très nobles discreptions plaise vous savoir que nous
avons recheu amiables lettres à nous envoiies de très
exellent signeur Charles, roi de France, faissans mention
30 comment vous, très nobles signeurs, estes envoiiet
de par lui par dechà pour traitier de paix et d’acord
[276] entre nous et haut prince monsigneur de Flandres et
son païs, et par le roi devant dit et sen [conseil] aians
plaisance de ce conduire et acomplir, siques ceux de
Tournai, nos chiers et boins amis, nous tesmongnent
5 par leurs lettres patentes par nous veues. Et, pour ce
que li rois escripst que à lui moult desplaist et a despleut
que li discors ont si longhement esté et encores
sont, dont nous avons grant mervelle comment che
puet estre, en tamps passé, quant la ville de Gand fu
10 asisse et la paix d’Audenarde n’estoit de nulle valeur,
et ossi quant nous dou commun conseil des trois
bonnes villes de Flandres à lui escripsimes, sicom à
nostre souverain signeur, que il vosist faire la paix et
acord, que adont ne li pleut en otant faire enssi que il
15 nous samble maintenant que volentiers feroit. Et aussi
en telle manière avons receu unes lettres patentes contenans
que deus fois nous avés escript que vous estes
venu, dou roi devant dit chargiet, sicomme chi dessus
est declairiet; mais il nous samble que, selonc nostre
20 response à vous sur ce envoie, que nous avons volenté
d’entendre au traitiet ce que fermement nul traitiet
n’est à querre entre nous et le païs de Flandres, se
ce n’est que les villes et forterèches, à la volenté de
nous, regars de Flandres et de la dite ville de Gaind,
25 fremée[s] contre le païx de Flandres et nomméement
et expresséement contre la bonne ville de Gand, dont
nous sommes regard, seront descloses et ouvertes à
la volenté de nous, regars, et de la dite ville. Et, se
ce estoit, nequedent ne poriens nous traitier à la
30 manière que vous le requerés, car il nous samble que
li rois ou nom de vous a et puet asambler en l’aide de
son cousin, nostre signeur, grant poissance, car nous
[277] savons et veons que fauseté i a, enssi comme autrefois
i a eu. Dont nostre intention est de ce estre seur et
sur nostre garde et deffence, sicomme nous sommes
après atendans. Il trouvera l’ost apparilliet pour lui
5 deffendre contre ses ennemis, car nous esperons, à
l’aide de Dieu, avoir victore, enssi comme autrefois
avons eu à vous, oultre donnant à entendre que
renommée est que vous avés entendu que nous ou
aucuns de Flandres traitent aliances envers le roi
10 d’Engletière, et que nous esrommes pour ce que nous
sommes subjet à la couronne de France et que li rois
est nostre signeur souverain à qui nous sommes tenu
de nous i aquiter; ce que fait avons, en tant que en
tamps passé à lui avons envoiiet nostres lettres, ensi
15 comme à nostre signeur souverain, enssi que il vosist
faire la pais; et sur quoi il pas ne respondi, mais nos
mesagiers fu pris et detenus, ce que grant blasme nous
sambloit de tel signeur. Et encores li est plus grans
blasmes [et fait] à blasmer que desour ce il a à nous
20 escript sicomme souverain signeur, et il ne nous daigna
envoiier response, quant à lui escrisimes comme à
nostre souverain signeur. Et, pour tant que adont che
ne li pleut à faire, pensames nous à querir le pourfit
dou païs de Flandres à qui que ce fust à faire, sicomme
25 fait avons. Nientmains que aucune cose en est encore,
pora li rois bien venir à tamps à manière que toutes
forterèces soient ouvertes, et pour ce que nous
deffendesimes ceux de Tournai, quant darrainement
furent en nostre ost, que nuls ne venroit mais en telle
30 manière cargiés de lettres ne de bouce sans avoir sauf
conduit, et oultre se sont venut portant lettres, sans
sent ne consent de nous, à Gand et à Bruges [et à
[278] Ippre], si avons les mesagiers fait prendre et detenir,
et leur aprenderons à porter lettres tellement que
autres i prenderont exemple, car nous sentons que
traïson aquerés, especiaulment pour moi, Phelippe
5 d’Artevelle, dont Dieux me voelle deffendre, et aussi
faire et mettre discord ou païs. Pour quoi nous vous
laissons savoir que de ce ne vous travilliés plus, se ce
n’est que les villes devant dites soient ouvertes, che
que briefment, à l’aide de Dieu, elles le seront, liquels
10 vous ait en sa sainte garde. Escript devant Audenarde,
le vintime jour dou mois d’octembre, l’an mille trois
cens quatre vins et deus. PHELIPPE D’ARTEVELLE,
regard de Flandres, et ses compagnons.»
§ 304. Quant Phelippes d’Artevelle eut enssi escript,
15 present le signeur de Harselles et son conseil, [si]
leur sambla que riens n’i avoit à amender, et seellèrent
la lettre, et puis regardèrent [à] qui il le bailleroient.
Bien savoient que, se nuls de leur costé apa[r]tenans
à eulx portoit ces lettres à Tournai, il seroit
20 mors ou retenus, pour tant que il tenoient les trois
mesagiers des commissaires en trois villes en prison.
Si demanda Phelippes: «Avons nous nul prisonnier
de ceulx d’Audenarde?» On li respondi: «Oïl, nous
avons un vallet qui fu hier pris à l’escarmuce, mais il
25 n’est pas d’Audenarde; il est d’Artois, vallès à un
chevalier d’Artois, messire G[e]rart de Marquillies,
sicomme il dist.»--«Tant vault mieux, dist Phelippes,
faites le venir avant; il portera ces lettres, et
parmi tant il sera delivrés.» On le fist venir avant.
30 Adont l’appella Phelippes et li dist: «Tu ies mon prisonnier,
et te puis faire morir, se je voel, et tu en as
[279] esté en grant aventure; et, puis que tu es chi, tu seras
delivrés parmi tant que tu m’aras en convenant sour
ta foi que ces lettres tu me porteras à Tournai et les
bailleras as commissaires dou roi de France que tu
5 trouveras là.» Li varlès, quant il l’oï parler de sa
delivrance, ne fu onques si liés, car il quidoit bien
morir; si dist: «Sire, je vous jure par ma foi que je
les porterai là où vous volrés, se ce estoit pour porter
en infier.» Et Phelippes commencha à rire et dist:
10 «Tu as trop bien parlé.» Adont li fist il baillier deux
escus et le fist convoiier tout hors de l’ost et mettre
ou chemin de Tournai.
Tant exploita li varlès et tant chemina que il vint à
Tournai et entra ens es portes, et demanda où il trouveroit
15 les commissaires; on li dist que il en oroit
nouvelles sus le marchiet. Quant il fu venus sus le
marchiet, on li enseigna l’ostel de l’evesque de Laon:
il se traïst celle part, et fist tant que il vint devant
l’evesque, et se mist en genous et fist son mesage bien
20 et à point. On li demanda des nouvelles de Audenarde
et de l’ost. Il respondi ce qu’il en savoit et compta
comment il estoit prisonniers, mais on l’avoit en l’ost
delivret pour tant que il avoit aporté celle lettre. On
li donna à disner; entrues que il disnoit, il fu très bien
25 examinés des gens de l’evesque. Quant il ot à grant
loisir disné, il se parti. Li evesques de Laon ne volt
mies ouvrir ces lettres sans ses compaignons, et envoia
devers eux; et, quant il furent tout troi li evesque et
li chevalier ensamble, on ouvri ces lettres: si furent
30 leutes à grant loisir, et bien examinées et considérées.
Adont parlèrent il ensamble, et dissent: «Cils Phelippes,
à ce que il monstre, est plains de grant orguoel
[280] et presomption, et petitement amire la majesté roial
de France; il se confie en la fortune que il eut pour
li devant Bruges. Quel cose est il bon, ce dissent
5 il, en chechi à faire?» Lors consillièrent il longhement,
et, eux consilliet, il dissent: «Li prevos et
li juret et li consaulx de Tournai, en quelle citté nous
sommes, sevent bien que nous avons envoiiet à Phelippe
d’Artevelle et aux villes de Flandres: s’est bon
que il oent la response telle que Phelippes nous fait.»
10 Chils consaulx fu tenus. Messires Tristrans dou Bos,
gouvernères de Tournai, envoia querir les prevos [et
jurés]; on ouvri la halle, on sonna la cloque: tout cil
dou conseil vinrent. Quant il furent venu, on lissi et
relissi par deus ou par trois fois tout generalement
15 ces lettres. Li sage se mervilloient des grosses et
presomptieuses parolles qui dedens estoient. Adont fu
consilliet que la copie de ces lettres [demorroit] à Tournai,
et li commissaire dedens deus ou trois jours s’en
retourneroient devers le roi et i reporteroient ces
20 propres lettres seellées dou seel Phelippe d’Artevelle.
Atant se departi cils consaulx, et s’en retourna cascuns
en son hostel.
§ 305. Phelippes d’Artevelle, qui se tenoit à host
devant Audenarde, enssi comme vous savés, ne se
25 repentoit mies de ce se durement et poindanment il
avoit escript en aucunes manières aux commissaires
dou roi de France, mais il se repentoit de ce que
parellement ou plus doucement il n’avoit escript aux
prevos et jurés de Tournai, en faindant et en monstrant
30 amour, quoique petit en i eust. Par voie de
disimulation il dist que il i escriroit, car il n’i voroit
[281] mie nourir toute le haïne ne male amour que il poroit
bien. Si escripsi Phelippes en le fourme et manière
comme chi s’enssieut, et fu li supercription telle: «A
honnerables et sages nos chiers et bons amis les prevos
5 et jurés de la ville et cité de Tournai.
§ 306. «Très chier et bon ami, vous plaise savoir
que nous avons recheu unes lettres mention faissant
de deus vos bourgois et manans, portant lettres à
Gand et à Bruges des commissaires dou roi de France,
10 pris et detenus par nous, pour avoir hors de prison
à la prière de vous, par quoi la bonne amour
et afection qui est, et, se Dieux plaist, perseve[r]ra
entre vous et le commun païx de Flandres, soit de
tant plus perseverée; laquelle amour, très chier amit,
15 nous samble bien petite, car à nostre connissance est
venu que li rois de France, li dus de Bourgongne, li
dus de Bretaigne et pluiseur autre grant signeur
assamblent forment pour venir en l’aide de monsigneur
de Flandres sour le païs de Flandres et pour
20 avoir le dit païs pour combatre, nonobstant les lettres
que il à nous envoiièrent pour traitier pais et acord:
ce que à nous ne samble pas voie faisable, à ceux
appartenant: dont nous sommes sour nostre garde
et deffence, et serons d’ores en avant de jour et de
25 nuit. Et tant que des prisons vos bourgois, si sachiés
que nous les detenrons devers nous tant que nous
sarons le vrai de l’asamblement des signeurs et que
à nous aplaira de eux delivrer, car vous savés que,
quant vos bourgois furent darainement en Flandres
30 pour trouver la pais, que là fu dit, ordonnet et commandet
que on n’envoieroit mais nulle personne, ne
[282] par lettres ne autrement, à savoir est sans sauf conduit,
che que li signeur commissaire là estant ont
fait, pour faire discort et content ou dit païx. Si vous
prions, chiers amis, que ne voelliés plus envoiier nulle
5 personne en Flandres de vos bourgois ne de autres
de par les dis signeurs; mais, se aucune cose vous
plaist, à vous touchant ou à vos bourgois, ce que nous
porons faire, nous rechepverons vos besongnes en
telle manière comme nous volriens que les nostres
10 fuissent recheues par vous, en qui nous avons aucunement,
en ce cas et en plus grant, fiance, sicom
on doit avoir en ses bons voisins; et est nostre
intention, et generallement dou païx de Flandres,
que tout marceant et leurs marceandisses passent
15 et voissent sauvement de l’un païs en l’autre, sans
eux ne aux marceandisses riens fourfaire. Et Dieux
vous gard! Escript en nostre ost devant Audenarde,
le vint et troisime jour dou mois d’octembre, l’an mil
trois cens quatre vins et deus. PHELIPPES D’ARTEVELLE,
20 regard de Flandres, et ses compaignons.»
§ 307. Au chief de trois jours apriès ce que la première
lettre fu envoiie aux commissaires dou roi,
enssi que li seigneur de Tournai estoient en [la] halle
asamblé en conseil, vinrent ces secondes lettres, et
25 furent aportées par un varlet de Douai, sicom il disoit,
que cil de [Gand] estant au siège devant Audenarde
leur envoioient. Les lettres furent recheues et portées
en halle, et li commissaire appellet, et là furent leutes
à grant loisir et consillies. Finablement li commissaire
30 dissent ensi as provos et jurés de Tournai, qui
demandoient conseil de ces besongnes: «Signeur,
[283] nous vous dissons pour le mieux que vous n’aiiés nulle
aquintance ne canlandisse à ceux de Flandres, car on
ne vous en saroit gret en France; ne ne ouvrés ne
rechevés mais nulles lettres que on vous envoie de che
5 lés là, car, se vous le faites et on le scet au conseil
dou roi, vous en recheverés blasme et damage, et
sera grandement ou prejudice dou roiaulme. Chils Phelippes
d’Artevelle monstre et nous enseigne par ses
escripsions que il ne fait pas grant compte dou roi ne
10 de sa poissance; mais se laira trouver au debout de
la conté de Flandres, qui est hiretages au conte, à
toute sa poissance. Che sont parolle[s] impetueuses
et orguilleuses, et li rois et monsigneur de Bourgongne
en aront à nostre retour grant indignation; si ne
15 demo[r]ront pas les coses longhement en cel estat.»
Et cil de Tournai respondirent que par leur conseil
il perseve[r]roient et que, se à Dieu plaisoit, il ne
feroient ja cose dont il fussent repris. Depuis ne
demora que trois jours que li commissaire partirent
20 de Tournai, et s’en retournèrent devers le roi, et le
trouvèrent à Peronne, et ses trois oncles les dus dallés
lui, Berri, Bourgongne et Bourbon.
§ 308. Le jour devant estoit là venus li contes de
Flandres, pour remonstrer ses besongnes au roi et à
25 son conseil, et pour relever la conté d’Artois, en quoi
il estoit tenus, car encores ne l’avoit il point relevée.
Si en estoit il contes par la sucession de la contesse
d’Artois, sa mère, qui estoit morte en l’anée. Quant
chil commissaire furent venu, li consaulx dou roi se
30 mist ensamble, present le jone roi, et là furent leutes
les deus lettres dessus dites que Phelippes d’Artevelle
[284] et cil de Flandres avoient envoiies à Tournai. De ce
que on les converti en grant mal et que il fu dit que,
en le nouveleté dou roi de France, si grans orgieux
qui estoit en Flandres ne faissoit mies à souffrir ne à
5 soustenir, de ce ne fu pas li contes de Flandres courouchiés,
che fu raisons, car bien veoit et congnissoit
que, sans l’aide et poissance dou roi de France, il ne
pooit jamais retourner à son hiretage de Flandres. Si
fist là li contes de Flandres au roi, present son conseil,
10 ses complaintes bien et à point, et fu bien oïs et respondus
en dissant des dus: «Cousins, des Flamens ne
poés vous à present dire ne parler de nul raisonnable
traitiet, sicom il appert par leurs [lettres] seellées,
et sont orgilleux et presomptieux et trop fourfait,
15 quant il querent aliances à estragne signeur tel comme
le roi d’Engletière, qui est nostres aversaires; et ce ne
sera point soustenu, mais les ira li rois hastéement
combatre, et de che soiés tous asseurés.» Lors se offri
et presenta li contes de Flandres au roi de relever la
20 conté d’Artois, enssi comme à son naturel signeur et
que il le devoit faire. Li rois fu consilliés de respondre
et dire enssi: «Contes, vous retournerés en Artois,
et tremprement nous serons à Arras, et là ferés vous
vostre devoir, presens les pers de France, car mieux
25 ne poons nous monstrer que la querelle est nostre
que de aprochier nos ennemis.»
Li contes se contempta moult de ceste response, et
se parti de Peronne trois jours après, et s’en retourna
en Artois, et vint à Hesdin. Et li rois de France, comme
30 chils qui de grant volenté voloit venir en Flandres et
abatre l’orgoel des Flamens, enssi que autrefois si
predicesseur avoient fait, mist clers en oevre à tous
[285] lés et envoiia lettres et mesagiers et mandemens qui
s’estendirent par toutes les parties de son roiaulme,
en mandant que tantos et sans delai cascuns venist
vers Arras pourveux au mieux que il peuist, car au
5 plaisir de Dieu il voloit aler combatre les Flamens en
Flandres. Nuls sires tenant de lui n’osa desobeïr, mais
fissent leurs mandemens de leurs gens, et s’aparillièrent
et se departirent li lontaing d’Auvergne, de
Roerghue, de Quersin, de Toulousain, de Gascongne,
10 de Limosin, de Poito, de Sainctonge, de Bretaigne et
d’autre part, de Bourbonnois, de Forois, de Bourgongne,
de la Daufiné, de Savoie et de Loeraingne,
de Bar et de tous les circuités et chaingles dou
roi[aume] de France et des tenances. Et tout avaloient
15 aval vers Artois: là se faissoit li amas des gens d’armes
si grans et si biaux que mervelles estoient à considerer.
§ 309. Li contes de Flandres, qui se tenoit à He[s]din
et qui tous les jours ooit nouvelles dou roi et dou
20 duc de Bourgongne et dou grant mandement qui se
faissoit en France, fist une deffense par tout Artois
ou plat païs que nuls, sus à perdre corps et avoir, ne
traisist ne mesist hors de son hostel, en forterèce ne en
bonne ville, cose que il euist, car il voloit que les gens
25 d’armes fuissent aissiet et servit de ce qui estoit ou
plat païs. Adont s’en vint li rois en Arras, et là s’aresta;
et les gens d’armes de tous lés venoient et aplouvoient
tant et si bien estofé que ce estoit grant biauté dou
veoir, et se logoient enssi comme il venoient sus le
30 plat païs, et trouvoient les granges toutes plaines et
bien pourveues, lesquels pourveances leur venoient
[286] bien à point, car tout estoit abandonné, et li corps
des grans signeurs se logoient ens es bonnes villes.
Adont vint li contes de Flandres en Arras, et conjoï
grandement le roi et les signeurs qui là estoient venu,
5 et fist là hommage au roi, present les pers qui là
estoient, de la conté d’Artois, et li rois le rechut à
homme, et li dist: «Biaux cousins, se il plaist à Dieu
et à saint Denis, nous vous remeterons temprement
en l’iretage de Flandres, et abaterons tellement l’orguoel
10 de ce Phelippe et de ses Flamens que jamais
[n’aront] cure ne poissance de eulx reveler ne relever.»
--«Monsigneur, dist li contes, je i ai bien
fiance, et vous i aque[r]rés tant d’onneur et de grace
que à tous les jours dou monde vous en serés prisiés,
15 car maintenant voirement est li orgieux moult grans
en Flandres.»
§ 310. Phelippes d’Artevelle, lui estant [au siège]
devant Audenarde, estoit tous avisés et enformés
comment li rois de France voloit à poissance venir sur
20 lui. Par samblant il n’en faissoit compte, et disoit à ses
gens: «Mais par où quide cils roitiaux entrer en Flandres?
Il est encores trop jones d’un an, quant il nous
quide esbahir par ses asamblées. Si ferai tellement
garder tous les passages et les entrées de Flandres
25 que il ne sera mies en leur poissance que il se voient
de ceste anée dechà le rivière dou Lis.» Adont manda
il à Gand le signeur de Harselles que il venist devant
Audenarde: il vint. Quant il fu venus, Phelippes li
dist: «Sires de Harselles, vous savés bien et entendés
30 tous les jours comment li rois de France se apparelle
pour nous destruire; il faut que nous aions avis
[287] et conseil sur ce. Vous demor[r]és chi et tenrés le
siège, et je m’en irai à Bruges et à Ippre aprendre
encores mieux des nouvelles, et rafresquirai, par
parolles et monitions de bien faire et de eux encoragier,
5 les bonnes gens des bonnes villes, et establirai
sus la rivière dou Lis aux passages tant de gens que
li François ne poront oultre.» A tout ce s’acorda
bien li sires de Harselles. Lors se departi Phelippes
dou siège, et s’en chevauca vers Bruges; et chevauchoit
10 comme sires, et faissoit porter son pennon
devant lui tout desvolepet, armoiiet de ses armes, et
portoit de noir à trois cappiaulx d’argent.
Quant il fu venus à Bruges, il trouva Piètre dou
Bos et Piètre le Wintre, qui là estoient gardiien et
15 cappitaines de Bruges. Si parla à eulx et leur remonstra
comment li rois de France atout sa poissance
voloit venir en Flandres, et que il convenoit aler au
devant pour i remediier et garder les passages: «Si
voel, Piètre dou Bos, que vous allés au pas à Commines:
20 vous garderés là la rivière. Et vous, Piètre le
Wintre, vous irés au [pont] à Warneston et là garderés
vous le passage. Et faites tous les pons en dessus
la rivière jusques à la Gorge et à Estelles et à
Menreville rompre, et en desous jusques à Courtrai.
25 Par enssi ne poront li François passer, et je m’en
irai à Ippre parler à ceux de Ippre et eux en amour
rafresquir et reconforter, et remonstrer comment nous
sommes conjoint ensamble par une unité, et que nuls
ne se fourvoie ne isse de ce que nous avons juret
30 ensamble à tenir. Il n’est mies en la poissance dou roi
de France ne de ses François que il puisent passer la
rivière dou Lis ne entrer en Flandres, puis que li pas
[288] seront gardé, se il ne vont au lonc de la rivière querre
passage vers Saint Omer et Berghes. Et, se il faissoient
che chemin, il trouveroient tant d’empecemens, de
crolières et de mauvais pas que il ne se poroient tenir
5 ensamble, avoec ce que il est iviers et que il fait
fresc et mauvais chevauchier, que il seroient tout
perdu d’avantage.» Che respondirent cil doi Piètre:
«Phelippe, vous dites voir, et nous ferons ce que
vous dites. Et de nos gens qui sont en Engletière,
10 avés vous oï nulles nouvelles?»--«Par ma foi! respondi
Phelippes, nenil, dont je m’esmervelle. Li parlement
sont maintenant à Londres, si en deverons
temprement oïr nouvelles. Li rois de France ne se
puet jamais tant haster que nous ne soions conforté
15 des Englès, anchois que il nous porte point de contraire.
Espoir, fait li rois d’Engletière son mandement,
et venront Englois à l’Escluse sus une nuit, quant nous
ne nos en donrons garde, car il ont vent pour issir
hors d’Engletière à volenté.» Ensi se devisoient chil
20 troi compaignon ensamble. Auques pour ce tamps
toute Flandres estoit en obeïssance à eux, excepté
Tenremonde et Audenarde.