«C'est à la cour de Louis XIV, dit Voltaire, à la société qu

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MANUEL

DE

LA POLITESSE

DES

USAGES DU MONDE

ET

DU SAVOIR-VIVRE

PAR

Madame J.-J. LAMBERT

PARIS

DELARUE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5

LE SAVOIR-VIVRE

Appliquez-vous surtout, c'est le grand livre,

A vous former dans l'art du savoir-vivre.

J.-B. ROUSSEAU.

Soyez toujours à la pensée d'autrui, c'est en cela surtout que

consiste le savoir-vivre.

BOILEAU.

... Il parlait comme un livre,

Toujours d'un ton confit en savoir-vivre.

GRESSET.

Faire connaître les usages, les convenances, tous les égards de

politesse que les hommes se doivent réciproquement dans la

société,--c'est le but de ce livre. Son titre l'annonce assez clairement

pour dispenser de tous prolégomènes.

Cela dit, nous entrons en matière.

L'ÉTIQUETTE

Il y a deux sortes d'étiquette: l'étiquette de cour et l'étiquette des

salons.

L'étiquette des salons, est, à proprement parler, le cachet,

l'estampille qui distingue la bonne compagnie. C'est l'ensemble des

obligations, des bienséances, qu'elle a cru devoir s'imposer dans les

relations sociales, afin de les rendre plus agréables.

L'étiquette préside à tous les salons: sévère, rigoureuse dans

quelques-uns, mitigée dans d'autres; c'est à l'homme du monde qui les

fréquente, à consulter ce thermomètre et à régler ses allures en

conséquence.

Quant à l'étiquette de cour, elle a disparu avec la monarchie; elle

n'est plus qu'une tradition, qu'un souvenir des temps passés. Mais comme

ce souvenir revient souvent encore sous la plume des ennemis de la

royauté, comme ils se plaisent à le charger et à le noircir, il est bon

de lui restituer ses véritables couleurs. C'est pourquoi, si vous le

voulez bien, nous allons nous rendre à Versailles et pénétrer un instant

dans les grands et petits appartements.

UNE JOURNÉE DE LOUIS XIV

Nous sommes dans une grande chambre carrée, tendue de soie et d'or,

devant un lit resplendissant de velours: c'est la chambre du roi.

Bontemps, premier valet de chambre, qui a passé la nuit, couché sur un

lit de camp, auprès de Sa Majesté, est allé s'habiller dans

l'antichambre. Il rentre et attend en silence que la pendule ait marqué

sept heures, selon la consigne qu'il a reçue. Alors il s'approche du

lit, tire les rideaux en disant: «Sire, l'horloge a sonné.»

Et il s'en va aussitôt annoncer le réveil du roi. C'est le _petit

lever_; ou, suivant l'expression des courtisans: «Il fait petit jour

chez le roi.»

La porte s'ouvre à deux battants pour livrer passage au Dauphin et à ses

enfants, à Monsieur, et au duc de Chartres, qui viennent souhaiter le

bonjour à Sa Majesté et s'enquérir de sa santé.

Le duc du Maine, le comte de Toulouse, le duc de Beauvilliers, premier

gentilhomme de la chambre, le duc de la Rochefoucauld, grand-maître de

la garde-robe, entrent, suivis du premier valet de la garde-robe et

d'autres officiers, qui tiennent les habits du roi.

Le premier médecin et le premier chirurgien sont présents: ils assistent

toujours au lever ainsi qu'au coucher.

Bontemps prend une soucoupe de vermeil et verse de l'eau spiritueuse sur

les mains du roi. Le duc de Beauvilliers présente le bénitier, et Sa

Majesté, après une courte prière, quitte son lit. Le duc lui aide à

passer une somptueuse robe de chambre; M. de Saint-Quentin étale

plusieurs perruques aux yeux du roi, qui en choisit une et l'ajuste

lui-même. Bontemps lui passe ses chaussons, ses bas, et le duc de

Beauvilliers offre de nouveau le bénitier.

Le roi sort de la balustrade qui entoure le lit, et va s'asseoir dans un

fauteuil. Il donne l'ordre de la première entrée, ordre que le duc

répète à haute voix.

Immédiatement un page introduit ceux qui, par leur charge ou par une

faveur toute spéciale, sont admis au petit lever.

En tête figurent les quatre secrétaires: le maréchal de Villeroy, le

comte de Grammont, le marquis de Dangeau et M. de Beringhem; puis

viennent Colin et Baurepas, lecteurs de la chambre; le baron de Breteuil

et quelques officiers de la garde-robe, dont ce n'est pas le jour de

service; enfin les gardes de la vaisselle d'or et d'argent.

Voici l'heure de la barbe.

Bontemps tient la glace, Charles de Guignes le bassin; Saint-Quentin

ajuste la serviette et procède à l'opération. Il lave ensuite le visage

du roi, d'abord avec une éponge trempée dans de l'eau de senteur, puis

avec de l'eau pure: le roi s'essuie.

Pendant que le marquis de la Salle et le marquis de Louvois, tous deux

maîtres de la garde-robe, s'occupent de compléter la toilette, le roi

ordonne les grandes entrées, autrement dit le _grand lever_. On sait

combien cet honneur était ambitionné et recherché des gens de cour.

A mesure qu'un personnage se présentait dans l'antichambre, un des

huissiers, le sieur de Rassé, après avoir pris son nom, le transmettait

à voix basse au duc de Beauvilliers, qui le répétait au roi. Si Sa

Majesté ne faisait aucune objection, l'introduction avait lieu. Ainsi

défilèrent successivement maréchaux de France, cardinaux et évêques,

gouverneurs de province, présidents de parlements, etc., etc.

Tout à coup l'on entendit frapper discrètement un petit coup, suivi d'un

second. Le duc de Beauvilliers s'était à peine détourné pour recevoir le

nom du nouveau venu, que la porte s'ouvrait toute large comme pour un

prince du sang. Alors, à la stupéfaction générale, l'on vit entrer tout

de go, sans être le moins du monde annoncés:--Racine d'abord, puis

Boileau, puis Molière, puis enfin l'architecte Jules Mansard.

C'était une surprise ménagée par Louis XIV à tous ces grands seigneurs,

si fiers d'être admis en sa présence. Il voulait leur faire comprendre

que le génie doit marcher de pair avec la naissance et les plus hautes

dignités.

* * * * *

Cependant le roi se trouvait engagé dans les grands apprêts de sa

toilette. Il mit ses bas et agraffa ses jarretières de diamants. Un

officier lui passa le haut-de-chausses; un autre mit les souliers. Puis

deux pages, magnifiquement vêtus, enlevèrent les habits que Sa Majesté

venait de quitter.

Le déjeuner est prêt.

Louis XIV ordonne à Racine de s'asseoir à sa table.

Deux officiers du gobelet apportent le service. Le Dauphin ôte son

chapeau et ses gants, les remet au premier gentilhomme de la chambre, et

donne la serviette au roi.

Alors, sur un signe, l'écuyer tranchant découpe les viandes dont un

gentilhomme fait l'essai, avant d'en servir au roi. Quand Sa Majesté

manifeste le désir de boire, l'officier de l'échansonnerie crie

aussitôt: «A boire au roi!» Et il s'en va prendre au buffet deux carafes

de cristal contenant, l'une du vin, l'autre de l'eau, et goûte à ce

double breuvage. Le duc de Beauvilliers présente à Sa Majesté une coupe

de vermeil dans laquelle elle verse à sa guise de l'eau et du vin. Et,

après avoir bu, elle reçoit des mains du Dauphin une nouvelle serviette

pour essuyer ses lèvres.

Le déjeuner fini, le roi, à l'aide du marquis de la Salle et de

Bontemps, quitte sa robe de chambre et sa veste de nuit. Il remet sa

bourse à Bontemps, qui la transmet à François de Belloc, pour être

renfermée dans une boîte, dont celui-ci a la garde spéciale.

Arrivons maintenant à la cérémonie de la chemise.

L'honneur de la servir appartient de droit à un fils de France ou, en

son absence, à un prince du sang. C'est donc le Dauphin qui va remplir

encore cette fonction.

Le duc de la Rochefoucauld aide au roi à mettre sa soubreveste; puis on

apporte la veste, l'épée et le ruban bleu, avec les croix du

Saint-Esprit et de Saint-Louis. Le duc agraffe l'épée, le marquis de la

Salle soutient l'habit que Sa Majesté endosse, et lui passe une riche

cravate de dentelle qu'Elle attache elle-même. Enfin le sieur de

Saint-Michel lui présente sur une salve ou plateau d'argent, trois

mouchoirs bordés de points, dont Elle prend un ou deux.

Le roi repasse alors derrière la balustrade, s'agenouille et dit une

prière. Les cardinaux et les évêques présents l'accompagnent à voix

basse.

On jette une courte-pointe sur le lit, et l'on tire le rideau en avant

et au pied.

Maintenant Louis XIV est prêt à recevoir ceux des ambassadeurs qui en

ont fait la demande. Il se place sur un fauteuil, ayant à ses côtés les

princes du sang, et près de lui le duc de Beauvilliers, le duc de la

Rochefoucauld, et le marquis de la Salle. Ensuite il ordonne qu'on

introduise l'ambassadeur d'Espagne.

L'ambassadeur, à son entrée, fait un profond salut; après quelques pas,

un second salut aussi respectueux; et, une fois arrivé devant Sa

Majesté, un troisième pareil aux deux autres. Louis XIV se lève, se

découvre et salue; puis il remet son chapeau et se rassied. Cependant

l'ambassadeur, qui a commencé sa harangue, se couvre à son tour, et les

princes du sang font de même.

L'audience terminée, l'ambassadeur se retira à reculons, en s'inclinant

profondément à trois reprises différentes.

Un lieutenant général, commandant une des provinces du royaume, fut

ensuite introduit pour prêter le serment d'office. Ayant remis son épée,

son chapeau et ses gants à un officier de la chambre, il s'agenouilla

et, les mains placées dans celles du roi, lui jura obéissance et

fidélité.

Ce fut la fin de la cérémonie des grandes entrées.

* * * * *

Louis XIV s'était levé en prononçant à haute voix ces mots: «_Au

Conseil!_»

Il se dirigea aussitôt vers son cabinet où l'attendaient plusieurs

officiers de service, et leur donna ses ordres pour le jour. Il dit à

l'évêque d'Orléans, premier aumônier, qu'il entendrait la messe à midi,

au lieu de dix heures et demie, comme il en avait eu l'intention; au

marquis de Sivry, son premier maître d'hôtel, qu'il dînerait dans son

appartement particulier, et souperait au _Grand Couvert_; à Bontemps,

qui lui présentait sa montre et son reliquaire, qu'il visiterait le jeu

de paume; à l'officier de la garde-robe, qu'il ferait un tour de

promenade après son dîner, et qu'il revêtirait son manteau.

Sa Majesté alla s'asseoir au bout de la table que recouvrait un tapis de

velours vert. Le Dauphin, les ministres et autres grands personnages se

rangèrent à ses côtés dans l'ordre hiérarchique. La discussion commença,

et Louis XIV ne laissa passer aucune affaire sans l'avoir mûrement

examinée, sans avoir exposé et motivé son avis. Ainsi faisait-il pour

toutes les ordonnances qu'il discutait article par article; jamais il

n'a signé une lettre sans se l'être fait lire.

Après le Conseil, il se rendit à la chapelle, et, en passant, donna le

mot d'ordre aux gendarmes, aux dragons et aux mousquetaires.

Pendant la messe les musiciens du Roi exécutèrent un motet composé par

l'abbé Robert.

A une heure, le marquis de Sivry, bâton en main, vint annoncer que le

dîner était servi. Le roi y fit honneur, selon son habitude, car il

était doué d'un robuste appétit.

Après le repas, ayant reçu son manteau des mains du maître de la

garde-robe, il descendit dans la cour de marbre, au milieu d'une double

haie de seigneurs, rangés de chaque côté de l'escalier, monta dans son

carrosse et se rendit au jeu de paume, où il s'entretint quelque temps

avec les ducs de Chartres, de Bourgogne et du Maine.

De là Sa Majesté alla faire sa visite à Madame de Maintenon, et la

trouva en grande conversation avec Racine et Boileau. Il s'agissait de

l'art théâtral. Racine, qui possédait son sujet à plein fond,

l'assaisonna si bien d'anecdotes piquantes, que Louis XIV, pris au

charme, faillit oublier l'heure du souper. Il était près de dix heures

lorsqu'il sortit pour se rendre au grand Couvert.

A son entrée dans le salon, toutes choses étant disposées, les plats

furent dressés à l'instant même. Ayant pris place, le roi dit au Dauphin

et aux princes de s'aller ranger à l'autre extrémité de la table, où

chacun des augustes convives trouva, debout derrière son siège, un

gentilhomme pour le servir.

Après la récitation du _bénédicité_ par le grand aumônier, et la

présentation de la serviette par le Dauphin, le souper commença. On a vu

plus haut le cérémonial en usage pour la distribution du manger et du

boire. Ces formalités ne variaient pas. Seulement, au grand couvert, le

service était fait par un personnel beaucoup plus nombreux, et l'on y

déployait un luxe, un apparat des plus imposants. Quant aux menus, ils

étaient toujours composés de même.

Pour le dîner: deux grands potages, deux moyens potages, quatre petits

potages, hors-d'œuvre;--deux grandes entrées, deux moyennes entrées six

petites entrées, hors-d'œuvre;--deux grands plats de rôt, deux plats de

rôt, hors-d'œuvre.

A souper, le même nombre de plats, mais deux potages en moins.

Plusieurs morceaux de musique furent exécutés pendant le repas auquel

assistait un groupe d'hommes de la cour, de seigneurs, se tenant debout

ou occupant des sièges autour de la table.

Le Roi se leva et, après les grâces dites par l'aumônier, passa dans le

grand salon. Là, il s'entretint familièrement avec quelques personnes,

puis salua les dames, et rejoignit sa famille.

* * * * *

Cependant les préparatifs se faisaient pour le coucher. On apportait la

collation de nuit; on mettait tout en ordre, le fauteuil et la toilette

de Sa Majesté.

Minuit sonne!

Le Roi, précédé d'un huissier qui ouvre la foule, entre dans sa chambre:

c'est le _grand coucher_.

Il donne son chapeau, ses gants et sa canne au marquis de la Salle, et

tandis qu'il détache le ceinturon de son épée par devant, la Salle le

détache par derrière. L'épée est placée sur la table de toilette.

Pendant que l'aumônier récite à voix basse des oraisons, le Roi

s'agenouille et prie. Ensuite, précédé toujours d'un huissier qui fait

faire place, il s'approche de son fauteuil, donne sa montre et son

reliquaire à Bontemps, et désigne le duc de Chartres pour porter le

bougeoir, ce qui était, comme on le sait, une très haute faveur.

Sa Majesté enlève alors son cordon bleu et ôte son justaucorps. Puis

s'étant assise, Bontemps et Bachelin détachent les jarretières; deux

valets déchaussent chacun un soulier, tirent chacun un bas. Un page de

la chambre à droite, un page de la chambre à gauche, lui mettent chacun

une pantoufle. Le Roi retire son haut-de-chausses qu'un valet de chambre

enveloppe dans une toilette de taffetas rouge. Le Dauphin présente

ensuite la chemise de nuit au Roi, qui, après avoir endossé sa robe de

chambre, fait une révérence à la compagnie.

Aussitôt l'huissier crie: «Allons, Messieurs, passez.»

La foule s'écoule.

Nous voici au _petit coucher_. Il n'est resté que les princes et ceux

qui le matin ont assisté au petit lever. Le Roi, assis sur un pliant,

est peigné par un valet de chambre. Le duc de la Rochefoucauld lui

présente, sur un plat d'argent, un bonnet de nuit avec deux mouchoirs

unis; le duc de Beauvilliers lui apporte, entre deux assiettes de

vermeil, une serviette dont un coin est mouillé, et avec laquelle le Roi

se lave et s'essuie le visage.

Sa Majesté donne ensuite ses ordres pour l'heure du lever. Tout le monde

se retire. Seul, le médecin et le chirurgien demeurent quelques

instants. Après leur sortie, le Roi se couche, Bontemps tire les

rideaux, visite les portes et se jette sur le lit préparé pour lui dans

la même chambre.

Silence profond jusqu'au lendemain.

* * * * *

Voilà ce qui a soulevé si fort la colère des beaux-esprits de l'école

libérale, ce qui a excité outre mesure leur verve sarcastique. Ils n'ont

vu ou voulu voir qu'une mascarade, là, où se révèle bien clairement une

idée politique profonde, un instrument de règne puissant.

En effet, c'est grâce à l'étiquette, à cette vaste hiérarchie de rangs,

de préséances et de fonctions, où tout était réglé comme les heures sur

un cadran, mais où chaque heure, chaque minute qui s'écoulait,

rapportait gros au titulaire, que Louis XIV tint en haleine toutes les

ambitions, toutes les convoitises, qu'il arriva à avoir toute sa

noblesse dans les mains, et par sa noblesse, le royaume, si bien qu'un

jour il a pu dire:

«_L'État, c'est moi!_»

Naturellement cela ne faisait pas le compte de nos égalitaires; aussi

quand Louis Courier eut écrit: «L'étiquette est la muraille de Chine des

Tuileries et de Versailles; elle sépare le roi de son peuple», la chose

fut aussitôt répétée par les journaux, colportée dans toute la France,

criée sur tous les toits. L'esprit tout fait est si facile à faire. En

admettant même que le mot soit spirituel, toujours est-il qu'il est

faux, complètement faux. L'étiquette n'existait en réalité que pour le

cérémonial de cour; elle ne visait que les grands et ne s'appliquait

jamais au peuple.

Un grand seigneur, un prince du sang, n'auraient pas été admis à

adresser la parole au Roi, alors qu'il sortait de ses appartements pour

se rendre soit à la promenade, soit au conseil des ministres ou

ailleurs. Mais voici une pauvre vieille femme qui, un placet à la main,

aborde Louis XIV, se rendant à la chapelle de Versailles.

--Retirez-vous, fit brusquement un capitaine des gardes. On ne parle pas

au Roi!

--Vous avez tort, on parle au Roi, reprit Louis XIV d'un ton sévère.

Cette femme a un placet à me présenter.

Et la faisant approcher, il lui prit des mains sa requête, à laquelle il

fut répondu favorablement, le lendemain même. Voltaire qui rapporte le

fait ajoute que Louis XIV renfermait les pétitions qu'on lui adressait

dans une cassette dont lui seul avait la clef.

Passant seul un matin dans un appartement peu fréquenté du château de

Versailles, il y vit un ouvrier qui, monté sur une échelle, détachait

une magnifique pendule. Le parquet ciré était très glissant et le Roi,

consultant beaucoup plus les lois de l'équilibre, que les règles de

l'étiquette, tint le pied de l'échelle pour l'empêcher de tomber. Le

plus drôle de l'aventure, c'est que le prétendu ouvrier n'était qu'un

hardi voleur, qui emporta la pendule. Le soir, on raconta l'aventure

dans les petits appartements, et le Roi en rit tout le premier; il

ordonna même de ne point poursuivre le coupable.

Un jour, le Dauphin, fils de Louis XIV, étant à la chasse, vit une

pauvre femme qui tâchait de faire sortir son ânesse d'un fossé où elle

était tombée. Il descendit de cheval et lui aida à remettre l'animal

sur pied.

Autre fait:

Le Nôtre, charmé de ce que Louis XIV lui disait de bienveillant et de

flatteur pour sa création du jardin des Tuileries, chef-d'œuvre de

grandeur et d'harmonie, sauta au cou du Roi et l'embrassa, ce dont les

courtisans se montrèrent très scandalisés.

«Laissez faire, dit Louis XIV, le bon le Nôtre est heureux de me voir

content.»

Voilà ce qu'était l'étiquette à la cour de Versailles. Aujourd'hui--par

ce bienheureux temps de liberté, d'égalité et de fraternité, qui

court--nous serions curieux de savoir de quelle façon seraient reçus le

jardinier de l'Elysée ou le jardinier des Tuileries, s'ils s'avisaient

jamais l'un ou l'autre de sauter au cou de M. le Président de la

République ou de M. le préfet de la Seine.

* * * * *

Une très jolie histoire qui nous revient à l'occasion de la cassette du

Roi:

Un jour, le 14 mars 1670, Louis XIV reçut un mémoire sur l'utilité qu'il

y aurait à convertir l'ancien rempart en un boulevard devant servir de

promenade aux Parisiens. L'auteur de ce Mémoire, nommé Louis Pasquier,

contrôleur au sel, signalait également quelques abus administratifs et

en sollicitait le redressement.

Le Roi que ce rapport avait vivement intéressé, écrivit en marge du

Mémoire: _A renvoyer au prévôt des marchands, Claude Le

Peletier.--L'auteur ferait un excellent échevin!..._

Malheureusement, Louis Pasquier avait eu la fâcheuse idée d'adresser une

copie de son Mémoire au lieutenant-général de police. Le magistrat qui

dirigeait alors cette administration, s'appelait Gabriel Nicolas de la

Reynie. C'était un homme de grand talent, un administrateur vraiment

habile, mais très chatouilleux à l'endroit de ses prérogatives. La

Reynie examina avec la plus grande attention le document administratif

qui lui était soumis. La lecture achevée, le lieutenant-général de

police prit un papier imprimé, dont il remplit les blancs avec rapidité.

Voici ce que contenait ce papier, écriture et imprimé: _L'exempt

Sarrazin conduira aujourd'hui, 17 mars 1670, au For-l'Evêque, le nommé

Louis Pasquier, pour avoir insulté le gouvernement du Roy_.

Le pauvre écrivain qui traitait dans son Mémoire des embellissements de

Paris, n'était pas un conspirateur bien redoutable. Le trône de France

n'était pas mis en péril par la franchise spirituelle du contrôleur du

grenier à sel, dont toute l'intervention dans la politique s'était

bornée à écrire que Paris pouvait être plus heureusement éclairé et

mieux assaini.

Le lieutenant-général n'avait pas été de cet avis, et le contrôleur

méditait dans sa prison sur le malheur d'avoir déplu à M. de la Reynie,

et l'inconvénient d'avoir mis un peu trop de sel dans un mets

administratif que nos magistrats n'assaisonnent guère de cette façon.

Heureusement, Louis Pasquier avait pour protecteur et parrain le duc de

Gesvres. Etonné de l'absence de son filleul, il en chercha la cause et

finit par découvrir qu'il était claquemuré au For-l'Evêque.

A l'instant le gentilhomme alla conter l'affaire à Louis XIV, qui fit

mander le lieutenant-général de police.

--Monsieur, qu'avez-vous fait, dit Sa Majesté, d'un nommé Louis

Pasquier?

--Sire, répliqua le magistrat, j'ai fait conduire en prison cet

_écrivailleur_, pour s'être permis d'insulter le gouvernement de Votre

Majesté.

--Entendons-nous, monsieur de la Reynie: serait-ce pour ce Mémoire que

vous avez emprisonné son auteur?

--Oui, sire.

--Monsieur le lieutenant-général de police, continua Louis le Grand

d'un ton sévère, je vous ai choisi pour faire respecter mon

gouvernement, non pour le faire haïr. Le Mémoire de Louis Pasquier est

l'œuvre d'un fidèle sujet, d'un homme de talent et de cœur; mon devoir

sera de récompenser celui qu'un faux amour-propre vous a fait punir

injustement.--Allez bien vite réparer votre faute, et gardez-vous

désormais de tirer sur les soldats du Roi...

De la Reynie s'inclina et sortit.

Le lieutenant-général de police se fit conduire dans la rue

Saint-Germain-l'Auxerrois, où s'élevait le For-l'Evêque.

--Monsieur Pasquier, vous êtes libre, dit le magistrat au prisonnier;

permettez-moi de vous reconduire dans mon carrosse à votre domicile.

* * * * *

Le 16 août 1671, le contrôleur au grenier à sel, _l'écrivailleur_ Louis

Pasquier, était élu à l'unanimité, moins sa voix, échevin de la bonne

ville de Paris, en récompense du Mémoire qui l'avait fait emprisonner.

Quelques jours après cette nomination, il y avait fête à l'Hôtel de

ville. Dans le cabinet qui précède la grande salle des prévôts, deux

hommes parlaient à voix basse; l'un était le lieutenant-général de

police, l'autre l'échevin Louis Pasquier.

--Monsieur de la Reynie, dit l'ancien prisonnier du magistrat, un

échevin vaut un lieutenant-général de police, n'est-ce pas?

--C'est selon, maître Pasquier.

--J'ai à vous réclamer le payement d'une dette. Tenez, reconnaissez-vous

ce billet?

--Je ne nie jamais ma signature, répliqua le lieutenant-général de

police.

--Très bien, monsieur; en ce cas, j'espère que vous viendrez vous

acquitter à sept heures du matin, derrière le clos des Chartreux.

--J'y serai avec ce qu'il faut pour cela.

--C'est une galanterie dont je vous tiendrai compte.

Le lendemain soir, le lieutenant-général de police et l'échevin

assistaient au souper du Roi.

--Mais qu'a donc M. de la Reynie pour porter à chaque instant sa main

gauche sur son bras droit? demanda Louis XIV au duc de Gesvres.

--Sire, peu de chose, une légère piqûre que lui a faite l'échevin

Pasquier.

--Maître Louis Pasquier, dit le Roi en s'adressant à l'échevin, allez

serrer la main du lieutenant-général de police, celle que vous n'avez

pas endommagée.

«Rappelez-vous désormais, l'un et l'autre, que je ne vous ai pas fait

magistrats pour tirer l'épée, mais bien et uniquement pour utiliser au

profit de la ville de Paris vos talents et votre prud'hommie.»

LA POLITESSE

«C'est à la cour de Louis XIV, dit Voltaire, à la société qui s'est

formée de son temps que l'Europe a dû la politesse et l'esprit de

sociabilité qu'on y a vus régner depuis.»

Louis XIV éleva, en effet, la cour de Versailles à un tel degré de

splendeur que l'Europe la reconnut désormais comme l'arbitre du bon

goût, des grâces et des belles manières, comme le type, le prototype des

bienséances dans le monde. Aujourd'hui même, après deux siècles révolus,

quand il s'agit de beau langage, de questions de haute élégance,

d'étiquette de cour, de cérémonial diplomatique, Versailles fait encore

autorité.

Nous aurons occasion de lui emprunter plus d'un modèle, plus d'un

exemple.

La politesse est une façon de s'exprimer ou d'agir qui suppose une

culture suivie des qualités de l'âme ou l'art de les feindre; beaucoup

de bonté et de douceur dans le caractère, de finesse, d'esprit, de

délicatesse, afin de pouvoir discerner à l'instant ce qu'il y a de mieux

à faire, dans telle ou telle circonstance.

Etre affable et prévenant envers tout le monde, ne montrer ni raideur,

ni obséquiosité avec ses supérieurs, ni hauteur, ni familiarité avec ses

inférieurs, constitue une des obligations de la politesse.

Elle s'impose à nous dans la vie privée comme dans la vie publique, dans

les rapports d'intérieur ou de famille, comme dans ceux du dehors.

Entre femme et mari, il existe une politesse qui les unit jusqu'à la

fin. C'est un échange nécessaire, indispensable, d'égards et de bons

procédés. Veut-on arriver à la somme possible du bonheur domestique? il

faut alors s'astreindre, de part et d'autre, aux mêmes petits soins

qu'avant le mariage.

S'il vient à s'élever quelque différend, quelque contestation, que l'on

se garde d'en rendre les enfants témoins: ce serait leur donner prise,

et compromettre le respect et l'obéissance auxquels ils sont tenus.

Cultivez leur cœur et leur esprit; inspirez-leur le sentiment des vertus

morales; faites marcher de pair l'éducation et l'instruction,

c'est-à-dire, joignez aux connaissances scolastiques celle du

savoir-vivre, de l'usage de la bonne compagnie, et ainsi formerez-vous

des sujets qui vous feront honneur dans le monde.

LE TUTOIEMENT

C'est une question très controversée que celle du tutoiement.

Un mari et une femme, appartenant au grand monde, pourront bien se

tutoyer dans l'intimité, mais jamais devant une tierce personne, et

encore moins en public.

Il est encore beaucoup de familles qui persistent à repousser cette

circonstance atténuante de l'intimité.

Autrefois, dans la classe bourgeoise et même parmi le peuple, les

enfants ne tutoyaient pas leurs parents, et certes ils ne les aimaient

pas moins pour cela. Mais vinrent les _Immortels principes_, qui

supprimèrent, avec tant d'autres choses, cette marque de respect.

Le _vous_ échappa à la guillotine, mais non pas à la proscription. Un

traité de politesse présenté à la Convention, porte en toutes lettres:

_Article premier._--La politesse de la République est celle de la

nature.

_Article second._--Il n'y a pas de _vous_ dans la République; tous les

citoyens sont des _tu_, des _toi_.

Est-ce assez grotesque?

Le Vaudeville n'eut garde de laisser échapper cette occasion de bon

rire. Nous nous rappelons avoir vu jouer, sous la Restauration, une

pièce intitulée _les Trois Innocents_, dans laquelle un des

personnages, se jetant aux pieds de sa maîtresse, lui disait avec autant

d'esprit que de bonheur:

Je ne connais à vos genoux

Que _toi_ de plus joli que _vous_.

Les partisans, les défenseurs du tutoiement auront beau dire. Il est

tout au moins choquant d'entendre un jeune homme de vingt ans tutoyer

son grand-père, vieillard de soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou bien

un oncle, une tante du même âge. L'on rencontre même aujourd'hui des

gendres qui poussent l'oubli des convenances jusqu'à tutoyer leur

belle-mère.

Où s'arrêtera le progrès?

* * * * *

La politesse entre amis est surtout nécessaire. L'on se voit tous les

jours, plusieurs fois même par jour;--raison de plus pour apporter dans

ces entrevues une certaine réserve de ton et de manières. Le tutoiement

conduit à une grande familiarité, laquelle mène à son tour à des

brouilles plus ou moins fâcheuses.

On fera donc bien de ne se point laisser aller à cette privauté de

langage qui, du reste, n'est pas une preuve probante d'affection, d'une

sincère et solide amitié. Mme de Sévigné n'a jamais tutoyé sa fille, et

Dieu sait si elle l'aimait! «Ma fille, aimez-moi donc toujours, c'est ma

vie, c'est mon âme que votre amitié...

«Je ne puis me représenter d'amitié au delà de celle que je sens pour

vous; ce sont des terres inconnues...»

Que d'autres personnages célèbres, qui furent liés entre eux d'une

étroite amitié, ne pourrait-on pas citer à l'appui! Et puis notons qu'il

y a danger, et danger sérieux à notre époque, de trop se familiariser.

Ce temps est si fertile en naufrages de toute sorte, que l'on s'y trouve

exposé à de terribles avaries. Votre ami du jour peut être reconnu, le

lendemain, pour un homme tout à fait indigne d'estime.

Quelques conseils pour en finir avec les amis.

Règle générale et sans exception:

Ne prêtez ni n'empruntez jamais d'argent à vos amis, si vous ne voulez

pas vous exposer à de fâcheux mécomptes.

«Conduisez-vous avec votre ami, dit un sage de l'antiquité, comme si

vous deviez être un jour ennemis, et avec votre ennemi, comme si plus

tard vous deviez devenir amis.»

Tout attaché qu'il nous paraisse, le cœur d'un ami peut changer. Mme de

Maintenon devait en avoir fait la douloureuse épreuve, lorsqu'elle a

écrit ces mots: «On est souvent trompé par des amis de trente ans.»

LE COSTUME OU VÊTEMENT

Le costume! cette science qui demande tant d'art et de goût, pour

arriver à une simplicité savante, à cette espèce de laisser-aller, qui

n'est point le négligé, à ce résultat élégant et harmonieux, qui est

presque du génie... Nos pères en avaient bien compris l'importance. Ils

en avaient fait un tout complet jusque dans ses moindres détails.

Rappelez-vous ces somptueux habits de velours ou de soie, ces vestes de

drap d'or et de toile d'argent; cette cravate d'un tissu si fin, roulée

nonchalamment autour du cou, pour laisser à la tête toute sa grâce et

son balancement naturel; et ces manchettes en points d'Angleterre, ces

jabots en point de Venise qui coûtaient jusqu'à mille écus; et ces

chapeaux, empanachés de plumes, avec broderies, galons et diamants; et

la poudre qui faisait la tête si gracieuse, si odorante; et ces bas de

soie à coins brodés, ces souliers à talons rouges et à boucles d'or; et

ces riches épées, à la garde étincelante, si artistement travaillée.

Nous avons remplacé tout cela par une mesquinerie sans nom. Nous avons

jeté sur nos épaules un morceau de drap noir--habit ou redingote--qui

nous sert pour le salon et la rue, le bal et l'enterrement. Nos jambes,

nous les insérons dans un double entonnoir, afin d'en dissimuler les

grosseurs ou les indigences. Nos bottes et bottines, bien gentilles, ma

foi! elles nous font un pied en forme de sole. Et le chapeau, ce fameux

tuyau de poêle, qui n'abrite ni du soleil, ni de la pluie, qui écrase

la tête en été, ne la tient pas chaude en hiver, ne dirait-on pas qu'il

a été inventé pour résoudre un problème d'équilibre sur notre occiput?

N'oublions pas la cravate blanche qui, jointe à cet accoutrement, nous

donne l'air d'un croque-mort, en deuil de quelqu'un ou de quelque chose.

Quand on pense que toutes ces belles choses-là nous sont venues en ligne

directe de la perfide Albion, on serait tenté de s'écrier comme le vieux

Caton: «Delenda est _Albion_!»

Heureusement, nos femmes se sont gardées de nous suivre dans cette voie

du laid et du ridicule. Elles créent, elles inventent tous les jours et

à toute heure. Elles prennent partout, empruntent à tous les siècles et

à tous les pays. La soie, le velours, le satin, le cachemire, les

dentelles, les étoffes tramées d'or et d'argent, les diamants et les

fleurs, sont par elles mis à contribution.

Il y a de l'imprévu et de la variété dans la toilette des femmes. Notre

costume, à nous, est stéréotypé: toujours le même, à part quelques

minces changements,--et le même pour tous!

Avec lui, plus de luxe possible. L'habit d'un millionnaire ou d'un

descendant des Croisés ressemble à s'y tromper, à l'habit du premier ou

du dernier venu. Allez trouver le tailleur le plus en renom; moyennant

cent écus, il vous fournira un habillement complet, tout pareil à celui

de M. le baron de Rothschild ou de M. le président de la République. Or,

quel est le bourgeois, quel est l'ouvrier, qui, pour cette modique

somme, ne voudra pas se donner la satisfaction d'être mis comme un

archimillionnaire, ou comme le chef de l'État?

Oui, avec de l'argent, on peut se passer ce petit luxe de vanité, et

mieux encore, se livrer aux fantaisies les plus somptueuses. Mais ce que

l'on ne saurait se procurer contre écus, c'est l'élégance et le

savoir-vivre. Aussi conseillerons-nous aux parvenus de la fortune, ainsi

qu'aux parvenus des révolutions, de refaire de fond en comble leur

éducation.

Ils apprendront, avec le temps, à se familiariser avec cette grande

existence qui est venue les surprendre tout à coup; ils arriveront, à la

longue, à façonner leur nature commune aux délicatesses et aux belles

manières, qui sont chez ceux qui les possèdent le résultat des

traditions de famille.

TYPES DE L'ÉLÉGANCE PARISIENNE

De tout temps, en France, un nom plus ou moins fantaisiste a servi à

désigner ceux que l'élégance réelle ou la prétention au succès en ce

genre, mettaient particulièrement en relief.

On compte une très longue succession de ces types. Les raffinés, les

mignons, les muguets, sous Charles IX et Henri III; les beaux fils, sous

la Fronde; les menins, sous Louis XIV; les roués, pendant la Régence;

les hommes à bonnes fortunes, sous Louis XV et Louis XVI; les

incroyables, les merveilleux du Directoire; les fashionables, et les

dandys de la Restauration; sous Louis-Philippe, les lions et les tigres

dont nous allons nous occuper.

Puis vinrent, après la révolution de Février, les daims, les gandins,

puis les cocodès, puis enfin les gommeux, qui forment aujourd'hui la

dynastie régnante.

Cette dynastie se partage en deux branches; branche aînée--_Haute

gomme_; branche cadette,--_gomme_. Jusqu'à présent, elles n'ont produit

aucune célébrité marquante. Nous ne nous y arrêterons donc pas plus

longtemps, et nous passerons aux _lions et tigres civilisés_.

LIONS ET TIGRES CIVILISÉS

Le mot _lion_, venu du monde anglais, indique un personnage sorti de la

ligne ordinaire par ses aventures, ses excentricités, sa beauté, ou

simplement par un faste bizarre et hardiment exceptionnel.

Le _tigre_ se distingue par un luxe effréné, par sa mise, par son

langage, et des manières qui ne sont qu'à lui. C'est un fantaisiste de

haute volée, qui se met au-dessus de toutes les convenances sociales.

Bien que l'aristocratie anglaise ait été féconde en tigres, le roi

Georges IV et Brumell, surnommé le roi de Bath, sont encore cités comme

les spécimens les plus remarquables de l'espèce. Ils luttaient entre eux

d'excentricités les plus extravagantes.

Le roi s'avisait-il de porter un pantalon de daim tellement collant,

qu'il fallait deux domestiques pour le précipiter dans ce double

entonnoir, où il ne pénétrait que par la force d'impulsion: Brumell se

faisait coudre le sien (son pantalon) sur place. Si le tigre royal

ornait son parc de temples et de mosquées, le tigre domestique mettait

le feu à son château pour en chasser les rats. L'un dépensait des

milliers de livres sterling pour entretenir des poissons dans un

ruisseau bourbeux; l'autre, pour pêcher plus commodément les siens,

lâchait les écluses de ses étangs et inondait dix lieues de pays.

Le roi d'Angleterre attachait des fausses queues à ses chevaux; le roi

de Bath coupait les oreilles aux siens. Georges IV s'habillait en chef

écossais; le beau Brumell arriva à ne pas s'habiller du tout, et se

promena un jour dans ce costume adamique à Saint-James-Park.

Cette excentricité fut la dernière.

A quelques jours de là, dans une orgie, le tigre domestique osa dire au

tigre royal: «Georges, sonnez pour avoir ma voiture!»

Soit que le tigre royal eût pris, ce soir-là, plus que sa pâture

habituelle, soit par toute autre raison, il accueillit fort mal cette

innocente familiarité, lui qui en avait toléré d'autres que l'on

n'oserait raconter. Sa Majesté féline rompit avec son ami; et quand il

devint officiel que le brillant Brumell n'était plus l'heureux émule du

roi, la faveur publique l'abandonna.

A cette funeste nouvelle, ses créanciers le menacèrent de faire saisir

ses revenus. Devant un commencement d'exécution, il s'enfuit à

Boulogne-sur-mer, mettant ainsi la Manche entre lui et les poursuites de

cette sotte espèce d'individus, qui s'imaginent que les dettes sont

faites pour être payées! C'est là que s'est éteint le vieux beau, cet

astre de la fashion britannique, entouré encore à son coucher des

admirations de la foule:

Le tigre s'était fait lion.

* * * * *

Après la mort de Brumell et celle de Georges IV, le trône de la mode

demeura vide. Ce fut lord Byron qui s'en empara. Le dandysme anglais

conserve encore ses belles traditions de luxe, et le cite comme l'un des

plus grands novateurs, l'un des puissants génies en matière de goût et

d'élégance.

De 1830 à 1845, trois ou quatre tigres se disputèrent le sceptre, parmi

lesquels M. Haine tint le premier rang. Jeunesse, beauté, fortune, il

avait tout pour lui. Les journaux n'étaient occupés que de son luxe et

de ses prodigalités; on parlait de sa toilette en palissandre qu'il paya

quarante mille francs. Il a longtemps brillé à Paris, où nous le vîmes

porter un habit vert-pomme, au printemps de 1825, et un habit

feuille-morte, pendant l'automne de la même année.

Il fut remplacé par M. Bayly, que la trop grande splendeur de son luxe

rejeta bientôt sur le continent. Quand vint le dernier jour de cette

magnifique excentricité, lorsque les membres du jury furent appelés à

prononcer sur les droits des parfumeurs, des tailleurs, etc., etc.,

dont il avait usé et abusé pendant son règne, des mystères incroyables

se révélèrent: un seul tailleur (et il en occupait six) produisit un

compte d'une année sur lequel figuraient quatre-vingt-quatre

habits,--cent vingt-six pantalons,--trois cent cinquante-deux gilets

blancs,--trois cent seize idem de fantaisie,--et deux mille trois cent

cinquante cravates.

Mais le tigre par excellence, celui auquel toutes les cours de l'Europe

ont accordé des lettres de naturalisation, fut assurément le comte

d'Orsay, notre compatriote. D'un consentement unanime, on l'a proclamé

le plus parfait modèle de l'espèce. Il n'appartenait à aucune école; ses

créations, ses inventions fantastiques, déroutaient ses émules aussi

bien que ses imitateurs; quoi qu'ils fissent, il était toujours en

avance sur eux.

Surpris un jour par un violent orage, il n'eut d'autre ressource pour

s'en préserver un peu, que d'emprunter une lourde capote à un invalide

de la marine. Il sut si bien assouplir à ses mouvements ce drap grossier

et rebelle, et lui imprimer le cachet de sa propre distinction, qu'il en

fit un vêtement à la mode.

Le véritable élégant procède de lui-même, il n'attend pas les

inspirations de son tailleur.

* * * * *

La vie du tigre est impossible en France. Indépendamment de la fortune

fabuleuse qu'en fin de compte il faut se résoudre à y engloutir, elle a

des exigences de mouvement et de plaisir, des obligations forcées, qui

ne permettent pas de distraire la moindre parcelle de son temps pour se

livrer à d'autres occupations, à d'autres préoccupations que les

siennes; on lui appartient corps et âme, on s'absorbe, on s'identifie

complétement en elle.

Confessons donc en toute humilité que le tigre pur sang n'existe pas en

France. Contentons-nous des variétés ou sous-variétés de l'espèce, et

des lions que l'on y a vus fleurir, depuis les dernières années du

XVIIIe siècle.

En voici une esquisse assez complète:

Nous avons eu David en costume romain, Garat avec ses cravates monstres,

ses gilets microscopiques et ses bottes jaunes. Peut-être aurions-nous

eu _notre_ tigre royal, dans la personne de Murat, si Napoléon n'eût

réprimé ses goûts de parure somptueuse et théâtrale.

«Allez mettre votre habit de maréchal de France, lui dit-il, le jour de

l'entrevue des deux empereurs sur le Niémen; vous ressemblez à

Franconi.»

Murat s'était présenté, ruisselant d'or sur toutes les coutures, le chef

surmonté d'une toque, avec force plumes éclatantes et une grosse perle

par devant.

Chodruc-Duclos, dans sa jeunesse, fut un instant assez bon tigre; mais

son règne fut court. Il passa bientôt aux lions et conserva ce titre

jusqu'à sa mort.

Balzac essaya de se classer parmi les tigres, à l'aide de sa fameuse

canne et d'un habit bleu à boutons d'or. Il eut voiture et groom; il

donna des déjeuners fabuleux, endossa trente gilets différents en un

mois... Tout cela en pure perte!

LA LOGE DES LIONS

Cette loge, qui a fait tant de bruit, s'est d'abord appelée la _loge des

mauvais sujets_. Les dames en particulier ne la désignaient pas

autrement, ce qui ne les empêchait pas de lorgner avec beaucoup

d'attention tous ceux qui s'y montraient. Or ces jeunes gens, au nombre

de huit, ne méritaient pas cette qualification, bien qu'ils affectassent

des airs tout à fait _régence_.

Venus parfois au théâtre, après une orgie de limonade ou d'eau sucrée,

ils interrompaient la représentation par leurs rires ou leurs

conversations à haute voix; mais le public se montrait si mal disposé à

leur égard qu'ils durent changer de rôle. C'est alors qu'ils affichèrent

la prétention de remplacer le Coin du roi et le Coin de la reine; qu'ils

se posèrent en juges et arbitres du bon goût. C'est de ce moment là

aussi, que les figurantes du corps de ballet leur donnèrent ce nom de

_lions_ qui leur est resté.

Ils arrivaient pimpants et frais, tirés à quatre épingles, les cheveux

artistement bouclés, la fleur à la boutonnière, étalant avec affectation

leurs gants sur le devant de la loge, gants glacés, jaune serin, jaune

citron, jaune jonquille; jaune patte-de-canard pour les petits jours.

Parmi eux figurait un journaliste du petit format, Lautour-Mezeray. Nous

le signalons en toutes lettres, car ce fut un bien grand coupable. C'est

lui qui mit à la mode ces pantalons d'une longueur et d'une ampleur si

disgracieuses. Il est mort préfet d'Alger, sous l'Empire. Dieu veuille

avoir son âme... et ses pantalons!

Le comte Gilbert des Voisins était un des habitués les plus assidus de

la loge. Gentilhomme parfait et de haute élégance, don Juan aussi

heureux que prodigue, il savait répandre l'or avec une délicatesse

exquise.

Un jour, ou plutôt un soir, qu'il offrait un bal à ses amis et aux

premiers sujets du chant et de la danse, au foyer de l'Opéra, il fit

circuler sur des plateaux, en guise de glaces, de boissons chaudes ou

froides, de gâteaux et de bonbons, tout un assortiment de riches bijoux:

broches, boucles d'oreille, bagues, bracelets; il y en avait pour

quarante mille francs! Vous pensez quel bruit cela dut faire; le

lendemain, il n'était question que de cela dans Paris.

Une autre fois, il assistait à une soirée chez un honnête bourgeois du

Marais. Dans ce monde, les choses ne se pratiquent pas précisément comme

au faubourg Saint-Germain. Quand l'heure de se retirer est venue, on

n'entend pas crier:--Les gens de monsieur le comte!--les gens de madame

la duchesse! De grands valets de pied ne se présentent pas, tenant sur

leur bras la sortie de bal qu'on pose sur les épaules, en attendant que

la voiture soit avancée.

Non! tout se fait beaucoup plus simplement. La _bonne_ de la maison

apporte les chapeaux, les châles, les socques ou même les chaussons, que

l'on a déposés au vestiaire, et chacun reprend son bien, s'il le trouve;

on se couvre, on s'emmitouffle de son mieux, pendant que le maître ou la

maîtresse de la maison vous recommande,--suprême attention de son

hospitalité!--de prendre garde au _chaud et froid_. Les trois quarts des

invités s'en vont à pied, surtout si le temps est beau. Par les temps

douteux, il y a des files de parapluies en guise de files de voitures.

Les plus huppés s'en retournent en fiacre.

Cette simplicité n'empêche pas la grâce et la séduction de s'épanouir en

ces modestes logis, tout aussi bien que dans les salons les plus

distingués. La beauté a des duchesses dans tous les quartiers et à tous

les étages.

C'est sans doute en vertu de ce principe égalitaire que le comte Gilbert

des Voisins se trouvait dans l'antichambre de cette maison bourgeoise,

où il avait été prié à un concert d'amateurs. Il venait d'offrir son

bras à une jeune et jolie femme qui ne pouvait retrouver son châle.

Le mari s'impatientait et la tançait de belle sorte: «C'était toujours

la même chose!... Elle ne savait jamais où elle mettait ses affaires...

son étourderie serait cause qu'il faudrait payer une heure de fiacre,

quand une simple course aurait pu suffire... Et patati et patata...»

La pauvre dame au châle, ou plutôt sans châle, souffrait péniblement de

ces reproches de mauvaise humeur, faits en présence du cavalier

accompli qui l'honorait de ses soins, et le trouble où la jetait son

mari paralysait d'autant ses recherches. On y voyait d'ailleurs fort

mal. Dans ces réunions à la bonne franquette, le salon n'est pas éclairé

_a giorno_ et l'antichambre ne possède souvent qu'un quinquet fumeux.

«Madame n'y voit pas bien», dit le comte Gilbert, au moment où le mari

sans vergogne déplorait les quelques sous de dépense en plus que sa

femme allait lui occasionner. Là-dessus, sortant de son portefeuille un

billet de cinq cents francs, le gentilhomme le roula entre ses doigts;

puis, l'ayant allumé, il éclaira, de cette torche en miniature, la dame

qui retrouva son châle.

Cette allumette de vingt-cinq louis, brûlée à son intention, éblouit la

candide bourgeoise. Elle se sentit superbement vengée de l'humeur

parcimonieuse de son mari; aussi, en descendant l'escalier, la main qui

avait tenu l'allumette fut-elle récompensée par la pression

reconnaissante et émue d'une petite main qui tremblait.

* * * * *

La loge des lions s'ouvrait rarement pour des dames. Or il advint qu'un

jour,--c'était un mardi gras,--elle se trouva exclusivement occupée par

des femmes. Qu'étaient devenus ses hôtes habituels? où diable

avaient-ils passé? Mystère et chuchotement général. Cependant la

représentation de _Gustave III_ n'en poursuivait pas moins son cours.

Tout à coup, au cinquième acte, voilà qu'apparaissent huit ours se

tenant gravement par la main, ou plutôt par la patte. Ils s'avancent

vers la rampe et saluent le public; puis, se mêlant au groupe des

danseurs, ils prennent part assez gauchement au galop général. De temps

à autre on voyait un d'eux lever brusquement la patte de derrière; cette

patte, qui n'était pas toujours lancée en mesure, avait subi le contact

un peu rude d'un pied de figurant.

La plaisanterie n'eût pas été complète si le public n'avait pas su à qui

il avait affaire. Voici donc que nos ours se réunissent en troupe,

prennent leur tête sous le bras, et, tirant de leur manche un énorme

éventail, se mettent à en jouer avec toute la désinvolture d'une

marquise de l'ancien régime:

Les lions s'étaient faits ours!

Jamais acteurs ne furent accueillis par de plus vifs applaudissements.

* * * * *

Revenons aux tigres.

L'espèce la plus vivace dans le genre, c'est encore celle des auteurs et

des artistes; mais bien qu'elle réunisse les physionomies les plus

tranchées, les penchants les plus bizarres, les barbes les plus

splendides, elle n'offre aucun type complet. On peut citer feu Pradier,

le sculpteur, que tout Paris a pu voir en pantalon de tricot blanc, et

en habit de velours bleu de ciel, ou vert céladon, pêcher des goujons

sur les bateaux amarrés le long du quai Voltaire.

Eugène Sue ne soutint ses prétentions au titre de tigre qu'à l'aide de

nombreuses chaînes d'or et de boutons plus nombreux encore, égarés dans

les volutes d'une chemise fantastique. Il ressemblait à un Mondor de

l'ancien répertoire.

Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre · 第 1 / 9 段