MON AMI,

Je viens de recevoir votre lettre du 26. J'y réponds tout de suite; je ne

veux pas que le courrier retourne sans vous porter les larmes et les

tendresses d'une autre ancienne amie dont la mort pourra seule vous

priver. Je pleure avec vous celle que vous venez de perdre; elle était

digne de vous aimer, et toutes ses nobles vertus étaient récompensées par

votre tendresse et votre suffrage. Hélas! je voudrais avoir eu son sort et

être où elle est; et pourtant, si elle s'est vue mourir, quel regret elle

a dû éprouver de quitter la vie sans presser encore une fois votre main,

sans retrouver encore une fois votre regard! Tout ce qu'il y a de plus

soumis dans la résignation à la volonté de Dieu suffit à peine à un tel

sacrifice. Pauvre ange souffrant! vous endurez dans ce moment l'une des

deux véritables infortunes de notre vie mortelle, la perte de ce qu'on

aime, et vous ne la sentez que trop! Je vous plains du fond d'un cœur

tout à vous. Je connais cette douleur, je sais la trace qu'elle laisse

dans l'âme. L'amie qui vous a quitté était ornée de tous les dons qui lui

avaient obtenu votre attachement; et celle que la Providence semble vous

envoyer à la place n'est qu'un écho mélancolique et fidèle, qui, dans un

lieu désert, répète vos soupirs. Mais, de si loin, cette voix, si faible,

pourra-t-elle arriver jusqu'à vous?--Et vous me demandez si vous êtes

quelque chose dans ma vie! Vous m'assurez que mon affection suffirait

pour vous faire oublier bien des jours pénibles; vous me demandez de vous

consoler! Mon front s'abaisse et mon cœur bat à ces paroles: je les

reçois comme une bénédiction, elles adoucissent tous les regrets, tous les

chagrins de ma vie; elles me rendraient heureuse si je pouvais l'être

quand vous ne l'êtes pas. Je vous le dis sans contrainte, parce que je ne

vous ai jamais vu: si j'avais vécu près de vous, il est probable que vous

n'auriez jamais su combien vous étiez aimé, ou plutôt je sens que je

n'aurais pas osé vous tant aimer en votre présence.--Il y quatre jours que

j'ai reçu une lettre de M. Hyde de Neuville: je la parcourus deux fois

très rapidement pour y chercher votre nom; ne l'y trouvant pas, je la

lisais posément, lorsque j'arrivai à ce passage: «Celui que nous aimons et

admirons se porte bien. (Bon M. de Neuville! Ces douces paroles se sont

gravées dans mon cœur à côté des plus chères obligations que je vous ai).

Il a pu être ministre, il y a deux jours, il ne l'a pas voulu[15]. Il est

cependant probable qu'il le sera encore; mais il est certain qu'il n'y

consentira qu'avec les moyens d'être utile au roi et à la France. Quand on

fait un aussi grand sacrifice que l'acceptation d'un portefeuille dans des

circonstances aussi pénibles, il faut au moins s'assurer tous les moyens

de succès.»

[Note 15: A la chute du cabinet Villèle, Charles X avait fait offrir à

Chateaubriand le ministère de l'instruction publique dans le nouveau

cabinet: mais Chateaubriand avait refusé, en déclarant qu'il ne voulait

rentrer au pouvoir que par la porte du ministère des affaires étrangères,

par laquelle il en était sorti trois ans auparavant.]

Cette lettre me combla de joie, et admirez ma folie! Ce ministère, que je

redoutais pour votre santé, pour votre repos et aussi pour le mien, dont

la seule crainte m'avait jetée dans un si grand accablement, à présent

qu'on me l'annonçait comme un événement probable, ne me donnait qu'une

vive satisfaction. J'étais transportée à l'idée d'une réparation éclatante,

d'un triomphe public. Faible femme que je suis! Comme si vous aviez

besoin de tout cela, _vous!_

L'autre jour, un jeune homme, qui était à Paris cet été, me racontait quel

enthousiasme vous aviez fait naître à la séance de M. Villemain[16], et

comment une foule immense, ravie de vous voir et de vous rendre hommage,

vous avait accompagné jusque chez vous. «Sa belle figure, disait-il, et

son regard animé peignaient franchement sa satisfaction.» Toutes les

conversations ramènent votre nom et votre éloge, tous les journaux en

retentissent, je vous retrouve dans le cœur de mes amis, dans vos

ouvrages, où je «m'amourache», comme dit ma mère, au point que, lorsque

j'ouvre un de vos volumes, je ne puis m'en arracher. Vous remplissez ma

vie: vous charmez ma solitude, mon affection pour vous croît avec mon

estime, heureuse que je suis de ne sentir les bornes ni de l'une ni de

l'autre! et ce sentiment n'est pas d'un jour! Je me suis rendue malade en

relisant les deux premières lettres que je vous écrivis, il y a onze ans,

et vos réponses. Alors le regret altéra ma santé et peu s'en faut qu'il ne

l'altère encore aujourd'hui quand je pense à tant d'années perdues pour

une amitié si chère! Nous devions donc une fois nous aimer, nous

rencontrer dans ce monde?... A ces pensées un frisson me saisit. Je me

souviens que nous ne nous connaissons point, que nous ne nous verrons

peut-être jamais, que vous ne m'aimerez peut-être pas... Si ce malheur

m'arrivait, je crois que ce serait le dernier de mes malheurs.

[Note 16: Villemain avait été chargé par l'Académie de rédiger, en

collaboration avec Châteaubriand et Lacretelle, une adresse au roi

contre le rétablissement de la censure.]

Il y a dans votre lettre des choses si tristes que mes larmes ne peuvent

tarir depuis que je l'ai lue. O mon maître bien-aimé! avez-vous donc reçu

de si profondes blessures? vous, placé si haut, comment n'avez-vous pu

échapper aux traits de l'adversité? Hélas! j'ai trop bien deviné, il y a

sans doute dans votre cœur une sorte de sensibilité de femme qui vous a

rendu vulnérable a des peines que vous méritiez d'ignorer.

Le chevalier de Berbis _est un homme d'acier dur et tranchant, mais pur et

fidèle_. C'est un saint qui s'en va faisant le bien. Sa sœur est l'amie

de ma mère: ses nièces sont mes amies: je lui ai des obligations et je

l'estime parfaitement, ce qui dans mon cœur compose toujours une

véritable tendresse. Il disait plaisamment que M. de Villèle lui avait

l'obligation de n'être pas l'homme de France le plus laid; il est vrai

qu'il l'est au point qu'en le voyant vous ne pourrez vous empêcher de rire

de la qualification de «mon chevalier», comme je riais moi-même en

l'écrivant comme preuve de ma solidité. Adieu, mon maître bien-aimé, j'ai

mis en vous toute mon espérance! Si jamais vous prenez un peu d'amitié

pour moi, j'aurai tout sur la terre en dépit d'un sort contraire.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 24 / 122 题