XXI

_À M. de Chateaubriand_

Hlle, 24 mars 1828.

Mon ami, pour me reposer de la lettre que je vous écrivis le 15 de ce mois,

je suis revenue passer quelques jours au milieu de mon _déblaiement_.

Pour mon hygiène morale, j'ai relu d'un bout à l'autre les mémoires de La

Rochejacquelein, et le numéro du _Conservateur_ dans lequel vous en avez

fait un magnifique résumé. Lorsqu'on fixe son attention sur ces grandes

souffrances, sur ces hautes vertus, on rougit d'accorder tant de

sensibilité aux revers qui n'affligent qu'une famille, aux chagrins qui

n'atteignent qu'un ou deux cœurs... on retrouve alors la force de

reprendre son fardeau, et de bon cœur, suivant la volonté de Dieu. Mais

on ne marche point sans penser: tout mon courage n'a pu suffire à vous

éloigner tout à fait, et, faute de pouvoir m'en défendre, je vous ai mis

de moitié dans mes rêves.

Ce qui n'en pas un, c'est le désir d'avoir un hôpital dans le département

de l'Ardèche. À force de le désirer, nous avons déjà une grande et belle

maison, huit lits, une petite Sainte Vierge, des promesses pour environ

mille francs de rentes, plus deux saintes religieuses habituées, en fait

de charité, à faire de rien toutes choses. Nous avons donc cela, mais rien

de plus. Si vous étiez devenu président des ministres, comme je l'espérais,

nous vous aurions mis dans la balance avec toutes nos ressources, et vous

auriez pesé plus que notre grande maison. Vous nous auriez fait avoir je

ne sais quoi, qui nous aurait fait faire les premiers pas (les seuls

difficiles dans ces sortes d'entreprises), et nous aurait peut-être donné

le droit de faire porter votre nom chéri à notre hospice... Mais, pour

n'être point ministre, vous n'en êtes pas moins _vous_, et qui sait si

vous ne prendrez pas un peu d'intérêt aux projets de votre Marie, comme

vous en prenez à sa vallée?

Pauvre vallée; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-être! Que

j'aimerais à avoir son _portrait_ écrit par vous! J'ai le plan d'un petit

appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu'à présent je vous

destine avec délices. Deux croisées au midi, la cheminée entre deux.

En face du lit, une croisée au levant. Un cabinet de toilette, aussi

au levant. Un cabinet d'étude au couchant... La vue de la vallée de

Beauchastel, le bassin du Rhône et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne

pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une propriété

favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, près d'un cœur

ami, dans un climat béni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la

politique ne sont pour rien dans ce doux rêve. Il est pour moi comme votre

_royaume de Grèce_ était pour vous autrefois: moins chimérique, pourtant,

si vous m'aimez un jour autant que je vous aime à présent. Alors donc,

pourquoi ne viendriez-vous pas goûter la paix de cette riante retraite que

votre pensée m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre

hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles

amies, de vos malades, des vieux prêtres auxquels nous destinons aussi un

asile, tout le bonheur que votre présence chérie leur apporterait. Je

crois à présent plus que jamais qu'à force de désirer les choses, elles

arrivent... Quoique ce soit aujourd'hui le dixième jour et que je n'aie

rien, je n'ai pas d'inquiétude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me

persuade que vous n'êtes pas souffrant.

Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre

qui m'en coûte _haut comme cela_. Il est six heures du soir, et je suis

descendue au jardin à onze heures. J'ai dîné dans une petite cabane sur

le ruisseau, c'est de là que je vous écris. Le temps est charmant, tout

pousse, l'air est doux et embaumé, on sent le printemps encore plus qu'on

ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands

arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent déjà dans les

chèvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur ménage. J'ai passé la

journée auprès des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines

de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bégonias, et d'autres

bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dîné dans ma cabane avec moi? Vous

auriez été heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer le _soleil de ma

Savane_, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout

cet enchantement si bon à partager avec ce qu'on chérit.

_Du 25_.--Je viens d'assister à l'installation des deux religieuses

trinitaires dans notre _hospice_. En entrant dans l'allée droite qui

précède la maison, j'ai frissonné de la pensée que mon exil s'achèverait

là. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu

toute ma destinée, mes yeux ne s'en sont pas détournés. _Notre vie et

notre cœur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et

de l'autre!_

_Du 26_.--Ami trop aimé, je reçois votre lettre, elle m'accable. Je sens

que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que

ferai-je, je suis déjà lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie,

c'est un faible roseau! Je ne puis répondre aujourd'hui à cette lettre

cruelle et douce: mais, au milieu de cet _orage_ de larmes que je n'ai pu

conjurer, je vous répète vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et

n'oubliez pas votre dernière sœur!

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 41 / 122 题