Le Christianisme se répandit dans l’Empire par la propagande des apôtres
et tout particulièrement de saint Paul à partir de l’année 40 environ.
Ses succès furent extrêmement rapides, surtout parmi les hommes et les
femmes du peuple et gagna peu à peu les classes supérieures. Comme
philosophie générale, le christianisme primitif n’apportait absolument
que les dogmes hébraïques: unité de Dieu, Dieu providentiel,
c’est-à-dire intervenant directement dans les événements humains;
immortalité de l’âme et récompenses et peines d’outre-tombe (idée
récente chez les Juifs, mais cependant antérieure au christianisme).
Comme morale il apportait quelque chose de tout nouveau et de si beau
qu’il n’est pas très probable que l’humanité le dépasse jamais et qui
peut, incomplètement et imparfaitement, se résumer ainsi: amour de Dieu;
il ne faut pas seulement craindre Dieu, comme les païens et comme les
anciens Juifs; il faut l’aimer, il faut l’aimer passionnément comme un
fils son père et tout faire pour cet amour et en considération de cet
amour;--tous les hommes sont frères comme fils de Dieu et ils doivent
s’aimer comme des frères; aimez votre prochain comme vous-même, aimez
celui qui ne vous aime pas; aimez vos ennemis; ne soyez pas avide des
biens de ce monde, ni ambitieux, ni orgueilleux; car Dieu aime les
petits, les humbles, les souffrants et les misérables et il exaltera les
petits et il déprimera les superbes.
Rien de pareil n’avait été dit dans toute l’antiquité et il faut des
prouesses d’ingéniosité, du reste intéressantes, pour trouver dans les
sages anciens quelques linéaments seulement de cette doctrine.
Enfin comme politique, si l’on peut parler ainsi, le christianisme
apportait cette nouveauté: il y a deux empires, l’empire de Dieu et
l’empire humain; vous ne devez pas tout à l’empire humain; vous ne lui
devez très fidèlement que ce qu’il lui faut pour qu’il soit fort et
conserve la Société; en dehors de lui et cela fait, vous êtes sujet de
Dieu et ne devez compte qu’à Dieu de vos pensées, de vos croyances, de
votre conscience et sur cette partie de vous même l’État n’a aucun
droit, ni aucune autorité, si ce n’est usurpée et tyrannique; et il y
avait dans cette parole comme la charte de la liberté individuelle,
comme la charte des droits de l’homme.
Comme élément de sensibilité, enfin, le christianisme apportait
l’histoire d’un jeune Dieu, infiniment bon et doux, qui n’avait jamais
maudit, qui avait été infiniment aimé, qui avait été persécuté, qui
avait été trahi, qui avait pardonné à ses bourreaux et qui était mort
dans de grandes souffrances et qu’il fallait imiter (d’où est venue la
soif du martyre). Et cette histoire n’était pas en soi plus touchante
que celle de Socrate, mais elle était celle d’un jeune martyr et non
d’un martyr vieux et il y a là pour l’imagination et la sensibilité des
foules une très sensible différence.