Fichte, embarrassé de ce qui restait d’expérience dans les idées de
Kant, de la part, si restreinte qu’elle fût, que Kant laissait aux
choses, au monde extérieur, supprima net le monde extérieur, comme
Berkeley, et affirma que le _moi_ humain seul existe. Kant disait que le
monde nous fournissait la matière de l’idée et que nous fournissions la
forme. Pour Fichte, forme et matière, tout vient de nous. Qu’est-ce
alors que la sensation? Ce n’est autre chose que l’arrêt du _moi_
rencontrant ce qui n’est pas lui, le choc du moi contre ce qui le
limite. Mais alors le monde extérieur existe donc, car que serait
l’arrêt de notre esprit par rien et le choc de notre esprit contre
rien?--Mais ce non moi qui arrête le moi est précisément un produit du
moi, un produit de l’imagination qui crée un objet, qui projette en
dehors de nous une apparence devant laquelle nous nous arrêtons comme
devant quelque chose de réel qui serait en dehors de nous.
Cette théorie est très difficile à comprendre; mais marque un très bel
effort de l’esprit.
En dehors de nous, cependant, y a-t-il quelque chose?--Il y a l’esprit
pur, Dieu. Qu’est-ce que Dieu? Pour Fichte, c’est (souvenir très évident
de Kant) c’est l’ordre moral. La moralité est Dieu et Dieu est la
moralité. Nous sommes en Dieu et c’est toute la religion, quand nous
faisons le devoir sans aucune considération de la conséquence de nos
actes; nous sommes hors de Dieu, et c’est l’athéisme, quand nous
agissons en vue des résultats que nos actes peuvent avoir. Et ainsi
morale et religion se confondent et la religion n’est que la morale en
sa plénitude et la morale complète est toute la religion. «Le saint, le
beau et le bon sont l’apparition immédiate [si elle peut l’être] en nous
de l’essence de Dieu.»