CHANTEUSE D'OPÉRA-COMIQUE

_à Pierre Louÿs, fidèlement,_

_C. F._

I

Je me souviens exactement de la date, et pour cause: ce fut le 31

décembre 1894,--un lundi,--que, pour la première fois, j'entendis

parler de Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique. Il pleuvait, ce

lundi-là,--comme il pleut souvent à Brest en Bretagne;--et la rue de

Siam n'était qu'un cloaque, où le pas des passants faisait gicler des

feux d'artifice de boue.

Moi, j'avais quitté ma _Victorieuse_, après dîner, par le canot-major

de huit heures. Sur rade, il ventait grand frais du sud-ouest,--c'est

_suroît_ qu'il faut prononcer;--et le clapotis était dur. Dans la

chambre du canot, nous étions cinq ou six enseignes à nous pelotonner

en tas, sous l'abri douteux des manteaux suédois à grand capuchon. Au

pont Gueydon, il fallut faire queue pour accoster, car les embarcations

de toute l'escadre arrivaient ensemble. Les patrons s'injurièrent comme

il sied, et il y eut des avirons engagés.

Comme enfin notre tour arrivait de crocher nos gaffes dans les boucles

du ponton dansant, un tout petit youyou se faufila à poupe du gros

canot de la _Victorieuse_, et une voix que je connaissais m'interpella:

--Ho! Fargue!... ne «cule» pas, vieux!... ou tu m'envoies balader en

grande rade!...

Le canot repoussait en effet le youyou fort au large. J'intervins. Un

de nos brigadiers sauta debout sur notre étambot, et, d'une poignée de

main, attira le malencontreux esquif.

L'officier qui m'avait nommé put sauter à terre:

--Merci,--me dit-il.

Je lui tapai sur l'épaule. Son manteau ruisselant inonda ma main.

--Comment va, Malcy?

--Comme la pluie!

--Et ce départ?

--Pour mercredi, d'après-demain en huit. Nous n'attendons plus que le

bon plaisir de la direction d'artillerie. Ils n'en finissent pas de

compter leurs obus!

Nous grimpions l'interminable escalier qui joint ensemble la ville et

le port militaire. J'interrogeai encore Malcy:

--Alors, mercredi?

--On dérape. L'_Ardèche_ saura ce que c'est que de rouler.

--Dame! vraie saison choisie pour traverser la mer de Biscaye!

--Oui. Rien que d'ici à Madère, on peut compter sur plusieurs coups de

tabac...

L'_Ardèche_ était un transport de guerre, déjà fort décati, que la rue

Royale, toujours économe, prétendait expédier, bourré d'obus jusqu'aux

écoutilles, vers notre division navale de l'Atlantique, laquelle, forte

d'une demi-douzaine de croiseurs ou d'avisos, rôdait à son ordinaire

des Antilles aux Açores et de Terre-Neuve à Tristan d'Acunha. La

malheureuse _Ardèche_, avant d'avoir correctement réparti ses obus

entre tous ces vaisseaux errants, pouvait en effet s'attendre à essuyer

quelques baisses barométriques.

--Au moins,--demandai-je à Malcy,--es-tu logé tant bien que mal, sur

ton sale «rafiot»?

Il rit:

--Dans un chenil: six pieds de long, cinq de large; point de hublot; ni

air, ni jour; et nulle électricité, comme bien tu penses! Mais je m'en

moque un peu! On verra demain. Aujourd'hui, j'ai touché mes «avances».

Trois mois, sept cent vingt balles, vieux! On va en faire, une de ces

noces!... Pas?

Il battit un entrechat, et faillit s'étaler dans la boue liquide.

Nous avions terminé notre ascension, et nous foulions maintenant le

pavé brestois. Je dis le pavé, car il ne pouvait être question des

trottoirs, trop étroits pour notre bande. L'escadre entière avait

donné, en l'honneur de la saint Sylvestre. Et nous étions bien quarante

officiers à remonter en rangs serrés l'inévitable rue de Siam, toute

moutonnante de parapluies déployés.

--Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle. On va se

transplanter au théâtre, pour commencer. J'ai des mouchoirs à carreaux

plein mes poches. On entendra un acte du drame, on se mettra à pleurer,

avec sanglots, on se fera fiche à la porte, et une fois «l'atmosphère

créée», on ira manifester de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour

... ou, au moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste. Ça

colle, vieux Fargue?

J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux ans chacun, il est

bon de le rappeler...

Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du théâtre, une belle

affiche verte qui déteignait sur tout son mur en petits ruisseaux

couleur de printemps, nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut

déchiffrer.

--Heu--fit-il.--On joue ... heu ... on joue _Les deux Orphelines_ ...

avec _Le Misanthrope et l'Auvergnat_ pour finir ... et _Manon_ pour

commencer...

(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province ne reculent pas

devant un programme abondant).

Malcy poursuivait sa lecture:

--Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six heures trois

quarts... Il y a du bon! il est huit heures et demie: _Manon_ sera

bâclée dans trente-cinq minutes. Et le drame viendra. Nous n'avons rien

de mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons nos cœurs

... et nos oreilles ... du refrain si honorablement connu:

--«Capitaine, ô gué!

Es-tu fatigué

De nous voir à pied?--Mais non! mais non!

Car on n'est pas mal

Sur un bon cheval...

«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des trois machines,

quatre-vingt-dix tours!...

Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène au théâtre. Je lui

emboîtai le pas.

--Dis donc!... au fait... Malcy? sur l'affiche, as-tu vu qui chante

Manon?

--Manon!... quelle femme?... Oui, j'ai vu: une nommée Loreley Loredana,

chanteuse d'opéra-comique... Loreley Loredana, parfaitement! avec

simplicité!... Connais pas, d'ailleurs.

Moi non plus, je ne connaissais pas...

Dix-sept histoires de marins · 第 14 / 89 题