XIV

Je me souviens d'avoir dormi cette fin de nuit-là,--nuit du mercredi

9 au jeudi 10 janvier 1895, comme un somnambule hydrophobe: moitié

délire, moitié cauchemar ... et de m'être réveillé, au petit matin,

courbaturé, rompu, moulu, des cheveux aux orteils.

Oui. Et pourtant, cette nuit du 9 au 10 janvier fut encore une nuit

délectable, en comparaison des cinq nuits suivantes,--en comparaison de

la nuit du 10 au 11 pour commencer!

Il y eut la journée, d'abord.--Dès patron minet, il me fallut galoper

d'un bout à l'autre de la ville, et de la rade, pour préparer

l'absurde voyage. Quatre bonnes heures durant, je ricochai de la

Préfecture Maritime au théâtre, du théâtre à la _Victorieuse_, et de

la _Victorieuse_ à l'hôtel, où Loreley Loredana, prête avant l'aube,

piétinait en m'attendant.

A deux heures cinq, enfin, nous prenions ensemble le train pour

Quimper, où nous arrivions à quatre heures quarante-sept.--Oh! je me

rappelle tous les détails!--Là, il fallut attendre interminablement

la correspondance de Douarnenez. Il faisait déjà nuit noire. Loreley

Loredana refusa d'ailleurs de quitter la petite gare, et, muette, le

front bas, les yeux fixes, contempla soixante-treize minutes durant les

rails luisants de pluie et le ballast noir de suie.

A six heures, un train bas-breton, poussif et visqueux, nous

emporta enfin. Mais ce n'était pas la dernière étape. A Douarnenez,

tout recommença: l'attente interminable, le quai désert, puis le

rembarquement dans un nouveau train, plus ignoble encore que le

précédent. Et, derechef, nous repartîmes à travers la lande nocturne,

sinistre sous son manteau de brume et de bruine éternelles. A mesure

qu'on approchait du but, il pleuvait plus fort et il ventait plus

aigre. Vers huit heures, ce fut le bout des rails, à Audierne. Et nous

n'étions pas encore arrivés. Il s'en fallait bien d'une quinzaine de

kilomètres. A grand'peine je dénichai l'unique voiture disponible, et

ce furent alors des pourparlers exaspérants pour obtenir que cette

voiture nous menât sur-le-champ jusqu'au Raz. La nuit s'avançait

cependant, plus sombre et plus sinistre de minute en minute. Sur la

route, où maintenant nous roulions à grands cahots, des nuages d'embrun

se mêlaient par intervalles à l'eau du ciel. Les lanternes luttaient

mal contre l'obscurité opaque; et c'était seulement à ses grondements,

plus formidables que tous ceux de la foudre, que je devinais l'océan

proche. Je l'entendais battre sans trêve le pied de la falaise, à cent

pas du chemin, plus près parfois. Et les chevaux trottaient toujours,

interminablement. Par les portières très mal closes, toute l'humidité

glaciale de la lande entrait et perçait nos manteaux, nos vêtements,

notre linge. A côté de moi je sentais le pauvre petit corps de la

voyageuse, raidi de fatigue et de froid...

Enfin, l'auberge du Raz se profile dans l'ombre. Il était minuit, ou

presque. Une servante effarée nous ouvrit. Et je me crus au bout de mes

peines. Déjà je découvrais, au fond d'un couloir crépi, une chambre

blanche, du feu, un lit...

Mais alors Loreley Loredana, silencieuse depuis le départ, parla:

--Où est-ce?... la baie des...

Elle n'osait plus articuler les trois syllabes terribles.

J'étendis un bras vers l'ombre, du côté du nord:

--Par là, Laurette. Nous irons demain, dès qu'il fera jour.

Elle secoua la tête:

--Non. Pas dès qu'il fera jour. Tout de suite.

Cette fois, je la crus, à la lettre,--médicalement,--démente...

Nous étions sur le seuil de l'auberge, laquelle est bâtie au plus

haut de la falaise, et domine la mer de quatre-vingts mètres à peu

près. Et néanmoins le fracas des lames déferlant sur les deux faces du

promontoire était si violent que nous étions forcés d'élever la voix

pour nous entendre...

Il ne s'agissait évidemment plus de raisonner. Très doucement, je pris

dans mes deux mains la menotte glacée:

--Mon cher petit, il fait noir, noir... Regardez plutôt!... Ce n'est

pas la peine, à présent, de commencer les recherches... Nous n'y

verrions pas clair ... pas clair du tout...

Mais elle secoua encore la tête:

--Si. Demandez une lanterne. Tout de suite.

Et, comme je me taisais, démonté, elle reprit, de cette même voix très

douce dont elle soulignait ses entêtements les plus inflexibles:

--Demandez la lanterne, Fargue, s'il vous plaît ... et puis allez vous

reposer, Fargue ... mon cher Fargue... Vous êtes trop fatigué, vous, je

comprends bien... Mais ça ne fait rien, je peux chercher toute seule,

je vous assure. Bonsoir, Fargue. Demandez seulement la lanterne. Tout

de suite.

Que faire? sinon céder, céder encore, obéir?...

Et je vivrais des siècles,--sans oublier cette heure nocturne

... extravagante, oui ... et macabre ... mais par dessus tout si

douloureuse qu'elle cessait absolument d'être grotesque, malgré

l'absurdité sans nom de toute l'aventure...

... Des siècles, en vérité!--sans oublier ce chaos prodigieux de la

mer, du ciel, de la terre, confondus, enchevêtrés, roches à lames,

lames à rafales, pêle-mêle, tels, dans leurs plus sanglantes étreintes,

deux ennemis ou deux amants acharnés... Des siècles,--sans oublier

cette écume blême des flots phosphorescents, seule, lueur qui, par

intervalles, perçait la surnaturelle obscurité.

Et, surtout, des siècles, et des siècles de siècles!--sans oublier le

petit fantôme pâle, épuisé, à bout, qui vacillait devant moi, dans le

halo trouble de ma lanterne, et dont les pauvres yeux, brûlés de larmes

plus amères que l'océan même, s'usaient désespérément à fouiller et à

sonder, pierre par pierre, vague par vague, l'impénétrable nuit...

Dix-sept histoires de marins · 第 25 / 89 题