Nous ne savons rien de Socrate si ce n’est qu’il est né à Athènes, qu’il
a beaucoup discuté dans les rues d’Athènes avec tout le monde et qu’il a
souffert et qu’il est mort sous les Trente Tyrans. De ses idées nous ne
savons rien parce qu’il n’a rien écrit et parce que ses disciples ont
été beaucoup trop intelligents, par suite de quoi on ne peut toujours
savoir si ce qu’ils ont dit comme ayant été pensé par lui, l’a été par
lui ou par eux. Ce qui semble certain c’est que ni Aristophane ni les
juges du procès de Socrate ne se sont complètement trompés en le prenant
pour un sophiste; car il procède d’eux. Il procède d’eux par réaction,
il est vrai, car évidemment leur scepticisme universel l’a effrayé; mais
il procède très bien d’eux directement aussi, car comme eux il se défie
extrêmement des anciens vastes systèmes philosophiques et à ces hommes
qui prétendaient tout savoir, il oppose son mot très probablement
authentique: «Je sais que je ne sais rien»; car, comme les sophistes, il
veut ramener la philosophie du ciel sur la terre, c’est-à-dire de la
métaphysique à l’unique étude de l’homme; car, comme les sophistes, il
restreint le champ et le délimite avec une sorte de modestie rigoureuse
et impérieuse qui ne laisse pas d’être méprisante à l’égard des
audacieux; car enfin, comme les sophistes, mais en ceci très analogue à
bien des philosophes antérieurs aux sophistes, il n’a évidemment qu’un
respect très modéré et très mêlé à l’égard de la religion de ses
compatriotes.
D’après ce que nous savons de Socrate par Xénophon, le moins imaginatif
sans doute de ses disciples, Socrate, comme les sophistes, réduisait la
philosophie à l’étude de l’homme; mais sa grande et incomparable
originalité consistait en ce que les sophistes voulaient que l’homme
s’étudiât pour être heureux, tandis que Socrate voulait qu’il s’étudiât
pour être moral, pour être honnête, pour être juste, sans se soucier du
bonheur. Tout, pour Socrate, devait converger vers la morale et
concourir à la morale et être subordonné à la morale comme à son but,
comme à sa dernière fin. Il s’appliquait sans relâche, dit Xénophon, à
examiner et déterminer ce que c’est que le bien et le mal, le juste et
l’injuste, la sagesse et la folie, le courage et la lâcheté, etc. Il
s’appliquait infiniment, dit Aristote, et en cela il était vrai
professeur de rhétorique autant que bon professeur de morale, à bien
définir, à bien préciser le sens des mots, pour qu’on ne se payât point
de termes vagues qui sont des illusions de pensée et pour que l’on
disciplinât rigoureusement son esprit de manière à en faire un preneur
de vrai.