Plotin enseignait ceci: il y a Dieu et la matière, Dieu un, la matière
multiple et divisible. Dieu est inintelligible en soi et n’est compris
que dans ses manifestations. On s’élève, non pas à la connaissance de
lui mais au sentiment de lui, par une série de degrés qui sont comme la
purification progressive de la croyance et qui nous amènent à une sorte
d’union avec lui, comme serait celle d’un être avec un autre être qu’il
ne verrait pas mais de la présence duquel il ne douterait point. La
matière et c’est-à-dire tout l’univers est une émanation de Dieu, comme
le parfum est émanation d’une fleur. Tout n’est pas Dieu et il n’y a que
Dieu qui soit Dieu, mais tout est divin, tout participe de Dieu comme
toute pensée de nous participe de notre âme. Or si tout émane de Dieu,
tout, aussi, tend à y revenir, comme les corps nés de la terre, nourris
par la terre, mus par les forces qui leur viennent de la terre tendent à
revenir à la terre. C’est ce qui fait l’harmonie du monde. La loi des
lois c’est que tout morceau de l’univers venu de Dieu retourne à Dieu et
veut retourner à lui. L’univers est une émanation du parfait et un
effort vers la perfection. L’univers est un Dieu en exil qui a la
nostalgie de lui-même. L’univers est une dégradation de Dieu qui tend à
sa réintégration.
Comment se fait cette émanation de Dieu devenant matière? C’est un
mystère; mais on peut supposer qu’elle se fait par degrés successifs, De
Dieu émane l’intelligence, l’intelligence impersonnelle, qui n’est ni
l’intelligence de vous ou de moi, mais l’intelligence universelle,
répandue dans le monde entier et l’animant. De l’intelligence émane
l’âme, l’âme qui peut s’unir à un corps et devenir une personne. L’âme
est moins divine que l’intelligence qui elle-même était moins divine que
Dieu, mais elle l’est encore. De l’âme émane le corps auquel elle
s’unit. Le corps est moins divin que l’âme qui était moins divine que
l’intelligence, qui était moins divine que Dieu; mais il l’est encore,
car il a une forme, une figure, un dessin, marque et empreinte de
l’intelligence divine. Et enfin la matière sans forme est la plus
lointaine des émanations de Dieu et la plus basse des dégradations de
Dieu. Dieu _est_ en lui; il pense de pensée pure dans l’intelligence; il
pense de pensée mêlée et confuse dans l’âme; il sent dans le corps; il
dort dans la matière informe. Et le but de la matière informe c’est
d’avoir une forme, c’est-à-dire un corps; et le but du corps c’est
d’avoir une âme; et le but de l’âme c’est de s’unir à l’intelligence et
le but de l’intelligence c’est de se confondre avec Dieu.
Les âmes non unies à des corps contemplent l’intelligence et ont un
bonheur absolu. D’autres âmes non unies à des corps, mais sollicitées
par un certain instinct à s’unir à des corps, sont d’une nature ambiguë
très haute encore. Enfin les âmes unies à des corps (les nôtres) sont
très dégradées mais peuvent se relever et se purifier par la
contemplation de l’intelligence éternelle et par leur union relative
avec elle. Cette contemplation a plusieurs degrés, pour ainsi dire,
d’intensité, degrés que Plotin appelait des hypostases. Par la
perception nous entrevoyons les idées, par la dialectique nous les
pénétrons; par une dernière hypostase qui est l’extase, nous pouvons
quelquefois nous unir immédiatement à Dieu, vivre en lui.