Parlerons-nous maintenant de ceux qui essayèrent de se singulariser par

un déguisement perpétuel? Horace Vernet, qui s'efforçait de ressembler à

un _vieux de la vieille_; Duret, à un Arabe, etc., etc. Ces nuances-là

échappent à la foule, qui a besoin d'être frappée profondément par une

façon d'être et d'agir tout à fait exceptionnelle, par des procédés qui

s'adressent à son imagination, la soulèvent d'étonnement, la séduisent

et l'entraînent d'admiration.

Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se hisser à la hauteur du tigre

britannique.

DU SALUT ET DE SON IMPORTANCE

Le salut a une haute importance dans les relations sociales; c'est la

pierre de touche qui sert à reconnaître l'homme de bon ton, de l'homme

sans éducation.

Le salut se règle d'après l'âge, la condition et le sexe des personnes

auxquelles il s'adresse.

Dans la rue, sur les boulevards ou toute autre promenade, saluez le

premier les gens de votre connaissance, et n'allez pas calculer la

valeur de votre salut. Laissez au faquin, à l'enrichi, au nouveau venu,

toutes ces distinctions, ces façons de s'y prendre, qui sont d'un homme

mal élevé.

Avez-vous été prévenu dans cet acte de politesse? répondez-y avec

empressement, quand bien même il émanerait d'une personne inconnue, que

vous ne vous rappelez pas avoir rencontrée dans le monde. Le prince de

Condé avait pour principe que l'on doit toujours rendre politesse pour

politesse.

Comme il entrait dans Avignon et qu'il traversait ce beau pont dont la

ville est si fière qu'elle en a fait une chanson:

Sur le pont d'Avignon

L'on y danse tout en rond...

le prince reçut de belles révérences de quelques demoiselles qui le

regardaient passer, et y répondit par un salut plein de courtoisie. Un

de ses compagnons lui ayant dit:

--Il me semble, Monseigneur, que vous saluez là des femmes bien

légères!...

--Monsieur, répondit le prince, un salut en vaut un autre, et de la

sorte je ne suis pas exposé à ne pas saluer les honnêtes femmes.

C'était bien dire. Et en ceci il suivait l'exemple du roi Louis XIV qui

ne passa jamais devant une femme,--fût-elle de la domesticité du

château, sans se découvrir. «Voilà ce qui s'appelle un grand roi!»

s'écriait Mme de Sévigné, voulant dire par là un roi bien élevé. En fait

de royauté, c'est même chose.

* * * * *

La question du salut a donné lieu à de nombreuses controverses. On s'en

est occupé au Jockey-Club, et voici comment elle fut résolue d'un commun

accord:

«A qui incombe, disait-on, l'initiative du salut lorsque deux hommes,

accompagnés chacun d'une dame, se rencontrent sur les degrés d'un

escalier?»

C'est évidemment à celui des deux qui tient à passer pour le mieux

élevé. C'est de ce principe, à l'époque où nous sommes, qu'il faut

nécessairement s'inspirer dans les relations du monde.

Il n'existe plus de hiérarchie sociale que dans les corps constitués; il

ne peut donc résulter pour personne, en dehors des fonctions

officielles, l'obligation de saluer le premier. L'initiative du salut

résulte du désir de manifester tout à la fois le respect d'autrui et

l'oubli de soi.

Autrefois il était de règle que l'homme d'un rang modeste saluât le

premier celui qui appartenait à une classe supérieure; aujourd'hui

aucune prééminence n'est imposée par l'organisation sociale. Il n'y a

plus que la supériorité individuelle qui établisse une différence. Mais

comment la déterminer, par exemple, entre un avocat, un médecin, un

professeur, un millionnaire honnête, un manufacturier, un armateur, un

grand artiste, un écrivain de renom ou un homme de naissance indépendant

par caractère et par position? Nul n'oserait prononcer, tous sont

également honorables.

Le manant d'autrefois était tenu de se découvrir devant son seigneur;

aujourd'hui il n'y a plus de seigneur; plus on a de valeur, moins on

doit paraître le savoir. Saluer le premier, c'est faire acte de dignité

et de modestie; c'est faire preuve d'une certaine abnégation de fierté,

et même souvent d'orgueil, ce qui est de bon goût.

Remarquez bien que sur dix personnes qui se posent et attendent qu'on

prenne à leur égard l'initiative du salut, neuf cèdent à des prétentions

non justifiées, ou bien ce sont des parvenus, des enrichis d'hier, des

gens de condition douteuse et qui veulent se donner un air de rang, une

importance qu'ils n'ont pas. Jamais cette restriction ne se rencontre

chez un homme de race et de grande éducation.

Il existe des procédés de convenance entre gens comme il faut, que le

simple bon sens indique et explique sans avoir besoin d'étudier le

cérémonial. Ainsi, lorsque deux personnes se croisent dans un escalier,

l'une montant, l'autre descendant, celle qui, après avoir pris sa

droite, se trouve du côté de la muraille, devra se ranger pour laisser

passer l'autre, plus empêchée, qui est du côté de la rampe.

Pour nous résumer, disons que, si deux hommes qui se connaissent et se

rencontrent, le mieux élevé sera toujours le plus empressé à saluer le

premier.

Si un homme rencontre une femme qui est de sa société habituelle, il

saluera le premier; s'il n'est pour elle qu'une simple connaissance, il

attendra au contraire, qu'elle le salue.

Et maintenant que cette question du salut est vidée, rappelons quelques

faits historiques où il a joué un rôle considérable.

En Suisse, le tyran _Gessler_ fait placer son chapeau sur un poteau

portant une inscription qu'ordonne, sous peine de mort, à tout passant

de s'incliner et de se découvrir devant cet emblème du pouvoir.

_Guillaume Tell_, indigné, se révolte et refuse le salut; il en appelle

aux armes, renverse le tyran, et assure ainsi par son courageux refus la

liberté de l'Helvétie.

Cinq cents ans après, Rossini, qui s'est emparé du sujet, lui a dû son

plus beau chef-d'œuvre.

Il est telle famille, riche et puissante aujourd'hui dont la fortune a

pour origine un coup de chapeau donné par un de ses aïeux. Un roi

d'Espagne--son nom nous échappe--étant un jour à la chasse avec un de

ses courtisans, fut contraint de se retirer dans une chaumière pour

éviter la pluie qui tombait à torrents. Le toit de la chaumière était en

si mauvais état que l'eau passait à travers.

Touché de la situation désagréable de son compagnon, situation à

laquelle s'ajoutait encore un rhume très violent, le roi lui dit:

_Couvrez-vous!_ Le courtisan se couvrit; et, au retour de la chasse un

décret royal lui conféra le titre de Grand d'Espagne, afin qu'il ne fût

pas dit qu'un sujet de _Sa Majesté_ catholique eût manqué à la _majesté_

du trône, avec l'assentiment du roi.

L'on sait jusqu'à quel point Louis XIV poussait la politesse du salut.

Le sort lui devait bien de l'en récompenser dignement un jour; c'est ce

qui arriva dans les dernières années de son règne.

Les finances étaient alors complètement épuisées, la France ruinée et

aux abois. Déjà la noblesse avait dû vendre son argenterie, et le Roi,

le Grand Roi lui-même, était sur le point d'envoyer la sienne à la

Monnaie pour subvenir aux frais de sa Maison.

Le contrôleur-général n'ignorait pas la présence à Paris d'un fameux

banquier, nommé _Samuel Bernard_, le Rothschild de ce temps-là, et qui

jouissait d'un crédit illimité en Europe. Lui seul pouvait sauver le Roi

et le royaume; mais on lui avait si souvent manqué de parole, qu'il ne

voulait plus donner ni fonds, ni papier.

En vain Desmarets lui représentait l'urgence, l'excès des besoins de

l'État; en vain essaya-t-il de le toucher au cœur avec les grands mots

de patrie, du salut du royaume, etc. Un financier ne connaît que les

chiffres, il n'est sensible qu'aux signatures et aux endos de bon

aloi:--Samuel demeurait inébranlable.

--Cependant, disait Desmarets au roi, il n'y a que lui, que lui seul,

qui puisse nous tirer de là; mais il faudrait peut-être que Votre

Majesté lui parlât elle-même.

--Eh bien! finit par répondre le Roi, invitez-le de ma part à venir me

trouver à Marly, je lui parlerai.

Le lendemain Samuel était présenté au Roi, à la promenade. Louis XIV, du

plus loin qu'il le vit, lui _ôta son chapeau_ et lui dit:

--Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly... Venez, nous allons

le visiter ensemble.

Le banquier rentré chez lui, ne pouvait trouver d'expressions capables

d'exalter un prince si bon, si grand, si affable, si généreux, etc. Il

courut offrir au contrôleur-général ses caisses, ses billets, son crédit

et sa signature sur toutes les banques de l'Europe, ne cessant de

répéter à tout venant: «Le grand Roi! il m'a ôté son chapeau!! Ma vie,

mes trésors, tous mes biens, sont à lui... Il m'a ôté son chapeau!!!»

Et la France fut sauvée par un coup de chapeau.

LA POIGNÉE DE MAIN

Tandis que le salut s'envoie respectueusement à distance, la poignée de

main, familière de sa nature, se distribue à bout portant--et à bout de

champ.

Elle a cela de commun avec le tutoiement, qu'elle est comme lui un vrai

trompe-l'œil. Elle semble dire: «Je suis votre ami, votre ami tout

dévoué».--Eh bien! ne vous fiez pas trop à cette affirmation; vous

pourriez avoir à vous en repentir.

Autrefois, dans les relations de la vie, la poignée de main jouissait

d'une juste considération. Elle avait la force d'un contrat réputé

inviolable. L'on se montrait plus fidèle à un engagement pris de la

sorte, qu'à un engagement par écrit.

Molière lui reconnaissait ce pouvoir, lorsqu'il fait dire à Gros-René,

dans _le Dépit amoureux_:

«Un hymen qu'on souhaite, entre gens comme nous, est chose bientôt

faite. Je te veux, me veux-tu?»

MARINETTE

Avec plaisir!

GROS RENÉ, _tendant la main_:

Touche, il suffit.

Marinette touche et le mariage est conclu; et cette étreinte l'emportera

sur la paille qu'ils veulent rompre et qu'ils ne rompront pas.

Mais alors la poignée de main n'avait rien de commun avec cette chose

banale, importée en France par les Anglais, et qui, par sa prodigalité

même, a perdu toute valeur.

Dans un certain monde, cet usage a envahi jusqu'au beau sexe; et c'est

d'autant plus à regretter, qu'en dehors de sa familiarité de mauvais

goût, il se traduit par un geste très disgracieux. Il est tout au plus

tolérable chez une femme d'un certain âge. Au moins peut-il avoir l'air,

en pareille circonstance, d'être une preuve de bienveillance et

d'affection véritable.

* * * * *

Bonnes et vigilantes mères qui, dans un bal, couvrez votre fille

bien-aimée de votre sauvegarde, qui suivez avec une attentive

sollicitude tous ses mouvements, veillez bien au contact magnétique, à

cette étreinte de deux mains qui se parlent et se répondent à la muette,

qui, grâce à l'agitation de la contredanse, et surtout à l'emportement

du _galop_, peuvent se dire sans que personne l'entende: «Je vous

aime!--M'aimez-vous?»

Mères prudentes, surveillez le langage des mains!

LES VISITES

Les visites sont un des devoirs les plus importants de la société.

Il y a deux sortes de visites: les unes obligatoires, les autres que

l'on rend de son plein gré et à ses heures.

Au nombre des premières il faut ranger:

1º Les visites de digestion qui ont lieu dans la huitaine, à la suite

d'un déjeuner ou d'un dîner prié. Si un motif quelconque vous empêchait

de remplir ce devoir, excusez-vous par lettre.

2º Avez-vous accepté une invitation à un grand bal ou à une grande

soirée? vous êtes tenu à rendre visite, dans les huit jours, à la

personne qui vous a fait cette politesse.

3º Apprenez-vous qu'un événement heureux est arrivé à un de vos amis ou

une personne de votre connaissance? Visite de félicitation. Le plus tôt

est le mieux.

4º Les visites de condoléance pour témoigner de la part qu'on prend à la

mort de quelqu'un, se font aux amis intimes, le jour même de

l'enterrement; pour toute autre personne, quinze jours au plus.

5º Les visites de noces doivent être rendues dans la quinzaine au père

et à la mère qui vous ont invité à la bénédiction nuptiale de leur

enfant. Vous attendrez la visite des nouveaux mariés pour la leur

rendre.

6º Les visites du jour de l'an ont lieu le jour même, pour les père et

mère, oncle et tante, frère et sœur aînés; c'est la veille que l'on va

voir les grands parents.

Inscrivez votre nom chez vos supérieurs, ou déposez votre carte.

On a les huit premiers jours de janvier pour faire sa visite à ses amis,

et la quinzaine pour les personnes moins intimes.

Telles sont les règles à suivre, si l'on veut conserver de bonnes

relations.

Maintenant est-il nécessaire de dire qu'une toilette soignée, pour les

hommes comme pour les femmes, est de rigueur? Assurez-vous donc bien de

celle qui est adoptée pour le quart d'heure, sans quoi vous vous

exposeriez à vous trouver en faute. L'on est si friand d'innovations en

France, que tout y change souvent, du soir au matin:--Modes et

gouvernement.

* * * * *

Il est généralement reçu dans la Société de ne pas faire de visites

avant trois heures, et après six heures.

Arriver trop tôt, ce serait courir le risque de gêner la maîtresse de la

maison dans les apprêts de sa toilette; et trop tard, de la déranger

également. Un peu de répit est toujours nécessaire avant le dîner. En

outre, il est bon de ne pas se donner l'air d'un parasite en quête.

_Règle générale_: Ne dérangeons jamais personne à l'heure de son dîner,

et encore moins pendant son dîner.

Le maréchal de Thémines en fit l'épreuve un jour qu'il était allé rendre

visite à un surintendant des finances. Il fut reçu de fort mauvaise

grâce et à peine reconduit.

--Vous m'excuserez, Monsieur le maréchal, lui dit le financier, si je ne

vous accompagne pas jusqu'à votre carrosse, mais vous savez, il est

l'heure _dînatoire_.

--Il est vrai, Monsieur, répliqua le maréchal; et de plus, la rue est

fort _crotatoire_.

Autre preuve:

Henri II, prince de Condé et père du grand Condé, s'était rendu à la

Ferté-Milon pour y affermer une de ses terres, la terre de Muret. Il

était midi, quand le prince se présenta en habit de voyage chez le

tabellion de l'endroit, Me Arnould Cocault. Arnould dînait, et sa femme,

qui était sortie de table, se trouvait sur le pas de la porte, attendant

que le garde-notes eût fini son repas.

Le prince demanda maître Arnould.

--Y _daine_, répondit la chère femme.

--Mais ne pourrait-on pas lui parler?

--Y daine; et quand Arnould daine, on ne l'y parle pas.

Le prince insiste:

--Je vous dis que non, encore une fois; il faut qu'Arnould daine;

assisez-vous sur c'banc, en attendant.

Le dîner terminé, le prince est enfin introduit et dit au tabellion de

dresser un bail pour la terre de Muret.

--Vous êtes le fondé de pouvoirs?

--Oui.

--Vos nom et prénoms?

--Henri de Bourbon.

--Henri de Bourbon!--Vos qualités?

--Prince de Condé, premier prince du sang, seigneur de Muret.

Le tabellion, tout abasourdi, se jeta aux pieds de Son Altesse, excusant

de son mieux sa femme et lui, de leur ignorance et de leur erreur.

--Il n'y a pas de mal, s'écria le prince en riant: «Il faut qu'Arnould

daine!»

L'aventure passa de bouche en bouche, et donna lieu au proverbe qui est

encore resté dans le pays. Quand on est forcé d'attendre, on se dit en

manière de consolation:

«_Il faut qu'Arnould daine!_»

* * * * *

Revenons à notre sujet:

Vous vous présentez dans un salon. Le maître et la maîtresse, ou

seulement l'un des deux, vous reçoivent. Après les salutations d'usage,

vous vous informez de leur santé et de celle de la famille. C'est le

préliminaire obligé de toute visite comme de toute rencontre à la

ville;--formule banale, si l'on veut, mais très commode évidemment pour

entrer en conversation.

Si, au contraire, lorsque vous arrivez, plusieurs personnes sont déjà

réunies au salon, faites une très légère inclination de tête, et allez

droit au maître ou à la maîtresse du logis. Vous leur adressez un salut

particulier, et vous tournant aussitôt vers le demi-cercle formé par la

compagnie, vous vous inclinez de nouveau, mais silencieusement.

Ne quittez pas votre chapeau à moins d'une nécessité absolue, auquel cas

vous le poserez à terre ou sur une chaise,--jamais sur un meuble.

Vous pouvez être déganté d'une main; mais ne partez pas sans avoir remis

votre gant.

Lorsqu'après un laps de temps convenable, vous jugez à propos de prendre

congé, retirez-vous discrètement et sans attirer l'attention.

Dans une réunion quelconque où la foule est nombreuse, on peut à la

rigueur s'éclipser. Le procédé est un peu leste; mais il est toléré,

grâce à son estampille britannique. Cela s'appelle le _Départ à

l'Anglaise_.

_A l'Anglaise!_ mot véritablement magique, qui comprend tout, qui

explique tout, qui dispense de tout aujourd'hui. Déjà, sous Louis XV, le

prononçait-on.

Un jour que le Roi se rendait à Marly, un jeune seigneur de sa suite

trottait à la portière, sur un cheval très fringant. La bête, avec ses

soubresauts, lançait de la boue jusque dans l'intérieur de la voiture.

Alors Sa Majesté se penchant quelque peu en dehors, cria à l'écuyer.

--Vous me crottez, Monsieur!

Mais notre anglomane, tout entier à sa nouvelle manière de monter à

cheval, crut que le roi l'en félicitait et répondit aussitôt:

--Oui, sire! _A l'Anglaise!_

* * * * *

Quand vous vous levez pour prendre congé, si vous êtes seul,

laissez-vous reconduire jusqu'à la porte du salon, mais pas au delà.

Dans le cas où votre hôte insisterait, cédez de bonne grâce, afin de

couper court à ses façons cérémonieuses; ne vous exposez pas à

renouveler,--quoique dans des proportions minuscules,--la lutte que

soutint le duc de Coislin.

Le duc passait à juste titre pour le modèle le plus complet de l'homme

de cour, sous Louis XIV. C'est à ce point que sa politesse était devenue

proverbiale. Il arriva cependant qu'il eut affaire un jour à quelqu'un

de même force que lui.

Un ambassadeur étant venu lui rendre visite, le duc le voulut reconduire

jusqu'à la rue. Refus et prière de l'ambassadeur. Insistance acharnée du

duc. Si bien que l'ambassadeur, voyant qu'il n'aurait pas le dernier

mot, prit le parti de fermer à double tour la porte du vestibule, et

d'empêcher ainsi M. de Coislin d'aller plus loin.

Jamais renard pris au piège ne fut plus stupéfait. Comment se sortir de

là? Le duc s'y perdait, lorsqu'une idée lui traversa le cerveau. Il

ouvre la fenêtre de l'antichambre, et ne trouvant pas l'espace à

franchir trop considérable, il saute dans la rue, court au carrosse de

l'étranger, et s'y présente encore assez à temps pour le saluer une

dernière fois avant qu'il ne soit monté sur le marchepied.

--Eh! Monsieur le duc, c'est donc le diable qui vous a porté ici?

--C'est le respect que je vous dois, Monsieur l'ambassadeur, répondit M.

de Coislin, et pas autre chose.

--Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas! vous seriez-vous blessé?

--N'y prenez pas garde, je vous prie; il suffit que je vous aie rendu

mes devoirs. Mais souvenez-vous une autre fois de ne plus vous opposer à

mes désirs.

M. de Coislin s'était démis le pouce de la main droite en sautant par la

fenêtre. Louis XIV ayant appris la chose, envoya son chirurgien Félix.

Après un pansement assez douloureux, le duc voulut faire honneur au

praticien et le reconduire jusqu'aux escaliers. Celui-ci s'y refusa

naturellement, et les voilà aux prises, tirant la porte, l'un par la

clef, l'autre par la serrure. M. de Coislin se démit de nouveau le

pouce, et il fallut procéder immédiatement à une seconde opération, plus

douloureuse que la première.

L'excès en tout est un défaut, comme le dit un vieil adage.

LA CARTE DE VISITE

Cette petite monnaie de convention, qui sert à nous alléger dans nos

obligations si nombreuses, ne laisse pas que d'avoir une importance

relative très réelle. Il faut donc savoir la placer à propos.

Dans les occasions où la carte peut tenir lieu d'une visite personnelle,

on devra la remettre soi-même, en la marquant d'une petite corne au

coin.

Immédiatement après avoir reçu une invitation pour un bal ou une grande

soirée, on portera sa carte, ou on l'enverra par un domestique, chez la

personne qui nous a fait cette gracieuseté.

Ce n'est qu'au nouvel an qu'il est permis d'adresser sa carte par la

poste, sous enveloppe. Les uns en mettent autant qu'il y a de personnes

dans la famille; d'autres se contentent d'une seule: d'autres enfin

plient la carte par le milieu, ce qui veut dire qu'elle est pour toute

la famille.

A cette époque du renouvellement de l'année, il faut envoyer sa carte

non seulement à ses amis, mais à tous ceux avec qui l'on a entretenu des

rapports dont on n'a eu qu'à se louer. Cela ne vous dispensera pas, pour

la plupart d'entre eux, de la visite de rigueur; mais on vous en saura

très bon gré.

Rappelons-nous toujours que si l'on fait attention aux cartes qu'on

reçoit, on fait beaucoup plus encore attention à celles qu'on ne reçoit

pas. Bien des gens ont eu à se repentir de l'avoir oublié, et il est de

bonne pratique, en toute circonstance, d'observer les obligations

consacrées par l'usage.

LA PRESENTATION

Encore un usage qui nous vient de l'Angleterre, _Quousque tandem_, etc.?

On sait que nos aimables voisins ne se parleraient pas de toute une

soirée, avant d'avoir été l'un à l'autre présentés. Plutôt mourir,

plutôt sécher d'ennui sur place, que de manquer à cette cérémonie.

Etonnez-vous après cela des ravages du spleen, du nombre des victimes

qu'il fait chaque année à Londres. Ce sont autant de présentations

manquées, autant de présentations rentrées.

Voici le rite suivi en pareille circonstance:

Un élégant, un gommeux--appelez-le comme vous voudrez--arrive, flanqué

d'un sien ami. Après les salutations d'usage, il le présente à la

maîtresse de la maison.

--Madame la baronne, mon ami intime, monsieur de ***.

La baronne s'incline gracieusement et avec un sourire aimable:

--Monsieur!...

Nouvelle révérence respectueuse du récipiendaire, qui répond:

--Madame!...

Quelquefois, on allonge ce _discours_; on l'agrémente d'une formule

banale empruntée à la civilité puérile et honnête:

--Je suis enchanté, ou je suis très reconnaissant Madame, de l'honneur

que vous voulez bien me faire, etc.

Elle répondra:

--Votre nom, Monsieur, ne m'est pas inconnu; je l'ai souvent entendu

prononcer chez madame de ***, etc.

Et tout est dit: voilà qui est fait.

Il n'en allait pas ainsi autrefois.

Un gentilhomme se présentait bien différemment. Tout d'abord il avait

envoyé un message pour solliciter la faveur d'être reçu. Puis, au jour

fixé, il arrivait en habit de gala. Après une révérence des plus

décentes et des plus gracieuses,--car l'on apprenait alors la politesse

du corps, des bras et des jambes, de la tête et des yeux,--il

s'approchait de la dame, lui prenait la main, qu'il portait

respectueusement à ses lèvres, puis il lui adressait un compliment des

mieux tournés. Alors, c'était une affaire d'État que le compliment!

Chacun s'y escrimait de son mieux, chacun y voulait raffiner.

Convenons que les _monsieur_ et _madame_ d'aujourd'hui sont bien plus

expéditifs et surtout plus faciles à débiter. Cela met la présentation à

la portée de tout le monde. Et, par ce temps de démocratie qui déborde,

de très prochain avénement des nouvelles couches, la précaution n'est

pas inutile.

En attendant, il faut se conformer aux règles établies. Si donc, après

votre réception, on vous a invité à revenir, remettez ou faites remettre

votre carte, le lendemain même, en ayant soin de la marquer d'une

petite corne, ou de la plier par le milieu.

Une présentation qui eut dans le monde un grand succès d'esprit, est

celle du marquis de Jaucourt à Louis XVIII. Elle se rattache à une

aventure tragi-comique, arrivée quelque temps avant la première

révolution, et qui caractérise bien la différence des mœurs galantes de

l'ancien régime avec celles de nos jours.

Le marquis de Jaucourt était beau et très aimable de sa personne, mais

de cette beauté mélancolique et douce qui l'avait fait surnommer à la

cour _Clair de Lune_. Bien venu de la duchesse de La Châtre, dont il

était le chevalier assidu, un soir, à une heure assez avancée de la

nuit, il dut la quitter par suite du retour inopiné du duc.

Pour ne pas déranger les gens de la duchesse, le marquis avait appris à

manœuvrer le ressort d'une petite porte située au bout du parc. Mais,

pressé comme il l'était de disparaître au plus vite, il négligea la

précaution indispensable, et la porte en se refermant, saisit et arrêta

net au passage un de ses doigts.

Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre · 第 2 / 9 段