Son influence fut infinie. C’est à partir de lui que la morale devint
comme l’objet même, le dernier et suprême objet de toute philosophie,
devint la raison de la philosophie et, comme a dit Nietzsche, la Circé
des philosophes, c’est-à-dire celle qui les enchante, qui leur dicte à
l’avance ou qui modifie d’avance leurs systèmes en les effrayant sur ce
que leurs systèmes pourraient avoir d’irrévérencieux à son égard ou de
dangereux par rapport à elle. De Socrate à Kant et au delà, la morale a
été la Circé des philosophes et la morale est comme la fille spirituelle
de Socrate. D’autre part, son influence a été terrible pour la religion
antique en inclinant tous les esprits vers cette idée que la morale est
le seul digne objet de la connaissance et que les religions antiques
étant immorales ou d’une moralité très douteuse doivent être abandonnées
et méprisées des honnêtes gens. Le christianisme a combattu le paganisme
avec les arguments mêmes des disciples de Socrate, avec des arguments
socratiques. Philosophies et religions modernes sont toutes pénétrées de
socratisme. Quand nous avons dit que les sophistes sont la date la plus
importante de l’histoire de la philosophie antique, c’était parce qu’ils
ont enseigné à Socrate de chercher une philosophie qui fût tout humaine
et préoccupée uniquement du bonheur de l’homme, et cela devait amener un
grand esprit, et à la suite de très grands esprits encore à diriger
toute la philosophie et même toute la science humaine vers la recherche
du bien, le bien étant considéré comme la condition du bonheur.