_De M. de Chateaubriand_
Paris, le 21 mars 1828.
Mon amie, pourquoi cette lettre triste et contrainte? Vous aurais-je
blessée sans le vouloir? Avez-vous cru que je vous disais que j'étais
souffrant pour abréger ma lettre? Vous auriez été injuste, je souffrais
beaucoup, et je souffre encore. Mais ne parlons point de mes maux!
Je ne vous engagerai jamais à vous transformer en solliciteuse. J'aimerais
mieux mourir que de demander une faveur, une place, et même un service à
qui que ce soit; je comprends donc très bien votre répugnance. Mais je
n'aime point que vous n'ayez besoin que de M. de Berbis, et il me semble
que, si je vous parlais de venir à Paris, je n'étais pas aussi généreux et
désintéressé que j'en avais l'air. Je meurs d'envie de vous voir: cela
vous fait-il bien de la peine? Je me creuse la tête à deviner ce que j'ai
pu faire qui vous ait donné ce mouvement d'irritation et de peine. Vous
voyez du moins que j'ai déjà tous les symptômes d'une vieille et longue
amitié! Peut-être me suis-je trompé? Peut-être n'avez-vous rien contre
moi? Vous m'avez promis que nous n'aurions jamais d'orages; mais les
habitantes des montagnes peuvent-elles bien tenir cette promesse?
Je ne vous parle point de politique. Nous sommes encore chancelants, mais
nous finirons par marcher. Il est toujours question de moi pour un
ministère. Je ne sais si cela s'arrangera, j'espère que vous ne croyez pas
à la Révolution renaissante et à toute cette fantasmagorie de l'opposition
Villéliste. Il n'y a plus en France de principe révolutionnaire, le peuple
ne remuera pas; l'armée est fidèle, nous jouissons de toute les libertés
raisonnables. Le gouvernement seul pourrait se précipiter; mais, s'il est
sage, de longue années de repos sont assurées à la France.
Elles seront pour vous, ces années, et non pour moi qui m'en vais, et dont
la destinée est d'être troublé jusqu'à ma dernière heure: vivez longtemps,
vivez heureuse et n'oubliez pas votre tout à la fois vieux et nouvel ami!