Au _sensualiste_ Locke succéda l’_idéaliste_ effréné qui a nom Berkeley,
anglais comme lui. Il écrivit très jeune, continua d’écrire jusqu’à
l’âge de soixante ans et mourut à soixante-huit. Il ne croyait pas à la
matière, il ne croyait pas au monde extérieur. C’est toute sa
philosophie. Pourquoi n’y croyait-il pas? Parce que tous les penseurs
sont d’accord sur ceci que nous ne pouvons pas savoir si nous voyons le
monde extérieur _comme il est_. Mais alors, si nous ne le connaissons
pas, pourquoi affirmons-nous qu’il existe? Nous ne savons rien de lui.
Or, nous ne devons construire le monde qu’avec ce que nous en savons et
faire autrement ce n’est pas philosopher, c’est se livrer à
l’imagination. Or, que savons-nous du monde? Nos idées et rien que nos
idées. Eh bien disons: il n’y a que des idées. Mais d’où nous viennent
ces idées? Les expliquer comme venant du monde extérieur que nous
n’avons jamais vu c’est expliquer l’obscur par le plus obscur. Elles
sont spirituelles, elles nous viennent sans doute d’un esprit, de Dieu.
Cela c’est possible et n’est pas illogique et Berkeley y croit.
Cette doctrine, aux yeux du bon sens, peut ne paraître qu’une simple
fantaisie; mais Berkeley y voyait beaucoup de choses très importantes et
très salutaires. Si vous croyez à la matière, vous pouvez ne croire qu’à
elle et voilà le matérialisme avec ses conséquences morales, qui sont
immorales; si vous croyez à la matière et à Dieu, vous êtes tellement
gênés par ce dualisme que vous ne savez comment séparer la nature de
Dieu et il arrive que vous voyez Dieu dans la matière, ce qui s’appelle
le panthéisme. En un mot, entre nous et Dieu Berkeley a supprimé la
matière pour que nous nous sentions immédiatement en contact, pour ainsi
parler, avec Dieu. Il tient beaucoup de Malebranche qu’on peut dire
qu’il ne fait que pousser à l’extrême. Quoique évêque, il n’a pas été
arrêté, comme Descartes par cette idée que Dieu ne peut pas nous tromper
et il répondait que Dieu ne nous trompe pas, qu’il nous donne des idées
et que c’est nous qui nous trompons en leur attribuant une autre origine
que lui; ni il n’a été arrêté comme Malebranche par l’autorité de
l’Écriture qui dans la Genèse montre Dieu créant la matière. Il ne
voyait sans doute là qu’un sens symbolique, une simple manière de parler
à l’usage de la foule.