I
_À M. le vicomte de Chateaubriand_
Hlle, 14 novembre 1827.
Monsieur le Vicomte,
Depuis que je sais aimer et honorer quelque chose, vous avez tout mon
respect et tout mon attachement; à mesure que votre caractère public s'est
développé, ces sentiments se sont fortifiés dans mon cœur, et ils y ont
enfin jeté de si profondes racines que je me crois quelques droits à
votre bienveillance, parce que, depuis bien des années, les principaux
événements de votre vie forment un des plus chers intérêts de la mienne.
Depuis que notre ami commun, M. Hyde de Neuville, est revenu des pays
étrangers, il m'a donné de vos nouvelles de loin en loin. Mais le voilà
trop occupé des élections pour que je puisse en attendre, ni même lui en
demander.
Cependant, je viens de lire, dans le _Journal des Débats_ du 9 novembre,
la lettre que vous avez adressée au rédacteur du courrier. Mes yeux se
sont mouillés de larmes en y voyant que «votre santé est altérée par un
travail excessif et par les vives inquiétudes que vous cause une autre
sauté qui vous est plus chère que la vôtre!»
En prenant, monsieur, la liberté de vous écrire et de vous dérober
quelques minutes d'un temps toujours si précieux, et dans ce moment si
péniblement employé, je serais coupable d'une indiscrète présomption, si
le sentiment qui dicte ma lettre n'était pas de ceux qu'il est toujours
doux et honorable d'inspirer, et d'accueillir. Vous êtes fait pour en être
touché, et j'en suis si persuadée que j'ose vous en demander une preuve.
Remettez ma lettre à votre secrétaire, et recommandez-lui de m'adresser,
tous les quinze jours, deux lignes en forme de bulletin, qui me tirent
d'inquiétude sur votre santé, et sur Mme de Chateaubriand!
Cependant, monsieur, si vous ne jugez pas à propos d'accorder un soin si
obligeant à une personne qui vous est étrangère, et qui probablement ne
vous verra jamais, je vous prie au moins de juger ma lettre d'après les
circonstances qui me sont personnelles et non d'après les règles générales
de la bienséance! Je ne crois cependant pas les enfreindre aujourd'hui; il
me paraît simple de vous demander de vos nouvelles, et juste que vous m'en
fassiez donner, car j'ai passé beaucoup d'années, je ne dis pas à vous
admirer (l'admiration ne me donnerait aucun droit particulier auprès de
vous), mais à vous chérir avec une attention que rien n'a pu détourner.
D'ailleurs qui peut mieux que vous justifier une exception, et combien de
fois ne devez-vous pas avoir reçu des marques d'attachement de personnes
auxquelles le sort, ainsi qu'à moi, a refusé le bien de vous connaître et
d'obtenir votre affection?
Recevez donc avec bienveillance l'assurance du profond attachement que je
vous ai voué pour toujours, et celle des vœux que je ne cesse de former
pour votre bonheur.
j'ai l'honneur d'être avec un tendre respect, monsieur le vicomte, votre
très humble servante.
La marquise de V... née d'H.
H., 13 novembre 1827,
près La Voulte en Vivarais.