IV

_A monsieur Henri Précy,_

_officier de marine,_

_à bord du_ Calédonien,

_en rade de Toulon._

Paris, 26 février 1902.

Monsieur mon ami...

Je mets cela pour vous faire plaisir... Mais ... croyez-vous que nous

soyons déjà amis? Hum!... je me figure l'amitié sous les traits d'une

sage personne, rebelle aux coups de foudre...

Maintenant, pour commencer:--Je ne demande comme vous qu'à déposer mon

bouclier de scepticisme et d'ironie... (j'en avais donc un?...) La

confiance est une chose très douce, d'accord!... et, mon Dieu! j'avoue

que cela me tente de me confier à vous... Mais ... mais je relis vos

lettres ... et je constate que feu Machiavel n'en aurait pas imaginé de

plus adroites pour bien exalter l'imagination d'une jeune fille trop

romanesque.--Auriez-vous eu quelque arrière pensée de ce goût-là? Cela

serait peu loyal, monsieur. Et je tiens à vous dire qu'en tout cas je

ne serai pas dupe.

C'est bien entendu?--Alors causons...

Non! rassurez-vous: maman n'a pas pour habitude de fureter dans mes

affaires, et je n'ai nul besoin de brûler vos lettres.--Pauvre maman!

Mes incartades ont peu à peu lassé sa patience, si bien qu'aujourd'hui

je jouis à la maison d'une liberté inimaginable: je lis, j'écris, je

sors, je reçois mes amies, j'ouvre mon courrier,--sans une question,

jamais.--(J'aurais pu vous donner mon nom, mon adresse ... je pourrais

le faire encore ... mais ce serait lever le masque: non!)

Écrivez-moi donc souvent, monsieur mon ami. Je suis trop sincère pour

vous dissimuler le plaisir tout neuf que me font vos lettres... En

les ouvrant, j'ai presque des palpitations, maintenant... Dites? vous

appelez _charmant_ le jeu que nous jouons? Est-ce pas _dangereux_ qu'il

faudrait dire?--Moi qui me suis tant moquée des alouettes prises au

miroir!... voyez-vous qu'un beau matin je me réveille, mon cœur ayant

bel et bien jeté l'ancre en rade de Toulon?--Non, tout de même!...

Moqueur au dehors et tendre au dedans, dites-vous? Cela ne me déplaît

pas de vous savoir ainsi... Moi-même, je me suis fait une armure

de raillerie, et je l'essaie perpétuellement contre tout le monde.

On me traite de peste, ou de folle. Mais, là-dessous, je cache une

sensiblerie déplorable; et je crains bien que, le jour où je me

toquerai de quelqu'un, ce ne soit tout de bon...

A propos! votre lettre est un vrai questionnaire... Tant mieux! ça

m'amuse de vous répondre.--A quoi je rêve, monsieur mon ami? A vous

quelquefois. A mes illusions. (J'en ai beaucoup ... je me demande

parfois si le bonheur existe?... si les poètes n'ont pas trop

d'imagination?... et si l'on voit encore, au vingtième siècle, des

mariages d'amour?...) Je rêve beaucoup, vous savez!... C'est délassant.

Lorsqu'on est fatigué de voir danser autour de soi les pantins de

la vie, pourquoi se refuser un tour de valse au pays bleu? Quant à

me bâtir des romans, comme vous le faites en vos jours de spleen,

impossible! le héros manque...

Mes occupations? Dame! je lis, je brode, je peins ... et je vous

écris... J'ai pianoté autrefois, mais je n'avais pas l'étoffe d'une

artiste, et j'ai renoncé... Je mets un beau livre au-dessus de tout,

mais je trouve qu'il y a très peu de beaux livres...

Mes antipathies? Je déteste successivement tous les messieurs qu'on

veut me faire épouser.--N'est-ce pas? ces tyrans! qui voudraient me

réduire en esclavage!--Je déteste aussi les sots qui ne savent que

parler du beau temps et de la pluie. Je déteste les dames qui se

confessent trop souvent. Je déteste les messieurs qui font la cour à

trop de dames. Je déteste le soleil quand je suis triste, les nuages

quand je suis gaie, le vent et la poussière dans les deux cas. Enfin

... quand j'aimerai quelqu'un ... il me semble que ... je détesterai

tous les autres!

Ce que j'aime? Bien moins de choses... Le théâtre, un peu. La danse,

davantage ... et encore! cela dépend du danseur. Paris, beaucoup. La

campagne, tout autant... J'aime la mer, les montagnes, la plaine.

J'aime la solitude souvent, le monde quelquefois, la foule quand elle

est bien bruyante, les chats quand ils sont petits, les oiseaux quand

ils ne sont pas en cage ... et j'aimerai peut-être mon mari, quand j'en

aurai un...

J'espère que vous serez content, vous qui aimez les longues lettres!

J'ai peut-être dit des bêtises? Tant pis, c'est votre faute.

A propos de bêtise ... vous avez sagement fait de le retirer, ce baiser

sur mon front: j'allais me fâcher rouge!... Et ... d'ailleurs ... où

l'auriez-vous posé, je vous le demande?... mes cheveux dégringolent

toujours jusque sur mes sourcils!... Mais quelles prétentions! une

poignée de main ne vous suffit plus? Tant pis pour vous, vous n'aurez

que cela, et rien davantage!... et je vous tire ma révérence.

Je signe de mon prénom, puisque vous y tenez ... mais il est horrible:

Dix-sept histoires de marins · 第 36 / 89 题