_À M. de Chateaubriand_
Hlle, 24 mars 1828.
Mon ami, pour me reposer de la lettre que je vous écrivis le 15 de ce mois,
je suis revenue passer quelques jours au milieu de mon _déblaiement_.
Pour mon hygiène morale, j'ai relu d'un bout à l'autre les mémoires de La
Rochejacquelein, et le numéro du _Conservateur_ dans lequel vous en avez
fait un magnifique résumé. Lorsqu'on fixe son attention sur ces grandes
souffrances, sur ces hautes vertus, on rougit d'accorder tant de
sensibilité aux revers qui n'affligent qu'une famille, aux chagrins qui
n'atteignent qu'un ou deux cœurs... on retrouve alors la force de
reprendre son fardeau, et de bon cœur, suivant la volonté de Dieu. Mais
on ne marche point sans penser: tout mon courage n'a pu suffire à vous
éloigner tout à fait, et, faute de pouvoir m'en défendre, je vous ai mis
de moitié dans mes rêves.
Ce qui n'en pas un, c'est le désir d'avoir un hôpital dans le département
de l'Ardèche. À force de le désirer, nous avons déjà une grande et belle
maison, huit lits, une petite Sainte Vierge, des promesses pour environ
mille francs de rentes, plus deux saintes religieuses habituées, en fait
de charité, à faire de rien toutes choses. Nous avons donc cela, mais rien
de plus. Si vous étiez devenu président des ministres, comme je l'espérais,
nous vous aurions mis dans la balance avec toutes nos ressources, et vous
auriez pesé plus que notre grande maison. Vous nous auriez fait avoir je
ne sais quoi, qui nous aurait fait faire les premiers pas (les seuls
difficiles dans ces sortes d'entreprises), et nous aurait peut-être donné
le droit de faire porter votre nom chéri à notre hospice... Mais, pour
n'être point ministre, vous n'en êtes pas moins _vous_, et qui sait si
vous ne prendrez pas un peu d'intérêt aux projets de votre Marie, comme
vous en prenez à sa vallée?
Pauvre vallée; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-être! Que
j'aimerais à avoir son _portrait_ écrit par vous! J'ai le plan d'un petit
appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu'à présent je vous
destine avec délices. Deux croisées au midi, la cheminée entre deux.
En face du lit, une croisée au levant. Un cabinet de toilette, aussi
au levant. Un cabinet d'étude au couchant... La vue de la vallée de
Beauchastel, le bassin du Rhône et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne
pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une propriété
favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, près d'un cœur
ami, dans un climat béni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la
politique ne sont pour rien dans ce doux rêve. Il est pour moi comme votre
_royaume de Grèce_ était pour vous autrefois: moins chimérique, pourtant,
si vous m'aimez un jour autant que je vous aime à présent. Alors donc,
pourquoi ne viendriez-vous pas goûter la paix de cette riante retraite que
votre pensée m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre
hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles
amies, de vos malades, des vieux prêtres auxquels nous destinons aussi un
asile, tout le bonheur que votre présence chérie leur apporterait. Je
crois à présent plus que jamais qu'à force de désirer les choses, elles
arrivent... Quoique ce soit aujourd'hui le dixième jour et que je n'aie
rien, je n'ai pas d'inquiétude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me
persuade que vous n'êtes pas souffrant.
Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre
qui m'en coûte _haut comme cela_. Il est six heures du soir, et je suis
descendue au jardin à onze heures. J'ai dîné dans une petite cabane sur
le ruisseau, c'est de là que je vous écris. Le temps est charmant, tout
pousse, l'air est doux et embaumé, on sent le printemps encore plus qu'on
ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands
arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent déjà dans les
chèvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur ménage. J'ai passé la
journée auprès des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines
de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bégonias, et d'autres
bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dîné dans ma cabane avec moi? Vous
auriez été heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer le _soleil de ma
Savane_, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout
cet enchantement si bon à partager avec ce qu'on chérit.
_Du 25_.--Je viens d'assister à l'installation des deux religieuses
trinitaires dans notre _hospice_. En entrant dans l'allée droite qui
précède la maison, j'ai frissonné de la pensée que mon exil s'achèverait
là. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu
toute ma destinée, mes yeux ne s'en sont pas détournés. _Notre vie et
notre cœur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et
de l'autre!_
_Du 26_.--Ami trop aimé, je reçois votre lettre, elle m'accable. Je sens
que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que
ferai-je, je suis déjà lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie,
c'est un faible roseau! Je ne puis répondre aujourd'hui à cette lettre
cruelle et douce: mais, au milieu de cet _orage_ de larmes que je n'ai pu
conjurer, je vous répète vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et
n'oubliez pas votre dernière sœur!