LXII

_À M. de Chateaubriand_

H..., 23 janvier 1829.

Avant-hier, voyant ma mère très bien, je bravai neiges et glaces et revins

dans ma vallée, comme pour vous faire une visite. La solitude est un

besoin pour moi, ce n'est que là que je respire librement; il me semble

que mon âme, chargée de la double vie qui l'anime, s'allège dans la paix

du silence et la contemplation de la nature. Je suis ici plus loin de ma

vie réelle et plus près de vous, mon ami: j'y suis bien!

L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires; cette nuit, il est tombé

près de deux pieds de neige, et me voilà renfermée pour quelques jours.

J'aurais le temps d'aller à Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière,

ni montagnes; on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la

blancheur de la neige; l'horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées;

nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glacé. Mais mon

cœur joyeux bat plus vite, à l'espoir de votre prochain retour qui m'est

encore rendu, et ce deuil de la nature n'offre à mes regards satisfaits

qu'un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre, De

gros bouquets de roses, de narcisses, et de violettes, en parfument l'air,

et mon cher _Piétrino_, ravi de me revoir, chante sa plus longue chanson

de montagne.

_Piétrino_ est un rouge-gorge qui, depuis cinq ans, revient fidèlement

passer ses hivers avec moi. La nuit, il est perché près de mon lit. Le

jour, il est souvent caché dans mes cheveux; il se chauffe beaucoup, mange

à ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades, et

vole à mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe avec son

bec en dehors des vitres, et se fait ouvrir. Il y a deux ans, j'eus

l'ingratitude de vouloir le marquer. Pour cela je nouai à sa patte le

petit ruban d'un livre. Je ne sais comment l'accident arriva: à son retour,

la petite patte était pendante et brisée. Je le soignai de mon mieux; il

guérit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide

ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai, ni moins fidèle

qu'auparavant.

Il me fait quelquefois penser à un véritable invalide, mon héros de

prédilection: c'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir

d'Ermenonville par une blessure incurable à la jambe, apprenant qu'Henri

IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe

pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au

Roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habilité à le mettre en

possession de son royaume, demeura près de lui à Paris, dont il fut, je

crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la

rue de la Ferronnerie, en regardant l'endroit où celui qu'il aimait avait

été frappé. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq!

Heureux ceux qui vivent et meurent comme lui! Je n'ai jamais été à

Ermenonville, mais, dans la foule de choses que j'ai lues sur cet aimable

lieu, dont la tombe de Jean-Jacques a fait un but de pèlerinage, je n'ai

jamais vu que des larmes aient coulé, que des genoux aient fléchi, à

l'aspect de l'armure qui couvrit autrefois ce noble cœur. C'est à vous,

mon cher maître, que revient l'honneur de consacrer sa mémoire à

l'immortalité. Le sujet est digne de l'historien.

De ma fenêtre, je vois pointer au-dessus des grands arbres les tourelles

du vieux château des Maugiron, seul vestige des anciens temps qui ait

échappé aux destructions des bandes noires à deux lieues à la ronde... Il

est garanti au nord par une haute montagne, il domine, au midi, la vallée

de Beauchastel, au levant celle du Rhône, vis-à-vis la tour d'Étoile,

séjour favori de Diane de Poitiers. En perspective, les Alpes, magnifiques

en cet endroit. Ce château va être mis en vente. Si j'étais riche, je

l'achèterais pour en faire l'ermitage de mon frère, dans les moments où il

voudra être ermite tout de bon. Ah! s'il m'était donné de voir sa demeure

à un quart de lieue de la mienne, c'est alors que ma pauvre vallée serait

pour moi un _vero paradiso!_

Mais, pendant que Marie se détourne de tout pour s'attacher de plus en

plus à la belle chimère, dans laquelle elle concentre les plus grands

plaisirs et les plus douces espérances de la vie mortelle, que fait son

ami?

Il voudrait le repos, mais il est la cause d'une grande agitation, et le

point de mire des partis qui partagent l'Europe. Les uns l'appellent à

grands cris; les autres le repoussent avec fureur.

Peut-être le devoir, et la prudence l'attirent; et peut-être le dégoût et

ses regrets le détournent. Que Dieu l'inspire et le protège!

Cependant, il vit dans un grand trouble. L'incertitude le poursuit.

L'éclat l'environne. Les séductions l'entourent. Garde-t-il un souvenir

pour celle dont, il y a un mois, _il ne savait que penser?..._

_15 février_.--J'en étais restée, monsieur l'ambassadeur, à cette phrase

de votre lettre du 31 décembre. Elle arrête par une commotion assez

rude le cours de celle-ci. L'enchanteresse de ma solitude, la rêverie,

s'évanouit, et me laisse à sa place, la réflexion, compagne dure et sévère

dans l'isolement, mais aussi moins trompeuse.

À un mois d'intervalle, je reçois votre lettre du 27 janvier. Si elle ne

m'apprend pas vos intentions sur ce que je souhaite savoir, elle vous

montre à moi dans une meilleure situation d'esprit. Vous partîtes de

France avec regret, vous arrivâtes à Rome avec tristesse. Vous y restiez

avec ennui. «J'ai assez vu de débris», me disiez-vous; mais cet ennui

s'est enfin dissipé: vous fouillez les ruines pour y chercher les trésors

de l'antiquité; vous jouissez sans doute à Rome de la liberté tranquille

qu'on peut y trouver, dit-on, même au milieu des grandeurs. Vous viendrez

au mois de mai, dites-vous; mais alors la session sera presque finie, vos

travaux seront plus attachants, vos habitudes mieux prises, vos souvenirs

plus faibles; et... reviendrez-vous? je crois que non. À tout événement,

je veux me forcer dès à présent à souffrir cette idée, et à trouver le

dédommagement de mon regret dans votre satisfaction.

Mes yeux se sont mouillés de larmes en voyant que vous faites vos mémoires;

rien n'est si juste et si sage. Tous ceux qui vous sont attachés doivent

en être charmés. Si vous continuez cette occupation, vous n'aurez plus

d'ennuis. Je trouve votre secrétaire bien heureux.

Je ne suis pas surprise que vous aimiez notre Poussin, c'est le peintre

des âmes tendres et méditatives. Le touchant rapprochement que vous faites

de son sort et du vôtre m'avait émue quand je vis que vous preniez la

tâche d'offrir un hommage à ses mânes délaissées. J'aime _son Orphée

jouant de la lyre au bord de la mer_; il ne représente que trop fidèlement

l'espèce de bonheur qu'on peut goûter sur la terre.

Vous exprimez encore du regret sur ce nom de sœur, que vous croyez fatal!

La première fois, la vivacité de ma joie m'étourdit sur ce mot, il glissa;

aujourd'hui, j'en ai frissonné. Pourtant qu'ai-je à craindre? _Je ne vous

suis inconnue que de visage_. Vous m'avez dit: _Venez à_ _moi!_ C'est ce

que j'ai fait de cœur et d'âme. La reconnaissance et la pitié vous ont

attaché à moi, cela ne peut changer, vous ne pouvez être mal pour moi. Si

vous l'étiez, le mal serait grand sans doute; mais, passager, il porterait

son remède avec lui; car l'amitié s'éteint quand elle ne trouve pas de

retour.

J'ai de tristes pensées en finissant mes lettres, elles viennent de

l'éloignement et grandissent dans la solitude.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je fais des vœux pour votre bonheur,

dussiez-vous le trouver loin de nous!

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 99 / 122 题