§ 303. «Très chiers et poissans signeurs, à vostres

très nobles discreptions plaise vous savoir que nous

avons recheu amiables lettres à nous envoiies de très

exellent signeur Charles, roi de France, faissans mention

30 comment vous, très nobles signeurs, estes envoiiet

de par lui par dechà pour traitier de paix et d’acord

[276] entre nous et haut prince monsigneur de Flandres et

son païs, et par le roi devant dit et sen [conseil] aians

plaisance de ce conduire et acomplir, siques ceux de

Tournai, nos chiers et boins amis, nous tesmongnent

5 par leurs lettres patentes par nous veues. Et, pour ce

que li rois escripst que à lui moult desplaist et a despleut

que li discors ont si longhement esté et encores

sont, dont nous avons grant mervelle comment che

puet estre, en tamps passé, quant la ville de Gand fu

10 asisse et la paix d’Audenarde n’estoit de nulle valeur,

et ossi quant nous dou commun conseil des trois

bonnes villes de Flandres à lui escripsimes, sicom à

nostre souverain signeur, que il vosist faire la paix et

acord, que adont ne li pleut en otant faire enssi que il

15 nous samble maintenant que volentiers feroit. Et aussi

en telle manière avons receu unes lettres patentes contenans

que deus fois nous avés escript que vous estes

venu, dou roi devant dit chargiet, sicomme chi dessus

est declairiet; mais il nous samble que, selonc nostre

20 response à vous sur ce envoie, que nous avons volenté

d’entendre au traitiet ce que fermement nul traitiet

n’est à querre entre nous et le païs de Flandres, se

ce n’est que les villes et forterèches, à la volenté de

nous, regars de Flandres et de la dite ville de Gaind,

25 fremée[s] contre le païx de Flandres et nomméement

et expresséement contre la bonne ville de Gand, dont

nous sommes regard, seront descloses et ouvertes à

la volenté de nous, regars, et de la dite ville. Et, se

ce estoit, nequedent ne poriens nous traitier à la

30 manière que vous le requerés, car il nous samble que

li rois ou nom de vous a et puet asambler en l’aide de

son cousin, nostre signeur, grant poissance, car nous

[277] savons et veons que fauseté i a, enssi comme autrefois

i a eu. Dont nostre intention est de ce estre seur et

sur nostre garde et deffence, sicomme nous sommes

après atendans. Il trouvera l’ost apparilliet pour lui

5 deffendre contre ses ennemis, car nous esperons, à

l’aide de Dieu, avoir victore, enssi comme autrefois

avons eu à vous, oultre donnant à entendre que

renommée est que vous avés entendu que nous ou

aucuns de Flandres traitent aliances envers le roi

10 d’Engletière, et que nous esrommes pour ce que nous

sommes subjet à la couronne de France et que li rois

est nostre signeur souverain à qui nous sommes tenu

de nous i aquiter; ce que fait avons, en tant que en

tamps passé à lui avons envoiiet nostres lettres, ensi

15 comme à nostre signeur souverain, enssi que il vosist

faire la pais; et sur quoi il pas ne respondi, mais nos

mesagiers fu pris et detenus, ce que grant blasme nous

sambloit de tel signeur. Et encores li est plus grans

blasmes [et fait] à blasmer que desour ce il a à nous

20 escript sicomme souverain signeur, et il ne nous daigna

envoiier response, quant à lui escrisimes comme à

nostre souverain signeur. Et, pour tant que adont che

ne li pleut à faire, pensames nous à querir le pourfit

dou païs de Flandres à qui que ce fust à faire, sicomme

25 fait avons. Nientmains que aucune cose en est encore,

pora li rois bien venir à tamps à manière que toutes

forterèces soient ouvertes, et pour ce que nous

deffendesimes ceux de Tournai, quant darrainement

furent en nostre ost, que nuls ne venroit mais en telle

30 manière cargiés de lettres ne de bouce sans avoir sauf

conduit, et oultre se sont venut portant lettres, sans

sent ne consent de nous, à Gand et à Bruges [et à

[278] Ippre], si avons les mesagiers fait prendre et detenir,

et leur aprenderons à porter lettres tellement que

autres i prenderont exemple, car nous sentons que

traïson aquerés, especiaulment pour moi, Phelippe

5 d’Artevelle, dont Dieux me voelle deffendre, et aussi

faire et mettre discord ou païs. Pour quoi nous vous

laissons savoir que de ce ne vous travilliés plus, se ce

n’est que les villes devant dites soient ouvertes, che

que briefment, à l’aide de Dieu, elles le seront, liquels

10 vous ait en sa sainte garde. Escript devant Audenarde,

le vintime jour dou mois d’octembre, l’an mille trois

cens quatre vins et deus. PHELIPPE D’ARTEVELLE,

regard de Flandres, et ses compagnons.»

§ 304. Quant Phelippes d’Artevelle eut enssi escript,

15 present le signeur de Harselles et son conseil, [si]

leur sambla que riens n’i avoit à amender, et seellèrent

la lettre, et puis regardèrent [à] qui il le bailleroient.

Bien savoient que, se nuls de leur costé apa[r]tenans

à eulx portoit ces lettres à Tournai, il seroit

20 mors ou retenus, pour tant que il tenoient les trois

mesagiers des commissaires en trois villes en prison.

Si demanda Phelippes: «Avons nous nul prisonnier

de ceulx d’Audenarde?» On li respondi: «Oïl, nous

avons un vallet qui fu hier pris à l’escarmuce, mais il

25 n’est pas d’Audenarde; il est d’Artois, vallès à un

chevalier d’Artois, messire G[e]rart de Marquillies,

sicomme il dist.»--«Tant vault mieux, dist Phelippes,

faites le venir avant; il portera ces lettres, et

parmi tant il sera delivrés.» On le fist venir avant.

30 Adont l’appella Phelippes et li dist: «Tu ies mon prisonnier,

et te puis faire morir, se je voel, et tu en as

[279] esté en grant aventure; et, puis que tu es chi, tu seras

delivrés parmi tant que tu m’aras en convenant sour

ta foi que ces lettres tu me porteras à Tournai et les

bailleras as commissaires dou roi de France que tu

5 trouveras là.» Li varlès, quant il l’oï parler de sa

delivrance, ne fu onques si liés, car il quidoit bien

morir; si dist: «Sire, je vous jure par ma foi que je

les porterai là où vous volrés, se ce estoit pour porter

en infier.» Et Phelippes commencha à rire et dist:

10 «Tu as trop bien parlé.» Adont li fist il baillier deux

escus et le fist convoiier tout hors de l’ost et mettre

ou chemin de Tournai.

Tant exploita li varlès et tant chemina que il vint à

Tournai et entra ens es portes, et demanda où il trouveroit

15 les commissaires; on li dist que il en oroit

nouvelles sus le marchiet. Quant il fu venus sus le

marchiet, on li enseigna l’ostel de l’evesque de Laon:

il se traïst celle part, et fist tant que il vint devant

l’evesque, et se mist en genous et fist son mesage bien

20 et à point. On li demanda des nouvelles de Audenarde

et de l’ost. Il respondi ce qu’il en savoit et compta

comment il estoit prisonniers, mais on l’avoit en l’ost

delivret pour tant que il avoit aporté celle lettre. On

li donna à disner; entrues que il disnoit, il fu très bien

25 examinés des gens de l’evesque. Quant il ot à grant

loisir disné, il se parti. Li evesques de Laon ne volt

mies ouvrir ces lettres sans ses compaignons, et envoia

devers eux; et, quant il furent tout troi li evesque et

li chevalier ensamble, on ouvri ces lettres: si furent

30 leutes à grant loisir, et bien examinées et considérées.

Adont parlèrent il ensamble, et dissent: «Cils Phelippes,

à ce que il monstre, est plains de grant orguoel

[280] et presomption, et petitement amire la majesté roial

de France; il se confie en la fortune que il eut pour

li devant Bruges. Quel cose est il bon, ce dissent

5 il, en chechi à faire?» Lors consillièrent il longhement,

et, eux consilliet, il dissent: «Li prevos et

li juret et li consaulx de Tournai, en quelle citté nous

sommes, sevent bien que nous avons envoiiet à Phelippe

d’Artevelle et aux villes de Flandres: s’est bon

que il oent la response telle que Phelippes nous fait.»

10 Chils consaulx fu tenus. Messires Tristrans dou Bos,

gouvernères de Tournai, envoia querir les prevos [et

jurés]; on ouvri la halle, on sonna la cloque: tout cil

dou conseil vinrent. Quant il furent venu, on lissi et

relissi par deus ou par trois fois tout generalement

15 ces lettres. Li sage se mervilloient des grosses et

presomptieuses parolles qui dedens estoient. Adont fu

consilliet que la copie de ces lettres [demorroit] à Tournai,

et li commissaire dedens deus ou trois jours s’en

retourneroient devers le roi et i reporteroient ces

20 propres lettres seellées dou seel Phelippe d’Artevelle.

Atant se departi cils consaulx, et s’en retourna cascuns

en son hostel.

§ 305. Phelippes d’Artevelle, qui se tenoit à host

devant Audenarde, enssi comme vous savés, ne se

25 repentoit mies de ce se durement et poindanment il

avoit escript en aucunes manières aux commissaires

dou roi de France, mais il se repentoit de ce que

parellement ou plus doucement il n’avoit escript aux

prevos et jurés de Tournai, en faindant et en monstrant

30 amour, quoique petit en i eust. Par voie de

disimulation il dist que il i escriroit, car il n’i voroit

[281] mie nourir toute le haïne ne male amour que il poroit

bien. Si escripsi Phelippes en le fourme et manière

comme chi s’enssieut, et fu li supercription telle: «A

honnerables et sages nos chiers et bons amis les prevos

5 et jurés de la ville et cité de Tournai.

§ 306. «Très chier et bon ami, vous plaise savoir

que nous avons recheu unes lettres mention faissant

de deus vos bourgois et manans, portant lettres à

Gand et à Bruges des commissaires dou roi de France,

10 pris et detenus par nous, pour avoir hors de prison

à la prière de vous, par quoi la bonne amour

et afection qui est, et, se Dieux plaist, perseve[r]ra

entre vous et le commun païx de Flandres, soit de

tant plus perseverée; laquelle amour, très chier amit,

15 nous samble bien petite, car à nostre connissance est

venu que li rois de France, li dus de Bourgongne, li

dus de Bretaigne et pluiseur autre grant signeur

assamblent forment pour venir en l’aide de monsigneur

de Flandres sour le païs de Flandres et pour

20 avoir le dit païs pour combatre, nonobstant les lettres

que il à nous envoiièrent pour traitier pais et acord:

ce que à nous ne samble pas voie faisable, à ceux

appartenant: dont nous sommes sour nostre garde

et deffence, et serons d’ores en avant de jour et de

25 nuit. Et tant que des prisons vos bourgois, si sachiés

que nous les detenrons devers nous tant que nous

sarons le vrai de l’asamblement des signeurs et que

à nous aplaira de eux delivrer, car vous savés que,

quant vos bourgois furent darainement en Flandres

30 pour trouver la pais, que là fu dit, ordonnet et commandet

que on n’envoieroit mais nulle personne, ne

[282] par lettres ne autrement, à savoir est sans sauf conduit,

che que li signeur commissaire là estant ont

fait, pour faire discort et content ou dit païx. Si vous

prions, chiers amis, que ne voelliés plus envoiier nulle

5 personne en Flandres de vos bourgois ne de autres

de par les dis signeurs; mais, se aucune cose vous

plaist, à vous touchant ou à vos bourgois, ce que nous

porons faire, nous rechepverons vos besongnes en

telle manière comme nous volriens que les nostres

10 fuissent recheues par vous, en qui nous avons aucunement,

en ce cas et en plus grant, fiance, sicom

on doit avoir en ses bons voisins; et est nostre

intention, et generallement dou païx de Flandres,

que tout marceant et leurs marceandisses passent

15 et voissent sauvement de l’un païs en l’autre, sans

eux ne aux marceandisses riens fourfaire. Et Dieux

vous gard! Escript en nostre ost devant Audenarde,

le vint et troisime jour dou mois d’octembre, l’an mil

trois cens quatre vins et deus. PHELIPPES D’ARTEVELLE,

20 regard de Flandres, et ses compaignons.»

§ 307. Au chief de trois jours apriès ce que la première

lettre fu envoiie aux commissaires dou roi,

enssi que li seigneur de Tournai estoient en [la] halle

asamblé en conseil, vinrent ces secondes lettres, et

25 furent aportées par un varlet de Douai, sicom il disoit,

que cil de [Gand] estant au siège devant Audenarde

leur envoioient. Les lettres furent recheues et portées

en halle, et li commissaire appellet, et là furent leutes

à grant loisir et consillies. Finablement li commissaire

30 dissent ensi as provos et jurés de Tournai, qui

demandoient conseil de ces besongnes: «Signeur,

[283] nous vous dissons pour le mieux que vous n’aiiés nulle

aquintance ne canlandisse à ceux de Flandres, car on

ne vous en saroit gret en France; ne ne ouvrés ne

rechevés mais nulles lettres que on vous envoie de che

5 lés là, car, se vous le faites et on le scet au conseil

dou roi, vous en recheverés blasme et damage, et

sera grandement ou prejudice dou roiaulme. Chils Phelippes

d’Artevelle monstre et nous enseigne par ses

escripsions que il ne fait pas grant compte dou roi ne

10 de sa poissance; mais se laira trouver au debout de

la conté de Flandres, qui est hiretages au conte, à

toute sa poissance. Che sont parolle[s] impetueuses

et orguilleuses, et li rois et monsigneur de Bourgongne

en aront à nostre retour grant indignation; si ne

15 demo[r]ront pas les coses longhement en cel estat.»

Et cil de Tournai respondirent que par leur conseil

il perseve[r]roient et que, se à Dieu plaisoit, il ne

feroient ja cose dont il fussent repris. Depuis ne

demora que trois jours que li commissaire partirent

20 de Tournai, et s’en retournèrent devers le roi, et le

trouvèrent à Peronne, et ses trois oncles les dus dallés

lui, Berri, Bourgongne et Bourbon.

§ 308. Le jour devant estoit là venus li contes de

Flandres, pour remonstrer ses besongnes au roi et à

25 son conseil, et pour relever la conté d’Artois, en quoi

il estoit tenus, car encores ne l’avoit il point relevée.

Si en estoit il contes par la sucession de la contesse

d’Artois, sa mère, qui estoit morte en l’anée. Quant

chil commissaire furent venu, li consaulx dou roi se

30 mist ensamble, present le jone roi, et là furent leutes

les deus lettres dessus dites que Phelippes d’Artevelle

[284] et cil de Flandres avoient envoiies à Tournai. De ce

que on les converti en grant mal et que il fu dit que,

en le nouveleté dou roi de France, si grans orgieux

qui estoit en Flandres ne faissoit mies à souffrir ne à

5 soustenir, de ce ne fu pas li contes de Flandres courouchiés,

che fu raisons, car bien veoit et congnissoit

que, sans l’aide et poissance dou roi de France, il ne

pooit jamais retourner à son hiretage de Flandres. Si

fist là li contes de Flandres au roi, present son conseil,

10 ses complaintes bien et à point, et fu bien oïs et respondus

en dissant des dus: «Cousins, des Flamens ne

poés vous à present dire ne parler de nul raisonnable

traitiet, sicom il appert par leurs [lettres] seellées,

et sont orgilleux et presomptieux et trop fourfait,

15 quant il querent aliances à estragne signeur tel comme

le roi d’Engletière, qui est nostres aversaires; et ce ne

sera point soustenu, mais les ira li rois hastéement

combatre, et de che soiés tous asseurés.» Lors se offri

et presenta li contes de Flandres au roi de relever la

20 conté d’Artois, enssi comme à son naturel signeur et

que il le devoit faire. Li rois fu consilliés de respondre

et dire enssi: «Contes, vous retournerés en Artois,

et tremprement nous serons à Arras, et là ferés vous

vostre devoir, presens les pers de France, car mieux

25 ne poons nous monstrer que la querelle est nostre

que de aprochier nos ennemis.»

Li contes se contempta moult de ceste response, et

se parti de Peronne trois jours après, et s’en retourna

en Artois, et vint à Hesdin. Et li rois de France, comme

30 chils qui de grant volenté voloit venir en Flandres et

abatre l’orgoel des Flamens, enssi que autrefois si

predicesseur avoient fait, mist clers en oevre à tous

[285] lés et envoiia lettres et mesagiers et mandemens qui

s’estendirent par toutes les parties de son roiaulme,

en mandant que tantos et sans delai cascuns venist

vers Arras pourveux au mieux que il peuist, car au

5 plaisir de Dieu il voloit aler combatre les Flamens en

Flandres. Nuls sires tenant de lui n’osa desobeïr, mais

fissent leurs mandemens de leurs gens, et s’aparillièrent

et se departirent li lontaing d’Auvergne, de

Roerghue, de Quersin, de Toulousain, de Gascongne,

10 de Limosin, de Poito, de Sainctonge, de Bretaigne et

d’autre part, de Bourbonnois, de Forois, de Bourgongne,

de la Daufiné, de Savoie et de Loeraingne,

de Bar et de tous les circuités et chaingles dou

roi[aume] de France et des tenances. Et tout avaloient

15 aval vers Artois: là se faissoit li amas des gens d’armes

si grans et si biaux que mervelles estoient à considerer.

§ 309. Li contes de Flandres, qui se tenoit à He[s]din

et qui tous les jours ooit nouvelles dou roi et dou

20 duc de Bourgongne et dou grant mandement qui se

faissoit en France, fist une deffense par tout Artois

ou plat païs que nuls, sus à perdre corps et avoir, ne

traisist ne mesist hors de son hostel, en forterèce ne en

bonne ville, cose que il euist, car il voloit que les gens

25 d’armes fuissent aissiet et servit de ce qui estoit ou

plat païs. Adont s’en vint li rois en Arras, et là s’aresta;

et les gens d’armes de tous lés venoient et aplouvoient

tant et si bien estofé que ce estoit grant biauté dou

veoir, et se logoient enssi comme il venoient sus le

30 plat païs, et trouvoient les granges toutes plaines et

bien pourveues, lesquels pourveances leur venoient

[286] bien à point, car tout estoit abandonné, et li corps

des grans signeurs se logoient ens es bonnes villes.

Adont vint li contes de Flandres en Arras, et conjoï

grandement le roi et les signeurs qui là estoient venu,

5 et fist là hommage au roi, present les pers qui là

estoient, de la conté d’Artois, et li rois le rechut à

homme, et li dist: «Biaux cousins, se il plaist à Dieu

et à saint Denis, nous vous remeterons temprement

en l’iretage de Flandres, et abaterons tellement l’orguoel

10 de ce Phelippe et de ses Flamens que jamais

[n’aront] cure ne poissance de eulx reveler ne relever.»

--«Monsigneur, dist li contes, je i ai bien

fiance, et vous i aque[r]rés tant d’onneur et de grace

que à tous les jours dou monde vous en serés prisiés,

15 car maintenant voirement est li orgieux moult grans

en Flandres.»

§ 310. Phelippes d’Artevelle, lui estant [au siège]

devant Audenarde, estoit tous avisés et enformés

comment li rois de France voloit à poissance venir sur

20 lui. Par samblant il n’en faissoit compte, et disoit à ses

gens: «Mais par où quide cils roitiaux entrer en Flandres?

Il est encores trop jones d’un an, quant il nous

quide esbahir par ses asamblées. Si ferai tellement

garder tous les passages et les entrées de Flandres

25 que il ne sera mies en leur poissance que il se voient

de ceste anée dechà le rivière dou Lis.» Adont manda

il à Gand le signeur de Harselles que il venist devant

Audenarde: il vint. Quant il fu venus, Phelippes li

dist: «Sires de Harselles, vous savés bien et entendés

30 tous les jours comment li rois de France se apparelle

pour nous destruire; il faut que nous aions avis

[287] et conseil sur ce. Vous demor[r]és chi et tenrés le

siège, et je m’en irai à Bruges et à Ippre aprendre

encores mieux des nouvelles, et rafresquirai, par

parolles et monitions de bien faire et de eux encoragier,

5 les bonnes gens des bonnes villes, et establirai

sus la rivière dou Lis aux passages tant de gens que

li François ne poront oultre.» A tout ce s’acorda

bien li sires de Harselles. Lors se departi Phelippes

dou siège, et s’en chevauca vers Bruges; et chevauchoit

10 comme sires, et faissoit porter son pennon

devant lui tout desvolepet, armoiiet de ses armes, et

portoit de noir à trois cappiaulx d’argent.

Quant il fu venus à Bruges, il trouva Piètre dou

Bos et Piètre le Wintre, qui là estoient gardiien et

15 cappitaines de Bruges. Si parla à eulx et leur remonstra

comment li rois de France atout sa poissance

voloit venir en Flandres, et que il convenoit aler au

devant pour i remediier et garder les passages: «Si

voel, Piètre dou Bos, que vous allés au pas à Commines:

20 vous garderés là la rivière. Et vous, Piètre le

Wintre, vous irés au [pont] à Warneston et là garderés

vous le passage. Et faites tous les pons en dessus

la rivière jusques à la Gorge et à Estelles et à

Menreville rompre, et en desous jusques à Courtrai.

25 Par enssi ne poront li François passer, et je m’en

irai à Ippre parler à ceux de Ippre et eux en amour

rafresquir et reconforter, et remonstrer comment nous

sommes conjoint ensamble par une unité, et que nuls

ne se fourvoie ne isse de ce que nous avons juret

30 ensamble à tenir. Il n’est mies en la poissance dou roi

de France ne de ses François que il puisent passer la

rivière dou Lis ne entrer en Flandres, puis que li pas

[288] seront gardé, se il ne vont au lonc de la rivière querre

passage vers Saint Omer et Berghes. Et, se il faissoient

che chemin, il trouveroient tant d’empecemens, de

crolières et de mauvais pas que il ne se poroient tenir

5 ensamble, avoec ce que il est iviers et que il fait

fresc et mauvais chevauchier, que il seroient tout

perdu d’avantage.» Che respondirent cil doi Piètre:

«Phelippe, vous dites voir, et nous ferons ce que

vous dites. Et de nos gens qui sont en Engletière,

10 avés vous oï nulles nouvelles?»--«Par ma foi! respondi

Phelippes, nenil, dont je m’esmervelle. Li parlement

sont maintenant à Londres, si en deverons

temprement oïr nouvelles. Li rois de France ne se

puet jamais tant haster que nous ne soions conforté

15 des Englès, anchois que il nous porte point de contraire.

Espoir, fait li rois d’Engletière son mandement,

et venront Englois à l’Escluse sus une nuit, quant nous

ne nos en donrons garde, car il ont vent pour issir

hors d’Engletière à volenté.» Ensi se devisoient chil

20 troi compaignon ensamble. Auques pour ce tamps

toute Flandres estoit en obeïssance à eux, excepté

Tenremonde et Audenarde.

Chroniques de J. Froissart, tome 10/13 · 第 28 / 36 段