_au colonel L. Jouinot-Gambetta._
--Armez la baleinière deux!
Le sifflet du maître de quart appuie le commandement d'un trille aigu,
et les caporaux d'armes galopent de la teugue à la dunette:
--A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les baleiniers deux
embarquent!...
Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la course, les poulies de
retour. Car la baleinière deux n'est point encore à la mer. Elle pend
au bout de ses bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou quinze
mètres au-dessus des vagues. Et il faut l'amener, avant de l'armer.
--Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un peu, mon fils!...
304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier breveté,--patron de
la baleinière deux,--est tout juste en train de parachever l'astiquage
du liston de cuivre de la dite baleinière. Confortablement juché dans
l'embarcation,--à plat ventre sur la fargue, les jambes agrippées à
un banc, le buste penché au dehors, la tête ballant dans le vide,--il
frotte avec allégresse, en chantant un refrain de Morlaix.
Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage d'une main, sa
pipe de l'autre:
--Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on m'arme, à c'te heure?... Et
par le temps d'aujourd'hui?
Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup plus que
frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là, sur cette damnée côte
marocaine. De grandes vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre.
Et le _Ça-Ira_, quoique au mouillage, roule et tangue pis qu'en plein
océan.
A deux milles par tribord, la plage jaune et verte disparaît sous une
formidable frange d'écume: la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des
embruns tumultueux, la ville maure, fine dentelle de chaux bleuâtre, et
ses hauts minarets à clochetons...
--C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer _ma_ baleinière dans c'te
barre-là?... Bon sang! misère!...
Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il n'en dispose pas moins
l'embarcation, bouchant le nable, dégageant le gouvernail et larguant
l'amarrage des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,--356,
Korcuff,--étant venu le rejoindre en grimpant comme un chat le long
du bossoir, les deux hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient:
«Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et la baleinière
deux descend sans encombre jusqu'à l'eau... Clac! le déclanchement
des crocs qui s'ouvrent... La baleinière flotte.--Tout de suite, une
lame agressive la lance contre le flanc du croiseur. Mais, plus prompt
qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose au choc une gaffe vigoureuse:
--Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder, toi! aussi donc!
--Y a du bon!--affirme Korcuff.
Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les cinq autres baleiniers
dégringolent l'un après l'autre dans l'embarcation cahotée.--Du bord,
un ordre arrive entre deux rafales:
--Mâtez!...
--Et allez donc!--grogne 304, Le Kerrec.--A la voile, avec des risées
comme ça, c'est ce qu'il faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon
ciré, bon sang?...
Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant, un paquet d'eau lui
saute au visage, prouvant l'utilité de la précaution.
La baleinière deux, cependant, hale à culer, et accoste la coupée
arrière. Un officier en civil,--un gamin sans moustache, joli et fin,
très élégant,--s'avance sur la plate-forme.
--Tiens!--fait 304, Le Kerrec,--m'sieu Latoque! Alors donc, je m'épate
plus... Envie qu'il a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois,
bientôt, qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y démange!
Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est envolée. D'abord,
c'est un chic type, m'sieu Latoque. Pas dur avec le monde, et qui sait
ce que c'est qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout où
on descend seulement trois fois, il vous fiche un mari cornard! Et,
tout ce que vous voudrez! mais un enseigne comme ça,---ça flatte!
Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le gosse:
--Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour demain?... arrive
donc! foutre!
304, Le Kerrec, sourit de plus belle.--Hein? il jure comme il faut, cet
enseigne!... Allons-y! faut pas le faire languir!
--Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu fais avec?
Une lame énorme soulève la baleinière presque au niveau de la
coupée. Bondissant comme un cabri, l'officier--tombe à pieds joints
dans l'embarcation, s'assied, empoigne le timon, et commande:
«Pousse!»--dans la même seconde.
--C'est jeune, mais c'est marin!--mâchonne 304, Le Kerrec, admiratif.
--Hisse la misaine!--ordonne l'enseigne.
La voile déployée claque comme un parterre de théâtre au dénouement
d'une pièce à succès. La baleinière deux, prise en travers, se couche.
--File l'écoute!
Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez mal. Mais 304,
Le Kerrec, d'un coup de poing au défaut de l'épaule, le rappelle
délicatement à son devoir:
--Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais quand on te parle?
L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant, tant bien que
mal. Et, vent arrière, elle pique droit sur le rivage.
A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque un conseil, discret:
--Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport aux lames de fond...
Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée, claque l'épaule de
l'homme:.
--As pas peur, mon vieux 304!...
Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux voir, et gouverne
debout. Car l'instant dangereux approche.
La barre est une falaise d'écume, au milieu de laquelle l'appontement
de bois s'avance, submergé sans trêve, rongé, délabré comme une épave.
Impossible de débarquer aux premières échelles. Il faut aller plus
loin. Il faut franchir la barre. La baleinière, sa misaine gonflée en
ballon, s'y précipite comme dans un gouffre.
--Attention, mes gars!
Trois coups de tangage, effrayants. Une chute verticale au fond d'un
fabuleux trou glauque. L'ascension d'une montagne liquide derrière le
trou. Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est fini! La barre
est franchie. Maintenant, on flotte en eau calme, ou presque.
--Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!...
L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au départ, a sauté sur
la troisième marche. Il se retourne:.
--Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes garçons!... Ah! bien
entendu, vous...
Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce que c'est un peu
risqué, de naviguer à la voile sur cette mer-là. Lui, Latoque, ça le
connaît: il a couru si souvent en régates, à Cannes et à Trouville...
Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos...
Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...» quand,
du haut de l'escalier, une voix l'appelle:
--Jean!... enfin!... c'est vous!...
Une dame accourt, une toute jeune dame très rose et très blonde...
L'enseigne Latoque oublie net 304, Le Kerrec, la baleinière deux,
le vent qui souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses.
L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier vermoulu, et
disparaît, la dame blonde et rose serrée dans son bras...
--Et surtout, le lui fais pas dans le dos!--commente 356, Korcuff,
bienveillant, mais gouailleur.
Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries contraires à la
saine discipline.
--Si que tu la fermerais, ta manche à saletés, hein?... Et puis
déborde, qu'on pousse d'ici!... oust!
--On démâte?
--Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande quelque chose?... T'es
patron, à cette heure? ou moi?...
Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait démâter ... et 304,
Le Kerrec, le sait mieux que personne... Mais ... voilà! c'est 356,
Korcuff, qui a parlé de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que
brigadier!... Ma Doué! de quoi qu'il se mêle?
Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant n'a pas donné
d'ordre... Et il est bien venu à la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne
retournerait pas de même?... On n'est pas des marins d'eau douce! On
sait gouverner, peut-être!...
D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos verse du pétrole sur
le feu:
--Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui que
t'accouches?... On démâte, ou on démâte pas?
--La chique!--lance 304, agacé.
Et, résolument:
--Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse la misaine! Et hisse
la grand'voile, aussi!
La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance, rapide comme un
goéland.
Attention! voici la barre!...
304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents serrées. Ça se présente
mal, cette barre. D'abord, on n'est plus vent arrière, naturellement.
On est au plus près, et la baleinière donne une terrible bande.
Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme une dégelée de
soufflets qui claquent contre sa joue bâbord... Et puis...
Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa jeune expérience ne
ferait pas mal dans le paysage...
--Veille au grain!--a murmuré 356, Korcuff, inquiet.
C'est le moment. La première lame se gonfle sous l'étrave. La
baleinière deux bondit à vingt pieds de hauteur, et retombe dans le
redoutable creux... Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a
déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant jusqu'aux
fargues l'embarcation écrasée...
--Bon sang de bon sang de bon sang!...
Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent, ne bondit
plus. La lame, géante lutteuse, l'empoigne à bras-le-corps, et pèse
irrésistiblement sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la
baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors comme par une fronde
lâchent toute prise, s'éparpillent sur vingt mètres à la ronde, puis
sont roulés vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent le
quart d'heure après, au complet sinon intacts: tout le monde saigne des
mains, des genoux et du visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et
304, Le Kerrec, le bras droit cassé.
--Manque tout de même personne! Y a du bon!--observe philosophiquement
l'un des naufragés.
Mais l'ex-patron prend moins bien les choses:
--Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins juifs, soldats du pape!
J'aimerais mieux tous être crevés!...
Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de toile, furieusement.
--Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc pas comme ça!...
Tiens! à preuve! v'là ta baleinière qui rapplique, elle, aussi donc!
C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la côte comme son
équipage. Elle dérive sens dessus dessous. Ses mâts arrachés flottent
le long d'elle... Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras
cassé:
--Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu, peut-être bien!... On va
la renflouer, c'te baleinière! hein?... Hardi, mes fils! croche dedans!
Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il peut, à cloche-main.
Tous ensemble,--oh! hisse!--ils soulèvent l'épave. Elle retombe.
Ils redoublent. Elle retombe encore. Ils s'acharnent,--hisse, hisse
donc!--Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils triomphent enfin, ils
retournent la coque flottante. Ils grimpent dedans... C'est plein
d'eau, comme juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.--Allons, du
nerf! de l'huile de bras!
--Et les mâts? quoi qu'il faut en faire?
--Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ... et ramasse tout
sur les bancs, au milieu... Compte voir aussi si les avirons sont tous
en abord.
--Cinq, six, sept...
--Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux souquer, toi, 356, avec
ton pied «forcé»?
--Te frappe pas à cause de mon pied!
--Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!...
Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée, se lance derechef
à l'assaut de la barre,--à l'aviron cette fois...
Au flanc du _Ça-Ira_, la baleinière deux accoste. De si loin, les
timoniers de veille n'ont pas vu l'accident, ni le renflouage: la
barre faisait écran. Et l'officier de quart, debout à la coupée,
considère avec quelque surprise cette embarcation inondée, ces matelots
ruisselants et à bout de forces...
--Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop!
Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à bord, non sans quelque
difficulté: son bras cassé le pique dur, à présent, et enfle de minute
en minute... L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui un
gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui salue de la main gauche:
--Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec? Vous êtes blessé? où?
comment?
Mais Le Kerrec,--304, Le Kerrec, patron de la baleinière deux, de la
baleinière deux qui est là, sauvée, intacte, le long du bord!--hausse
dédaigneusement les épaules:
--C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais je viens vous rendre
compte pour la corvée de la baleinière... Alors, voilà, je vas vous
dire, cap'taine: pour la corvée, rien de particulier[1].
[1] Seuls parmi ces _Dix-Sept Histoires de Marins_, les trois contes
ci-dessus:--_108, le Duc, ambassadeur,_--_la crapule,_--_la baleinière
deux,_--ne sont pas rigoureusement inédits. Sous des titres un peu
différents: _108, le Duc, matelot,_--_464, Tiphaigne, matelot,_--_304,
le Kerrec, matelot,_--ils ont fait partie d'un recueil d'amateurs, paru
chez Dorbon aîné, en 1909, et dont le tirage, strictement limité à 500
exemplaires tous numérotés, fut épuisé dès 1910, et ne sera jamais
réédité.--C. F.
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