_De M. de Chateaubriand_
Paris, ce 13 juin 1828.
Enfin, me voilà libre de causer avec vous. Il m'a fallu franchir les
premiers moments d'une position nouvelle, et répondre à plus de cent
lettres de demandes ou de compliments. Ma main est si fatiguée que je puis
à peine écrire, mais le cœur n'est pas las, et il est à vous.
Que ne puis-je disposer de ma vie! quel bonheur j'aurais de vous voir avec
nous! Mais je ne puis rien, et je ne hasarderai pas même une proposition
qui paraîtrait extraordinaire. Beaucoup de vertus ne sont pas toujours des
raisons de paix, de douceur, et de bonheur.
Une chose me console. Ma vie est d'une vicissitude si continuelle que je
parierais ne rester à Rome que quelques moments. Irai-je même? Je suis
nommé, mais je ne suis pas parti, et je ne puis partir, au plus tôt, que
vers la fin du mois prochain. Que de choses peuvent arriver dans cet
intervalle! Ah! comment songerais-je à associer une autre existence à une
existence aussi troublée et aussi incertaine que la mienne?
«_Vous ne vivrez pas jusqu'à mon retour!_» Ne le croyez pas! Vous me
survivrez de longues années. Mais savez-vous une chose? Il faut absolument
que je vous voie! Si vous perdez vos illusions, tant mieux pour vous; si
je les réalise, elles deviendront des vérités. N'êtes-vous pas fatiguée de
cette ombre qui vous poursuit comme vous me poursuivez? Il y avait d'abord
du charme, dans cette amitié adressée à quelque chose d'inconnu: mais ce
charme, à la longue, devient une espèce de désespoir. Quand je n'aurais
pas pour moi toutes les bizarreries de ma destinée, les sessions me
ramèneront nécessairement tous les ans. Je ne sortirai pas de France ou je
n'y rentrerai pas sans vous voir, mon parti est arrêté.
J'attendais une explication sur votre vie. Vous ne me la donnez pas.
Parlez-moi de votre fils! Est-ce la marquise de Ganges qu'il faut lire
dans votre lettre? Écrivez-moi comme à l'ordinaire! Rien n'est changé.
Écrivez-moi!