Saint Augustin de Thagaste (Afrique) longtemps païen, exerçant la
profession de professeur de rhétorique, devint chrétien et fut évêque
d’Hippone. C’est lui qui a _fixé_, de la façon la plus conforme et la
plus accessible aux intelligences occidentales, la doctrine chrétienne.
Au lieu de la confondre, plus ou moins intentionnellement, plus ou moins
par mégarde, avec le philosophisme, il s’est de toutes ses forces, qui
étaient grandes, attaché à l’en distinguer avec la dernière précision
possible. Les philosophes ont toujours envisagé le monde comme une
émanation de Dieu. Dès lors tout est Dieu. Ne raisonnons pas ainsi. Il
n’y a pas émanation, il y a création; Dieu a créé le monde et est resté
distinct de lui. Il l’habite de telle sorte que nous vivons en lui; _in
eo vivimus, movemur et sumus_; il l’habite tout entier, mais il n’est
pas tout; il est partout, il n’est pas tout. Dieu a créé le monde. Donc
dira-t-on, avant que le monde fût créé Dieu est resté un temps immense
sans rien faire. Point du tout, parce que le temps n’a commencé que du
moment où le monde a été créé. Dieu est en dehors du temps, L’éternel
c’est l’absence de temps. Dieu n’a donc pas été un instant avant la
création du monde. Ou, si voulez, il a été une éternité avant la
naissance du monde. Mais c’est la même chose; car l’éternité c’est le
temps n’existant pas.
Certains entendent Dieu en trois personnes par trois Dieux. Ce
polythéisme, ce paganisme est à rejeter. Mais comment comprendre?
Comment? Vous sentez-vous plusieurs âmes? Non. Et cependant il y a
plusieurs facultés de l’âme. Les trois personnes de Dieu sont les trois
facultés divines. L’homme est une âme et un corps. On ne doit pas douter
de l’âme; car douter c’est déjà penser et penser c’est être; nous sommes
avant tout des êtres pensants. Mais qu’est-ce que l’âme? Quelque chose
d’immatériel à coup sûr, puisqu’elle conçoit des choses immatérielles,
ligne, point, surface, espace. Il est aussi nécessaire que l’âme soit
immatérielle pour saisir l’immatériel, qu’il est nécessaire que la main
soit matérielle pour saisir une pierre.
D’où vient l’âme? De l’âme des ancêtres par transmission? Ce n’est pas
probable; car c’est la considérer comme matérielle. De Dieu par
émanation? Ce n’est pas admissible; c’est la même erreur que de croire
le monde émanation de Dieu. Là aussi il y a non émanation, mais
création. Dieu crée les âmes en destination des corps qui, eux, naissent
par hérédité. Le corps détruit, que devient l’âme? Elle ne doit pas
périr; car la pensée ne dépendant point des sens, il n’y a pas de raison
pour qu’elle disparaisse quand les sens disparaissent.
La liberté humaine est chose certaine; nous sommes libres de faire le
bien ou de faire le mal. Mais alors Dieu n’a pu _savoir d’avance_ ce que
je ferais aujourd’hui et par conséquent, voilà que Dieu, du moins en sa
puissance de savoir, est limité, n’est pas tout-puissant. Saint Augustin
répond confusément (car cette question est sans doute insoluble) que
nous avons une illusion de liberté, une illusion que nous sommes libres,
qui suffit pour que nous ayons du mérite si nous faisons bien et du
démérite si nous faisons mal, et que cette illusion de liberté est une
liberté relative, mais qui laisse absolue la prescience de Dieu et par
conséquent sa toute-puissance. L’homme du reste est extrêmement faible,
débile et incapable du bien à cause du péché originel, du péché de notre
premier père et de notre première mère, lequel s’est transmis par
hérédité jusqu’à nous, et nous paralyse. Mais Dieu nous aide et c’est ce
qui s’appelle la grâce. Il nous aide gratuitement comme l’indique le mot
grâce, et _s’il veut_ et quand il veut et dans la mesure qu’il veut. La
doctrine de la _prédestination_, par laquelle on est d’avance destiné à
être sauvé ou perdu, naîtra de là.