_À M. de Chateaubriand_
Hlle, 13 juin 1828.
J'ai vu dans les _Débats_ l'inauguration de l'Infirmerie de Marie-Thérèse.
Ce récit serait plein de charme même pour une étrangère. J'ai eu de la
joie des justes hommages qu'on vous rend. J'ai eu de la tristesse en
apprenant cette maladie que vous m'avez laissé ignorer; mais vous ne
pouvez partir avant le rétablissement de Mme de Chateaubriand, et
pouvez-vous exposer sa convalescence aux fatigues du voyage, jointes aux
chaleurs caniculaires du Midi? D'ailleurs on annonce que vous devez
défendre la loi de la presse. Tout cela entraîne des délais que je saisis
comme une branche...
_16 juin_.--Hier, je fus voir ma mère, elle reçoit la _Gazette_, que
je ne daigne jamais regarder, mais dont je suis quelquefois contrainte
d'entendre lire et commenter les ignobles insolences. Expressément invitée
à lire celle du 10, je ne sais quelle prévision me poussa à la parcourir
avec rapidité: j'y vis ces mots: _M. de Chateaubriand a enfin pris congé
du roi_. Ainsi, l'audience de congé avait eu lieu il y avait déjà cinq ou
six jours: elle précède immédiatement le départ des ambassadeurs. Le vôtre
était donc effectué; vous deviez même avoir passé les monts! Je demeurai
tranquille sous le coup, mais il ne porta pas à faux. D'affreuses douleurs
de cœur me saisirent; je réunis toutes mes forces pour les surmonter,
et me hâtai de me faire conduire ici, où mes pauvres domestiques me
soignèrent de bon cœur. Ces douleurs aiguës augmentaient de moment en
moment, elles m'ôtaient le pouls, la respiration, et presque la vie.
J'ai été bien soignée, le danger est passé. Ainsi une pensée a suffi pour
renverser une santé que les chagrins avaient toujours laissée inaltérable
(hors une fois)!
Que devins-je, hier au soir, en revenant aux lieux d'où j'étais partie le
matin pleine d'espérance et de joie, parce que je ne prévoyais point
d'obstacle à notre réunion? Je dois rester ici jusqu'à ce que M. de V.
revienne à Lyon. Il plaint ma solitude, et les ennuis qui la troublent; il
ne m'aurait pas refusé son agrément pour le voyage de Rome, entrepris sous
vos auspices; votre heureuse compagne ne m'aurait d'abord aimée que de sa
tendresse pour vous; mais, bientôt, elle m'aurait aimée pour moi-même.
Quelle femme au monde pourrait lui offrir une affection plus tendre et
plus vive, des soins plus doux et plus caressants? Que mes heures, que mes
jours seraient bien employés à la distraire de ses maux, s'ils duraient
encore, à la délasser des contraintes de la position! Mon pauvre ami, que
je me sentais heureuse de devenir l'amie de votre femme: de ne vous voir,
de ne vous aimer qu'ensemble; et de vous confondre dans mon cœur en vous
apercevant l'un et l'autre pour la première fois, en allant vous chercher
tous deux en toute sécurité. Et tout cela n'était qu'un rêve! Pauvre
Marie! Oublie l'espérance, suis encore un peu de temps ta carrière
solitaire, marche encore sans assistance et sans appui!
_Du 17_.--Hier, quoique souffrante, j'ai lu les _Débats_. L'article paru ne
confirmait pas votre départ, mais ce silence ne me rassure pas, parce que
je l'avais aussi remarqué lors de votre nomination. Aujourd'hui, triste,
abattue, je parcourais avec langueur et distraction la séance du 11.
Je me réveille en apercevant ce nom trop cher que j'entends toujours
intérieurement. C'est M. Dupin qui le prononce. Il dit: «Ce Chateaubriand,
dont le nom se lie inséparablement à la liberté de la presse: _quoique
absent de la France, sa voix y retentit encore dans tous les souvenirs_.»
Ces paroles excitent un enthousiasme général... Voilà donc la confirmation
de votre départ! Les termes sont ceux que mon cœur aurait employés; mais
il est donc vrai que, déjà depuis plusieurs jours, vous êtes _absent de
la France!_ Vous l'avez toujours chérie; n'oubliez pas ceux que vous y
laissez! Puissent leurs regrets ne pas vous poursuivre, puissent ces
ombres, trop fidèles, ne pas obscurcir pour vous les beaux jours de
l'Italie! et puissiez-vous y trouver, avec l'éclatante réparation qui vous
y attend, la fin de vos ennuis et l'oubli des injustices sans bornes et
sans nombre qui n'ont pu ni vous lâcher, ni vous changer.
_Du 18_.--Mon ami, quelles tristes lettres je vous écris, moi qui voudrais
acheter votre bonheur au prix du mien! Quelle âme blessée vous avez
recueillie! C'est un chagrin de plus pour moi de ne pouvoir retenir ma
tristesse et de l'envoyer jusqu'à vous. Pardonnez-la-moi ou soyez-en
reconnaissant; il y a dans mon attachement pour vous une confiance intime
et expansive qui m'empêche de vous cacher aucune de mes impressions,
malgré le désir sincère que j'en ai quand elles sont pénibles.
_18 au soir_.--Depuis trois jours j'oubliais d'envoyer à la poste. Mais
voici une lettre de vous. Elle est timbrée de _Paris 13 juin, Chambre des
Pairs_. Vous n'étiez donc pas parti le 10, ainsi qu'amis et ennemis se
sont rencontrés pour me le faire croire? Quel changement autour de moi!
Cette lettre m'a remplie de trouble, d'étonnement, et de regret, mais
aussi de consolation, car vous êtes en France et vous m'aimez! Je l'ai
relue plusieurs fois; puis, la pressant sur mon cœur souffrant, comme un
baume pour les blessures, je me suis endormie d'un sommeil paisible qui
s'est prolongé trois heures et a commencé ma convalescence. Je suis
confuse d'avoir tant souffert et de vous le dire. Mais ma lettre partira
telle qu'elle est. Vous y verrez, il est vrai, que j'ai besoin d'appui;
mais je le trouverai tout entier dans les fréquentes expressions de votre
tendresse; elles suffiront à tout, même à une absence éternelle. Soutenue
par vous, je ne vous donnerai que des consolations.
Que d'espérances cette lettre m'apporte! Je veux m'y livrer; cette fois
encore elles m'aideront. Mais la série d'espérances déçues qui me sont
venues de vous, et de craintes chimériques qui m'ont troublée à votre
sujet, serait singulière à détailler. L'absence donne naissance à beaucoup
de déceptions; mais quelle absence que la nôtre! elle n'a point eu de
commencement, puisse-t-elle avoir une fin! Ainsi, en mettant tout au pire,
vous reviendrez donc tous les ans à Paris! Si je l'habitais, cette
espérance me rendrait heureuse. Elle change déjà l'aspect de ma profonde
vallée.
J'ai lu, dans les _Débats_ du 13, un article qui commence ainsi: «M. de
Villèle et ses plans secrets...» Cet article est de vous, c'est le réveil
du lion! Dieu vous garde, noble et intrépide ami! Quant à votre gloire,
elle s'accroîtra, je le sais, et sortira plus brillante et plus pure de
cette troisième persécution.
Mon fils est sans reproche. Sa passion pour l'état militaire le lui a
fait embrasser bien avant la fin de ses études; il est entré au service
prématurément, à l'époque de la guerre d'Espagne; il a été fait lieutenant
à la rentrée du prince. Sa conduite est parfaite. Il a d'excellentes
qualités. Il y a deux ans que nous ne nous sommes vus. Je ne sais quand je
le retrouverai. Son père en décidera. Je n'en puis dire plus.
C'était bien la marquise de Ganges qu'il fallait lire. Je n'avais
confondu que le titre de ce malheureux modèle. Mais ne rappelons plus les
souvenirs! Ce n'est pas impunément que je les ai rassemblés, pour que vous
eussiez une idée vraie du cœur qui vous aime.
Ainsi donc, mon projet était impossible! Si vous connaissiez ma timidité,
vous m'aimeriez de l'avoir formé; je serais embarrassée devant tout autre
que vous; mais vous, qui connaissez le fond des cœurs, vous voyez le mien.
Vous ne tournerez en dérision ni sa confiance, ni l'ignorance du monde où
je suis demeurée. Pourquoi faut-il que vous soyez privé de moi? Cette
douceur et cet abandon vous reposeraient! L'explication que vous me donnez
m'oblige à vous prier de régler vous-même ma conduite en ce qui vous
concerne. Mais est-il possible que la pensée faible et incertaine de votre
Marie inconnue puisse arriver jusqu'à vous, à travers le bruit et le
trouble d'une existence si forte et si tumultueuse? C'est le brin d'herbe
qui se fait jour dans le marbre et le granit.
Adieu, mon maître chéri, mes vœux vous suivent.