XLI

_À M. de Chateaubriand_

La Voulte, 30 août 1828.

Je reçois la lettre que vous m'avez fait écrire. Je l'ai lue sans la

comprendre d'abord, tant a été grand le trouble que m'a causé l'absence de

votre écriture. Aimer c'est vivre, avais-je toujours pensé. Ah! je crois

maintenant qu'aimer c'est souffrir! Vous voilà malade au moment de partir!

Je craignais pour vous la malaria de Rome et les chaleurs, et vous allez

affronter tout cela lorsque vous serez à peine en convalescence!... Hélas!

mon pauvre maître, faut-il donc que vous vous exposiez à mourir pour cette

fatale politique? Est-il donc impossible que vous fassiez comme les

autres? Ne pouvez-vous prendre du repos chez vous, ou aller chercher la

santé à quelque source salutaire, dans quelque température douce et pure?

Ne pouvez-vous attendre la fin de septembre? Les chaleurs sont encore

affreuses ici, jugez de l'Italie! Mais les vœux sont inutiles, les prières

sont vaines, la résignation s'épuise, il faut souffrir sans en avoir la

force. Hélas! que fais-je sur la terre? Sans consolation, sans appui,

inconnue à ce que j'ai de plus cher! C'est de la chambre de ma mère, et à

l'aide d'un faible rayon de jour, que je vous écris; d'épais rideaux

lui cachent ma présence... mes soins timides sont sans succès, elle

s'affaiblit, elle souffre de plus en plus. J'ai la double tâche de

préparer son âme à l'avenir, qui l'effraie et me navre, et de la garantir

des assauts dangereux qui la troubleraient sans la consoler. Ô mon maître,

où êtes-vous?

Le 25 août, le jour même où vous m'avez fait écrire, vous aurez reçu ma

lettre du 22. Puissiez-vous y répondre vous-même, ainsi qu'à la précédente!

Reviendrez-vous cet hiver? Prévoyez-vous de pouvoir tenir votre promesse?

Me conseillez-vous d'aller à Paris en octobre? Aurai-je de vous une image

quelconque? M'oublierez-vous? et cette correspondance mélancolique

lassera-t-elle votre cœur? Quoi qu'il en soit, ne me laissez pas sans

nouvelles pendant votre voyage! Je ne suis pas moins tendre que le vieux

modèle de La Fontaine, et, comme à lui, _un songe, un rien, tout me fait

peur quand il s'agit de ce que j'aime_.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 69 / 122 题