LXI

_De M. de Chateaubriand_

Rome, 27 janvier 1829.

J'ai reçu votre lettre du 16 et 26 décembre. Vous avez maintenant entre

vos mains une réponse de moi à ce nom de sœur que vous désiriez porter.

Je vous le donne à regret, il est fatal.

Le récit de vos rêveries me charme et entretient les miennes. Tandis qu'à

Paris on me croit sans doute occupé de ministère et de projets d'ambition,

je me promène seul dans la campagne romaine au milieu des ruines,

repassant les souvenirs de ma vie, ne demandant à Dieu qu'un peu de temps

pour achever mes _mémoires_ et laisser de moi un portrait fidèle; si,

toutefois, la postérité s'embarrasse de moi, et se soucie de savoir ce que

j'étais, et comment j'étais.

Vous faites bien d'abandonner les journaux, je n'en lis plus; ils sont

utiles à la liberté et à la politique; mais, quand cette liberté est

établie et n'est plus en péril, l'intérêt d'une gazette cesse en partie;

et, lorsqu'on est vieux comme moi, qu'on cherche le repos, le bruit des

passions et du monde, qui vous arrive par la feuille du matin, vous

trouble.

Vous avez vu que je fais élever un tombeau au Poussin[39]. J'aime les

renommées que la postérité a faites, et envers lesquelles les

contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins à Rome sous la

protection de celui d'un homme de génie. La mélancolie et la philosophie

des tableaux du Poussin me plaît, et je passe des heures à les regarder.

[Note 39: Le monument élevé, par les soins de Chateaubriand, sur la tombe

de Poussin, dans l'église San Lorenzo in Lucina, porte l'inscription

suivante: _F. A. de Chateaubriand à Nicolas Poussin, pour la gloire des

arts et l'honneur de la France_.]

Je vais aussi commencer une fouille[40]; je ne suis pas heureux, et, sans

doute, je ne trouverai rien, mais je trompe le temps; si cependant

j'allais tomber sur quelque chef-d'œuvre enterré de Praxitèle? Cela fait

battre le cœur.

[Note 40: À Torre Vergata, près de Rome. Ces fouilles étaient dirigées par

l'archéologue Philippe Aurélien Visconti.]

C'est toujours au printemps que j'aurai un congé, et c'est cette année

1829 que je dois vous voir. Songez bien à cela!

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 98 / 122 题