connaissons cette angoisse et cette protestation. Elles sont de

tous les temps. Les derniers esprits libres du monde antique finissant

les ont fait entendre, en face du monde chrétien qui venait. En face des

marées humaines, que soulève aujourd’hui le flux aveugle d’une foi,

sociale ou nationale, nous sentons monter en nous cette opposition.

C’est l’éternelle révolte de l’âme libre contre les âges de foi,

qu’elle-même a suscités: car la foi--pour une poignée d’élus, infinie

liberté--est, pour les peuples qui l’acclament, un esclavage de plus.

Mais le blâme de Tagore porte au delà du fanatisme des foules.

Par-dessus les masses d’hommes ivres d’obéissance, il atteint le

Mahâtmâ. Si grand que soit Gandhi, l’autorité qu’il assume ne

dépasse-t-elle pas les forces d’un seul homme? Une cause comme celle de

l’Inde ne peut être remise aux mains d’un maître. Le Mahâtmâ est le

Maître de la vérité et de l’amour. Et certes, «la verge d’or qui peut

éveiller notre pays à la vérité et à l’amour n’est pas de ces objets qui

puissent être fabriqués par l’orfèvre d’à côté... Mais la science et

l’art d’édifier le _Swarâj_ (Home Rule) est un vaste sujet. Ses sentiers

sont difficiles et demandent du temps. Pour une tâche pareille, l’élan

et l’émotion sont indispensables, mais non moins l’étude et la pensée.

Pour elle, l’économiste doit méditer, l’ouvrier œuvrer, l’éducateur

enseigner, l’homme d’État s’ingénier. En un mot, la force morale du pays

doit s’exercer dans toutes les directions. Il faut conserver partout

l’esprit de recherche, intact et sans entraves. L’intelligence ne doit

pas être rendue timide, par une pression ouverte ou cachée.»

Tagore fait donc appel à la coopération de toutes les forces libres de

l’Inde.

«Dans nos antiques forêts, nos _gurus_ (sages), dans la plénitude de

leur vision, lançaient l’Appel à tous les chercheurs de la vérité...

Pourquoi notre _guru_, qui veut nous conduire sur les chemins de

l’action, ne lance-t-il pas aussi l’Appel?»

Mais le guru Gandhi n’a lancé que cet unique appel, à chacun et à tous:

«Filez et tissez!»

«Est-ce là cet Appel de l’âge nouveau à la création nouvelle? Si les

grandes machines sont un danger pour l’esprit d’Occident, les _petites

machines_ ne sont-elles pas pour nous un danger pire?»

Ce ne serait même pas assez que toutes les forces de la nation

coopérassent entre elles, il faut qu’elles coopèrent avec celles de

l’univers. «Le réveil de l’Inde est lié au réveil du monde...

Dorénavant, toute nation qui s’enfermera en soi ira contre l’esprit de

l’âge nouveau.» Et Tagore, qui vient de passer plusieurs années en

Europe, évoque le souvenir des hommes qu’il a rencontrés là-bas, de ces

bons Européens qui ont libéré leur cœur des chaînes du nationalisme pour

le vouer au service de toute l’humanité,--cette minorité persécutée des

citoyens de l’univers,--_cives totius orbis_,--qu’il classe parmi les

_Sannyasins_[123] «ceux qui ont dans leur âme réalisé l’Unité

humaine...»

[123] C’est-à-dire, ceux qui en ont fini avec leur vie personnelle,

afin d’apporter l’Unité à l’Homme.

«Et nous, nous resterions seuls à nous contenter de réciter le

chapelet de la Négation, de revenir sans cesse sur les fautes

d’autrui, de poursuivre l’édification du _Swarâj_ sur des fondations

de haines!... Quand l’oiseau est ranimé par l’aube, tout son réveil

n’est pas absorbé par la recherche de la nourriture. Ses ailes

répondent inlassablement à l’appel des cieux. Son gosier verse des

chants de joie à la lumière nouvelle. L’humanité nouvelle nous a

envoyé son appel. Que notre esprit réponde en son propre langage!...

Notre premier devoir, à l’aube, est de nous rappeler _Celui qui est

Un, qui est sans distinction de classes et de couleurs, et qui, par

ses forces variées, pourvoit, comme il est nécessaire, aux besoins de

chaque classe et de toutes les classes. Prions Celui qui donne la

sagesse de nous unir tous, en une juste compréhension!_»[124]

[124] Paraphrase de la première stance des Upanishads.

Cette royale parole, une des plus hautes qu’un peuple ait entendues, ce

poème ensoleillé domine toutes les mêlées humaines. Et la seule critique

qu’on puisse en faire, c’est qu’il les domine trop. Il a raison, du haut

des siècles. L’oiseau-poète, _l’alouette de grandeur d’aigle_, (comme

disait Heine d’un géant de notre musique), chante sur les ruines du

Temps. Il vit dans l’éternel. Mais le présent est pressant. L’heure qui

passe veut à ses âpres souffrances un soulagement immédiat,

imparfait--mais coûte que coûte! Et sur ce point, Gandhi, qui manque des

envolées de Tagore (ou, qui peut-être, Bôdhisattva de la Pitié, y a

renoncé pour vivre avec les déshérités), a beau jeu pour répondre.

Il le fait, cette fois, avec plus de passion qu’il n’en avait montré

dans cette noble joûte. Sa réponse ne tarde point; elle paraît, le 13

octobre, dans _Young India_, et elle est pathétique. Gandhi remercie _la

grande sentinelle_[125] de mettre l’Inde en garde contre certains

dangers. Il est d’accord avec lui sur la nécessité du libre jugement:

[125] _The great sentinel_, titre de l’article du 13 octobre 1921.

«On ne doit donner sa raison à garder à personne. L’abandon aveugle

est souvent plus nuisible que la soumission forcée au fouet du tyran.

Il y a encore de l’espoir pour l’esclave de la brute; il n’y en pas

pour celui de l’amour.»

Tagore est un bon veilleur qui avertit de l’approche d’ennemis qui se

nomment: bigoterie, léthargie, intolérance, ignorance, inertie. Mais

Gandhi n’admet point que les reproches de Tagore soient justifiés. Le

Mahâtmâ s’adresse toujours à la raison. Et il n’est point vrai qu’il y

ait dans l’Inde une obéissance aveugle. Si le pays s’est décidé pour

l’emploi du rouet, ç’a été après une lente et laborieuse réflexion.

Tagore parle de patience et se satisfait de beaux chants. C’est la

guerre! Que le poète pose sa lyre! Il chantera, après. «Quand une maison

est en feu, chacun prend un seau pour éteindre l’incendie...»

«Quand ceux qui m’entourent meurent, faute d’aliments, la seule

occupation qui me soit permise est de nourrir les affamés... L’Inde

est une maison en feu... L’Inde meurt de faim, parce qu’elle n’a pas

de travail qui lui permette de trouver la nourriture. Khulna meurt de

faim... Les _Ceded Districts_ passent par une quatrième famine. Orissa

souffre de famine chronique... L’Inde devient chaque jour plus

exténuée. Dans ses membres, le sang ne circule presque plus. Si nous

n’y avisons, elle va s’écrouler... Pour un peuple affamé et inactif,

la seule forme sous laquelle Dieu puisse oser apparaître, c’est le

Travail et la promesse de manger, en paiement. Dieu a créé l’homme

pour qu’il gagnât sa nourriture par son travail, et il a dit que ceux

qui mangent sans travailler sont des voleurs... Pensons aux millions

d’êtres humains qui sont aujourd’hui moins que des animaux, qui sont

presque à la mort! Le rouet est la vie pour les millions de moribonds.

C’est la faim qui pousse l’Inde au rouet... Le Poète vit pour le

lendemain et voudrait que nous fissions de même. Il présente à nos

regards extasiés la belle peinture des oiseaux, de bon matin chantant

des hymnes de louanges, ou prenant leur essor. Ces oiseaux sont

nourris. Ils ont leur aliment quotidien, et ils prennent leur essor

avec des ailes reposées, dont le sang s’est renouvelé pendant la nuit.

Mais j’ai eu la douleur d’observer des oiseaux qui, faute de forces,

n’avaient même plus le désir d’agiter faiblement leurs ailes. L’oiseau

humain, sous le ciel indien, se lève plus faible que lorsqu’il a fait

semblant de se reposer. Pour des millions d’êtres, la vie est une

veille éternelle, ou une catalepsie éternelle... J’ai trouvé

impossible d’adoucir la souffrance des affamés avec un chant de

Kabir... Donnez-leur du travail, afin qu’ils puissent manger!... Mais

pourquoi, demande-t-on, moi qui n’ai pas besoin de travailler pour

manger, filerais-je? Parce que je mange ce qui ne m’appartient pas. Je

vis de la spoliation de mes compatriotes. Suivez à la trace toutes les

pièces de monnaie qui arrivent dans votre poche, et vous verrez la

vérité de ce que je dis... Il faut filer. Que chacun file! Que Tagore

file, comme les autres! Et qu’il brûle ses vêtements étrangers!...

C’est le devoir d’aujourd’hui. Dieu s’occupera de demain. Comme dit la

_Gîtâ_: _Accomplis l’action juste!_»

Sombres et tragiques paroles! C’est la misère du monde qui se dresse

devant le rêve de l’art, et lui crie: «Ose me nier!» Qui ne comprend

l’émotion passionnée de Gandhi et ne la partagerait!

Et pourtant, il y a dans cette réponse, si fière et si poignante, de

quoi légitimer certaines craintes de Tagore: un _Sileat poeta_, rappel

impérieux à la discipline du combat. Obéir sans discussion à la loi du

_Swadeshi_, dont la première obligation quotidienne pour tous est

l’emploi du rouet.

Dans la bataille humaine, sans doute, la discipline est un devoir. Mais

le malheur est que ceux qui sont chargés de l’appliquer--les lieutenants

du maître--soient le plus souvent des esprits étriqués: ils se font et

font aux autres un idéal de ce qui n’est qu’un moyen pour l’atteindre;

la règle les fascine, par son étroitesse même, car ils ne se trouvent

bien que dans la voie étroite. Pour eux, le _Swadeshi_ devient un

impératif. Il prend un caractère sacré. Un des principaux disciples de

Gandhi, professeur à cette école la plus chère à son cœur: le

Satyâgrahâshram de Sabarmati, à Ahmedabad, D. B. Kalelkar, publie

_L’Évangile du Swadeshi_[126], en tête duquel Gandhi met son

Approbation. Cette brochure s’adresse au public populaire. Voyons donc

le _Credo_ qui est appris au peuple par un de ceux qui sont à la source

de la pure doctrine:

[126] _The Gospel of Swadeshi_. 1922, Madras.

«Dieu s’incarne, d’âge en âge, pour la rédemption du monde... Mais ce

n’est pas une règle invariable qu’il apparaisse sous la forme d’un

être humain... Il le peut aussi bien sous la forme d’un principe

abstrait ou d’une grande idée qui pénètre le monde... Le nouvel avatar

est l’Évangile du Swadeshi.»

L’Évangéliste convient qu’on peut sourire de cette affirmation, si l’on

ne voit dans le Swadeshi qu’une question de boycott de tissus étrangers.

Mais cette question n’est qu’une minuscule application pratique d’un

vaste «principe religieux, destiné à débarrasser le monde entier de ses

dissensions haineuses et à émanciper l’humanité.» Son essence est

contenue dans les Saintes Écritures hindoues. La voici:

«_Ton propre Dharma[127], quoique vide de mérites, est le meilleur.

L’accomplissement d’un Dharma qui ne serait pas le tien est toujours

entouré de dangers. Seul atteint au bonheur, qui se concentre sur son

propre devoir._»

[127] Destin religieux.

Cette loi fondamentale du _Swadeshi_ s’appuie sur la foi en «un Dieu qui

a pourvu pour l’éternité au bonheur de l’univers. Ce Dieu a donné à

chacun des êtres humains le milieu qui lui convient, pour accomplir sa

tâche spéciale. Toutes les actions de l’homme doivent se conformer à sa

situation propre dans sa vie... Pas plus que notre naissance, ou notre

famille, ou notre pays, notre culture ne peut être choisie par nous;

nous n’avons qu’à accepter ce qui nous a été donné par Dieu, nous sommes

tenus d’accepter nos traditions, comme venant de Dieu, et notre strict

devoir est de nous y conformer. Les renier serait péché.»

De ces articles de foi, il suit que l’homme d’un pays n’a pas à

s’occuper des autres pays.

«Le dévot du _Swadeshi_ ne prend jamais sur lui la tâche vaine

d’essayer de réformer le monde, car il croit que le monde s’est mû et

se mouvra toujours selon les plans fixés par Dieu... On ne doit pas

s’attendre à ce que le peuple d’un pays pourvoie aux besoins d’un

autre pays, même pour des motifs philanthropiques; et si c’était

possible, ce ne serait pas désirable... Le vrai dévot du Swadeshi

n’oublie pas que tout être humain est son frère, mais il est tenu de

faire la tâche qui lui est dévolue par sa naissance... De même que

nous sommes tenus de servir le siècle où nous sommes nés, de même nous

devons servir à tout prix la terre natale... L’émancipation de notre

âme doit être cherchée par le moyen de notre propre religion et de

notre propre culture.»

Est-il permis du moins à un peuple de développer tous les moyens qu’il a

de s’accroître, son commerce, ses industries? Nullement. Désir indigne,

de vouloir doter l’Inde de grandes manufactures! Ce serait faire violer

à d’autres hommes leur Dharma. Et il est aussi criminel d’exporter ses

produits que d’importer ceux des autres. Car «le prosélytisme répugne au

principe du _Swadeshi_». Et la conséquence logique (bien qu’inattendue

pour un Européen) de cette loi est qu’il ne faut pas plus exporter ses

produits que ses idées. Si l’Inde a été durement abaissée dans

l’histoire, c’est en expiation du crime lointain des ancêtres qui

commercèrent avec l’Égypte et avec Rome, crime répété par toutes les

générations qui suivirent ces errements, sans s’amender. Que chaque

pays, chaque classe s’en tienne à sa propre tâche, vive de ses propres

ressources et de ses traditions!

«Évitons d’être intimes avec ceux dont les usages sociaux sont

différents des nôtres. On ne doit pas entrelacer sa vie avec celle des

hommes ou des peuples, dont l’idéal est en désaccord avec le nôtre...

Chaque homme est un ruisseau. Chaque peuple est un fleuve. Ils doivent

suivre leur lit, limpides et sans souillure, jusqu’à ce qu’ils aient

atteint la mer du Salut, où ils se mêleront tous.»

C’est le triomphe du Nationalisme. Le plus pur. Le plus étroit. Rester

chez soi. Fermer toutes les portes. Ne rien changer. Tout conserver. Ne

rien vendre au dehors. Ne rien acheter. Se purifier. Un Évangile

médiéval de moines cloîtrés[128]. Et Gandhi, au cœur large, y laisse

attacher son nom!

[128] Ça et là d’ailleurs, d’admirables prescriptions morales: Point

de vengeances! «Ce qui est passé est passé. Le passé est

irrévocable, il est devenu une partie de l’éternité, et l’homme n’a

plus aucun recours contre lui. Ne songe pas à des représailles pour

les injustices et les offenses passées! Que le passé mort enterre

ses morts! Dans le présent qui vit, agissons en prenant pour guides

notre cœur et Dieu!»--D’un bout à l’autre du livre une pureté de

glacier.

On comprend le saisissement de Tagore, devant ces illuminés du

nationalisme réactionnaire, qui prétendent arrêter le cours des siècles,

mettre en cage l’essor de l’esprit, et couper tous les ponts avec

l’Occident[129]. A la vérité, ce n’est point la vraie pensée de Gandhi.

Il écrit en propres termes à Tagore: «_Le Swadeshi est un message au

monde._» (Donc il tient compte du monde, et il ne répudie pas le

«prosélytisme»). «_La Non-coopération n’est pas dirigée contre

l’Occident. Elle est contre la civilisation matérielle et contre

l’exploitation des faibles qui en résulte._» (Donc, elle ne combat que

les erreurs de l’Occident et travaille pour le bien même de l’Occident).

«_C’est une retraite en nous-mêmes_», (mais une retraite provisoire,

pour rassembler nos forces, avant de les mettre au service de

l’humanité). «_L’Inde doit apprendre à vivre, avant d’apprendre à mourir

pour l’humanité..._» Et Gandhi ne refuse nullement la coopération des

Européens, à condition qu’ils se conforment à l’idéal salutaire qu’il

offre à tous les hommes.

[129] Tagore devait être d’autant plus sensible à des écrits comme

celui-ci qu’entre l’Ashram de Gandhi (d’où est issu cet Évangile) et

Santiniketan de Tagore, s’était instituée une rivalité, que les deux

chefs s’efforçaient d’éviter. On le voit par un article du 9 février

1922, dans _Young India_: Gandhi s’y plaint de paroles qu’un

journaliste lui a attribuées au sujet de l’Ashram, et qui ont un

caractère désobligeant pour Santiniketan. Il proteste de son respect

pour la maison de Tagore,--non sans quelque humour voilé: «S’il me

fallait décider de la supériorité de l’un ou de l’autre, dit-il, en

dépit de la discipline et du lever matinal à l’Ashram, je vote pour

Santiniketan. Il est le frère aîné, beaucoup plus vieux d’âge, et

aussi de sagesse». Mais, ajoute-t-il malicieusement, «que les

habitants de Santiniketan prennent garde à la course du petit

Ashram!»

Cette vraie pensée de Gandhi est infiniment plus large, plus humaine,

plus universaliste[130] que celle de l’_Évangile_ publié sous son égide.

Pourquoi donc y a-t-il donné son nom? Pourquoi laisse-t-il enfermer son

grandiose idéal, qui s’offre à toute la terre, dans les limites étroites

d’une théocratie indienne? Redoutables disciples! Plus ils sont purs, et

plus ils sont funestes. Dieu préserve un grand homme de ces amis qui ne

saisissent qu’une partie de sa pensée! En la codifiant, ils détruisent

l’harmonie, qui est le principal bienfait de son âme vivante!

[130] A mon sens, Gandhi est aussi universaliste que Tagore, d’une

autre façon. Il l’est par la conscience morale, Tagore par

l’intelligence. Gandhi n’exclut personne de la communion de la

prière et du travail quotidien. Ainsi, l’apôtre des premiers temps

ne distinguait pas entre juifs et gentils; mais à tous il imposait

la même discipline morale. C’est ce que veut Gandhi. Mais là

justement est son étroitesse: non dans le cœur, qui est aussi large

que celui d’un Christ, mais dans l’esprit d’ascétisme intellectuel

et de dépouillement. (Et cela aussi est du Christ!) Gandhi est un

universaliste médiéval. Tout en le vénérant, nous sommes avec

Tagore.

Ce n’est pas tout. Ceux-ci, du moins, qui vivent tout près du maître,

ses disciples directs, restent encore teintés de sa noblesse morale.

Mais ceux qui sont les disciples des disciples,--et les autres, les

peuples à qui n’arrivent que des échos déformés, que retiendront-ils de

sa doctrine de purification intérieure et d’abnégation créatrice? Le

plus extérieur, le plus matériel: une attente messianique du _Swarâj_

(Home Rule) par le rouet! La négation du progrès. Le _fuori Barbari!_

Tagore s’alarme, non sans raison, de la violence que les apôtres de la

Non-violence (et Gandhi lui-même n’en est pas exempt) témoignent à

l’égard, non des hommes, mais des choses d’Occident. Gandhi a bien soin

de dire qu’«il se retirerait de la lutte, s’il y sentait de la haine

contre les Anglais», qu’on doit aimer ceux que l’on combat, qu’il faut

haïr leurs injustices, «_haïr le Satanisme tout en aimant Satan_». Mais

c’est un jeu bien subtil pour l’esprit populaire. Lorsqu’à chaque

Congrès, les chefs du mouvement rappellent passionnément les crimes des

Anglais et leur déloyauté, les massacres du Punjab et le Khilafat, les

colères s’amassent derrière l’écluse, et malheur lorsque l’écluse

craquera! Lorsque Gandhi préside au bûcher des étoffes précieuses à

Bombay, en août 1921, et répond aux adjurations éplorées d’Andrews,

l’ami de Tagore, par son _Éthique de la Destruction_[131], il croit

qu’«il transfère la rancune du peuple des hommes sur les choses». Mais

il ne s’aperçoit pas que la rancune du peuple se fait la main, et

qu’elle pense: «Les choses, d’abord! Ensuite, les hommes!» Et il ne

prévoit pas qu’en ce même Bombay, moins de trois mois après, le peuple

tuera les hommes. Il est trop saint, trop pur, trop dénué des passions

animales qui sont tapies dans l’homme. Il ne songe pas assez qu’elles

sont là, qui l’écoutent et happent ses paroles. Tagore, plus

clairvoyant, remarque l’imprudence des non-coopérateurs, qui, en toute

innocence, rappelant sans relâche les torts commis par l’Europe,

professent la non-violence, en inoculant à l’esprit populaire le virus

de la fièvre qui amènera la violence. Ils ne s’en doutent pas, les

apôtres qui ne sentent point la violence en leurs cœurs! Mais qui touche

à l’action doit écouter les cœurs des autres, et non pas le sien. Gare

au peuple! _Cave canem!_ Pour le tenir en laisse, les injonctions

morales d’un Gandhi ne suffiront pas. Une seule chance peut-être, pour

qu’ils obéissent sans broncher à l’austère discipline du maître: c’est

que ce maître consente à être un Dieu, comme l’en sollicitent

secrètement ceux qui le représentent déjà en Shri-Krishna. Mais la

sincérité de Gandhi et son humilité s’y refusent.

[131] 1er septembre 1921.

Alors, il ne reste plus que la voix isolée du plus pur des hommes qui

plane sur les grondements d’un océan humain. Combien de temps encore

réussira-t-elle à s’en faire entendre? Grandiose et tragique attente!

Mahatma Gandhi(#67205) · 第 9 / 19 题