Il résulte de ceci que pour Hume il n’y a pas de liberté. Très
évidemment; car, quand nous nous croyons libres, c’est que nous croyons
nous saisir comme cause. Or le mot cause ne signifie rien. Nous sommes
une succession de phénomènes très absolument déterminés. La preuve,
c’est que nous prévoyons, et presque toujours juste (et nous pourrions
prévoir toujours juste si nous connaissions complètement le caractère
des personnes et les influences qui agissent sur elles), _ce que feront_
les gens que nous connaissons, ce qui serait impossible s’ils faisaient
ce qu’ils voudraient. Et moi, au moment même où je suis absolument sûr
que je fais telle chose parce que je l’ai voulu, je vois mon ami sourire
et me dire: «J’étais sûr que vous le feriez. Tenez, je l’avais mis sur
ce papier.» Il me comprenait comme _nécessité_, alors que je me sentais
comme libre. Et lui, réciproquement, se croira libre en faisant une
chose que, moi, j’aurai parié à coup sûr qu’il ne manquerait pas de
faire.
Quelle morale peut avoir Hume avec de tels principes? D’abord, il
proteste contre ceux qui, de ses principes, concluraient à l’immoralité
de son système. Prenez garde, dit-il spirituellement, comme Spinoza, du
reste, ce sont les partisans du libre arbitre qui sont immoraux. Sans
doute! C’est quand il y a liberté qu’il n’y a pas responsabilité. Je ne
suis pas responsable de mes actions si elles ne se rattachent en moi à
rien de durable ni de constant. J’ai tué. C’est en vérité par hasard, si
ça été par une détermination toute isolée, toute détachée du reste de
mon caractère, momentanée, et je suis infiniment peu responsable. Mais
si toutes mes actions sont enchaînées, sont conditionnées les unes par
les autres, dépendent chacune de toutes, si j’ai tué, c’est parce que je
suis un assassin à tous les instants de ma vie ou à peu près et alors,
oh! que je suis responsable!
Notez que c’est bien ainsi que les juges prennent les choses, puisqu’ils
recherchent si attentivement les antécédents de l’accusé. Ils le
trouvent d’autant plus coupable qu’il a montré toujours des instincts
mauvais.--Donc ils le trouvent d’autant plus responsable qu’il a été
plus _nécessité_?--Oui.
Donc Hume ne se croit pas forclos en morale; il ne croit pas qu’il lui
soit interdit par ses principes d’en avoir une et il en a une. C’est une
morale de sentiment. Nous avons en nous l’instinct du bonheur et nous
cherchons le bonheur; mais nous avons aussi un instinct de bienveillance
qui nous porte à chercher le bonheur général et la raison nous dit qu’il
y a conciliation, ou plutôt qu’il y a concordance entre ces deux
instincts, parce que ce n’est que dans le bonheur général que nous
trouverons notre bonheur particulier.