Notre âme est immatérielle et _plus complète_ que celle des animaux; car
saint Thomas ne refuse pas formellement une âme aux animaux; l’instinct
des animaux c’est l’âme sensitive d’Aristote, qui est capable de quatre
facultés: sensibilité, imagination, mémoire et _estimation_,
c’est-à-dire intelligence élémentaire: «L’oiseau amasse de la paille,
non pour ce qu’elle délecte ses sens [non par mouvement de sensibilité]
mais parce qu’elle lui sert à faire son nid. Il est donc nécessaire que
l’animal perçoive ces intuitions qui ne tombent pas sous les sens. C’est
par opinion ou estimation qu’il perçoit ces intuitions, ces fins
lointaines...» Nous, hommes, nous avons une âme qui est sensibilité,
imagination, mémoire et raison. La raison est la faculté non seulement
d’avoir des idées, mais d’établir entre les idées des rapports et des
enchaînements de rapports et de concevoir des idées générales. La raison
s’arrête en deçà de Dieu parce que l’idée de Dieu précisément est la
seule qui ne peut pas être amenée en l’esprit par des rapports entre les
idées, Dieu dépassant toutes les idées; l’idée de Dieu est donnée par la
foi, que du reste la raison peut aider ensuite, la raison pouvant
travailler à rendre la foi sensible à la raison.
Notre âme est pleine de passions qu’on peut diviser en deux grandes
catégories; les passions de désir et les passions de colère. Les
passions de désir sont des mouvements très vifs ou violents vers quelque
chose qui nous paraît un bien; les passions de colère sont des
mouvements de révolte contre quelque chose qui s’oppose à notre
mouvement vers un bien. La racine commune de toutes les passions est
l’amour, car il va sans dire que c’est de lui que dérivent les passions
de désir et pour ce qui est des passions de colère elles n’existeraient
pas si nous n’avions d’amour pour rien, auquel cas notre désir n’étant
pas heurté ne se convertirait pas en révolte contre l’obstacle. Nous
sommes libres de faire le bien ou de faire le mal, de maîtriser nos
passions mauvaises et de suivre celles que la raison approuve. Ici
reparaît l’objection de la connaissance que Dieu doit avoir par avance
de nos actes: si Dieu prévoit nos actions nous ne sommes pas libres, si,
libres, nous agissons contrairement à ses prévisions, il n’est pas
tout-puissant, Saint Thomas y répond ainsi: «Il n’y a pas prévision, il
y a vision, parce que nous sommes dans le temps et Dieu dans l’éternité.
Il voit d’un seul regard et instantanément le passé, le présent et
l’avenir. Donc il ne prévoit pas, il _voit_ et cette vision ne gêne pas
la liberté humaine, non plus que d’être _vu_ agissant ne vous empêche
d’agir. De ce que Dieu connaît nos actions après que nous les avons
faites, personne ne dira que cela nous empêche de les avoir faites en
pleine liberté; or qu’il les connaisse avant c’est la même chose que les
connaître après, parce que pour lui, avant, pendant et après sont le
même moment.» Cela paraît subtil et ne l’est point, revenant à dire que
quand on parle de Dieu il ne faut pas parler de temps, Dieu étant en
dehors du temps comme de l’espace.