_Et quelques-uns boudent, pendant que d'autres veulent plonger.
(Voyons, tenez ferme! Restez donc tranquille, vous!)
Quelques-uns de vous doivent se montrer doux, et d'autres
doivent porter des coups. (Là, là! Voyons? qui est-ce qui vous
parle de vous tuer?) Quelques-uns,--il y a du déchet dans toute
profession,--auront le coeur brisé avant de recevoir la mort et
d'être domptés, et se démèneront comme des diables sous la
morsure de la corde serrée, et mourront fous de rage muette dans
la cour du manège._
(CHOEUR DANS L'ENCLOS-TOOLUNGALA)
Élever un jeune garçon «dans du coton», comme disent les familles, n'est
point prudent, si le garçon doit se lancer dans le monde et y jouer des
coudes. A moins d'être une exception extrêmement rare, il lui faudra
certainement subir bien des crises possibles à éviter, et chose fort
probable, endurer d'atroces souffrances simplement par ignorance des
proportions réelles des choses.
Laissez un petit chien manger le savon dans la salle de bain ou ronger
une botte qui vient d'être cirée. Il continue à en mâcher, à en ronger
jusqu'au jour où il s'aperçoit que le cirage et le savon de Windsor
d'Old Brown le rendent très malade. De là il conclut que le savon et les
bottes ne valent rien pour la santé.
Le vieux chien de la maison lui apprendra bientôt qu'il est imprudent de
mordre les oreilles des vieux chiens.
Étant jeune, il garde la mémoire de cet enseignement et, âgé de six
mois, il part à travers le monde, en petite bête bien élevée, dont
l'appétit est discipliné.
S'il avait été tenu à distance des bottes, du savon et des oreilles des
gros chiens, puis parvenu au terme de sa croissance, avec toute sa
dentition, s'il se trouvait brusquement en contact avec cette redoutable
trinité, jugez s'il serait cruellement malade, et s'il recevrait des
rossées.
Appliquez ces principes au système de l'éducation «dans du coton», et
voyez ce qui en résulte.
Cela ne sonne pas bien à l'oreille, mais de deux maux c'est le moindre.
Il y avait une fois un petit garçon qui avait été élevé selon le système
du «coton»; ce système lui coûta la vie.
Il avait passé toutes ses journées avec sa famille, depuis l'heure de sa
naissance jusqu'à celle où il alla à Sandhurst se classer presque en
tête de liste. Il avait été admirablement formé par un précepteur
particulier dans tous les exercices au moyen desquels on gagne des bons
points, et il avait encore le mérite spécial de «n'avoir jamais causé
une heure d'inquiétude à sa famille».
Ce qu'il apprit à Sandhurst en dehors de la routine ordinaire ne vaut
pas qu'on en parle. Il regarda autour de lui, et trouva, si l'on peut
s'exprimer ainsi, très bon goût au savon et au cirage. Il en tâta un
peu, et quitta Sandhurst la tête moins haute qu'il n'y était entré.
Alors il y eut une pause, et une scène avec sa famille, qui attendait
beaucoup de lui. Puis ce fut un an de vie «loin des souillures du monde»
dans un bataillon du dépôt de troisième classe, où tous les jeunes
étaient des enfants, tous les anciens, de vieilles femmes. Enfin il
partit pour l'Inde, où il se vit privé du soutien de ses parents, et
n'eut, en temps de difficultés, d'autre personne sur qui il pût compter,
que lui-même.
Or l'Inde est, par-dessus tout, le pays où il ne faut pas prendre les
choses trop au sérieux, sauf quand il s'agit du soleil de midi.
Un travail exagéré, une énergie trop grande tuent un homme aussi
sûrement que les excès du vice ou ceux de la boisson. Quant au flirt, il
n'importe guère: tout le monde ne doit-il pas un jour ou l'autre être
déplacé; dès lors _vous_ ou _elle_ quitterez la station, et n'y
reviendrez jamais.
Le travail bien fait ne tire pas non plus à conséquence, parce qu'on
mesure un homme d'après ce qu'il peut faire le plus mal, et que s'il
faisait mieux, ce serait en général un autre qui en aurait tout
l'avantage. Mal travailler n'importe guère, parce que d'autres font plus
mal encore et que l'Inde est plus encombrée d'incapables que tout autre
pays.
Les amusements n'ont aucune importance, parce qu'ils recommencent
aussitôt après que vous les avez terminés, et que la plupart du temps,
s'amuser signifie essayer de gagner l'argent d'autrui.
La maladie n'a aucune importance, parce qu'elle est pain quotidien, et
que si vous mourez, un autre prend votre place dans les huit heures qui
s'écoulent entre votre mort et votre enterrement.
Rien n'a d'importance que les congés à passer au pays, et les soldes sur
le pied d'activité, parce que les uns et les autres sont rares.
C'est le pays de la négligence, le pays _Koucha_, où tout le monde
travaille avec des outils imparfaits. Le parti le plus sage est de ne
prendre au sérieux ni personnes, ni choses, et de s'en évader, aussitôt
qu'on peut, dans un endroit où l'amusement est un amusement et où il
vaille la peine de se faire une réputation.
Mais ce Jeune Garçon,--l'histoire est aussi vieille que les
collines,--ainsi expatrié, prit tout au sérieux.
Il était gentil; il fut choyé.
Il prit au sérieux ces gâteries, et se fit bien du mauvais sang pour des
femmes qui ne méritaient pas qu'on sellât un poney pour aller leur
rendre visite.
Il trouva beaucoup de charme à la libre vie qu'il goûtait dans l'Inde
pour la première fois. Elle paraît attrayante dans le commencement, à
celui qui juge les choses en officier subalterne,--ne voit que poneys,
camarades de jeu, danses, et le reste. Il en tâta comme les petits
chiens goûtent au savon: seulement il en goûta sur le tard et alors que
sa dentition était complète.
Il n'eut pas l'instinct de l'équilibre, tout comme le petit chien, et ne
put comprendre pourquoi il n'était pas traité avec autant d'égards que
sous le toit paternel.
Cela heurtait ses sentiments.
Il se prit de querelle avec d'autres garçons, et étant sensible jusqu'à
la moelle, il garda rancune de ces querelles, il se piqua au jeu.
Il trouva du plaisir au whist, aux gymkhanas, et aux autres choses de
cette sorte, inventées pour se distraire après les heures de travail,
mais il les prit aussi au sérieux, tout comme il l'avait fait pour
prendre le panache, après boire.
Le whist et les gymkhanas lui firent perdre de l'argent parce que tout
cela était nouveau pour lui.
Il prit au sérieux ses pertes, et mit tout autant d'énergie et
d'application à une course dont l'enjeu était deux mohurs d'or[5] sur
des poneys _ekka_ débutants, aux crinières tressées, que s'il se fût agi
du Derby. Cela était dû moitié à l'inexpérience--de même que le petit
chien se querelle avec le coin de carpette du foyer--et moitié à
l'étourdissement que lui causait le passage d'une vie tranquille, au
grand jour et au mouvement d'une vie plus animée. Personne ne lui parla
du savon et du cirage, parce que la plupart des hommes tient pour
certain qu'un homme d'intelligence moyenne s'en défie suffisamment. Il
était vraiment pénible de voir le Jeune Garçon s'en aller par morceaux à
chaque heurt, comme un poulain trop tenu en main, qui tombe et se
couronne quand il échappe au valet d'écurie.
[5] Roupies.
Cette licence sans frein dans les amusements qui ne valent pas la peine
qu'on sorte des rangs pour y goûter, et à plus forte raison qu'on y
coure en bousculant tout le monde, dura six mois c'est-à-dire tout le
temps de la saison froide.
Alors nous pûmes croire que la chaleur, la conscience d'avoir perdu son
argent et estropié ses chevaux calmeraient le Jeune Garçon, et qu'il
prendrait de l'aplomb.
C'est ce qui fût arrivé dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent. Vous
voyez cela se produire dans toutes les stations de l'Inde.
Mais ce cas particulier fut une exception parce que le Jeune Garçon
était sensible, et prenait les choses au sérieux, ainsi que j'ai dû déjà
le répéter au moins sept fois.
Certes, nous ne saurions dire quelle impression ses excès faisaient sur
lui-même. Ils n'avaient rien qui fût de nature à briser le coeur, rien
qui dépassât la moyenne.
Il pouvait être financièrement ficelé pour toute sa vie; il pouvait
avoir besoin de quelques soins. Un jour de chaleur aurait brûlé le
souvenir de ses exploits. Un prêteur aurait pu l'aider à se remettre à
flot et à sortir des ennuis d'argent. Mais il dut se placer à un point
de vue tout différent, et se croire ruiné sans aucun espoir de
relèvement.
Son colonel l'admonesta sévèrement quand le temps froid fut passé.
Cela le rendit plus malheureux que jamais, et pourtant le colonel lui
avait «lavé la tête» comme à tout le monde, sans plus.
Ce qui se passa ensuite est un exemple curieux de la façon dont nous
tenons les uns aux autres, et sommes rendus responsables des actes
d'autrui.
La chose qui fit brutalement entrer la poutre dans l'esprit du Jeune
Garçon, ce fut une remarque d'une femme pendant qu'il causait avec elle.
Il ne servirait de rien de la reproduire, car c'était une cruelle petite
phrase, décochée avant qu'elle y eût songé, et qui le fit rougir jusqu'à
la racine des cheveux.
Il la garda sur le coeur pendant trois jours; puis il demanda deux jours
de congé pour aller chasser aux environs d'une résidence de villégiature
de l'ingénieur du canal, à environ trente milles de là.
Il obtint son congé, et ce soir-là, au mess, il fut plus bruyant, plus
encombrant que jamais. Il dit qu'il allait tirer «le gros gibier» et
partit à dix heures et demie dans une _ekka_[6].
[6] Voiture légère indigène.
La perdrix,--unique gibier qui se rencontrait aux abords de la
villégiature en question,--n'était pas du gros gibier, de sorte que tout
le monde riait de sa gasconnade.
Le lendemain, un des majors rentra de congé, et apprit que le Jeune
Garçon était parti «pour tirer du gros gibier».
Le major s'intéressait quelque peu au Jeune Garçon et avait fait
quelques tentatives pour l'enrayer au temps froid. Le major fit les gros
yeux, quand il apprit l'expédition, et il se rendit dans les chambres du
Jeune Garçon, et y fureta.
Au bout d'un instant, il sortit et me rencontra au moment où je quittais
le jeu au mess.
Il n'y avait personne dans le vestibule.
--Le Jeune Garçon est parti à la chasse, me dit-il. Est-ce qu'on peut
tuer des _tétur_[7] avec un revolver et un encrier?
[7] Des perdrix.
--C'est absurde, major, répondis-je, car je voyais ce qu'il avait dans
l'esprit.
--Absurde ou non, reprit-il, je vais au canal maintenant, tout de suite.
Je me sens inquiet.
Il réfléchit une minute et reprit:
--Savez-vous mentir?
--Vous vous en doutez un peu. C'est mon métier.
--Très bien, conclut le major. Alors vous allez partir avec moi,
maintenant... tout de suite, dans une _ekka_ du côté du canal, pour
tirer le daim noir. Allez vite endosser votre shikar-kit[8], vite... et
revenez avec un fusil.
[8] Costume de chasse.
Le major était un maître homme, et je savais qu'il ne donnait pas
d'ordres sans motif.
Aussi j'obéis.
A mon retour je trouvai le major installé dans une _ekka_, des étuis à
fusil et des vivres suspendus dans les filets, tout prêt pour une
excursion de chasse.
Il renvoya le conducteur et se chargea de conduire lui-même. Nous
cahotâmes, sans nous presser, tant qu'on fut dans la station, mais dès
que nous eûmes atteint la route poussiéreuse qui traversait la plaine,
il fit voler le poney.
Un animal du pays peut faire n'importe quoi en cas d'urgence. Nous
couvrîmes nos trente milles en trois heures, mais la pauvre bête était
presque morte.
Une fois, je dis:
--Mais, major, pourquoi cette hâte vertigineuse?
Il répliqua d'un ton calme:
--Le Jeune Garçon est seul, en tête à tête avec lui-même depuis... une,
deux... cinq... quatorze heures, maintenant. Je vous le répète, je ne
suis pas tranquille.
Cette inquiétude me gagna, et moi aussi je me mis à fouetter le poney.
Quand nous arrivâmes à la maison des champs de l'ingénieur du canal, le
major héla le domestique du Jeune Garçon, mais sans obtenir de réponse.
Alors nous approchâmes, et nous appelâmes le Jeune Garçon par son nom.
Toujours pas de réponse.
--Oh! il est parti à la chasse, fis-je.
Juste alors, je vis par une des fenêtres une petite lampe de jardin qui
brûlait.
Il était quatre heures de l'après-midi.
Tous deux nous nous arrêtâmes court sous la vérandah, retenant notre
souffle pour ne pas perdre le moindre bruit, et nous entendîmes dans
l'intérieur de la pièce les _brr-brr-brr_ d'une multitude de mouches.
Le major ne dit mot, mais il enleva son casque, et nous entrâmes.
Le Jeune Garçon gisait sur le _cadre_ au milieu de la chambre nue et
badigeonnée à la chaux. Le coup de revolver lui avait fracassé la tête.
Les étuis des fusils n'étaient pas ouverts, le matériel de campement pas
déployé et sur la table se trouvait le buvard du Jeune Garçon, avec des
photographies. Il était allé très loin pour mourir, comme un rat
empoisonné.
Le major murmura tout doucement:
--Pauvre garçon! pauvre, pauvre diable!
Puis il se détourna du lit:
--J'ai besoin de votre aide dans cette affaire, me dit-il.
Comme je voyais que le Jeune Garçon s'était suicidé, je me doutais fort
bien de quelle sorte d'aide il s'agissait, de sorte que je m'installai
devant la table, allumai un cigare, et me mis à fouiller dans le buvard,
pendant que le major regardait par-dessus mon épaule et répétait à part
lui:
--Nous sommes arrivés trop tard... comme un rat dans un trou... Pauvre
diable! pauvre diable!
Le Jeune Garçon avait dû passer la moitié de la nuit à écrire à sa
famille, à son colonel, à une jeune fille de son pays, et aussitôt qu'il
avait fini d'écrire, il s'était fait sauter la cervelle, car il était
mort depuis longtemps quand nous étions arrivés.
Je lus tout ce qu'il avait écrit, et à mesure que j'avais fini une
feuille, je la faisais passer au major.
Nous vîmes, d'après son récit, combien il avait pris au sérieux toutes
sortes de choses. Il y était question d'«un déshonneur qu'il n'était pas
capable de supporter», «d'une honte ineffaçable, d'une folie
criminelle», «d'une vie gaspillée», etc.
Puis c'étaient des choses particulières qu'il disait à son père, à sa
mère; ça n'en finissait pas; c'est trop sacré pour qu'on l'imprime.
La lettre à la jeune fille de son pays était le morceau le plus
touchant.
En la lisant, j'eus la gorge serrée. Le major ne fit nul effort pour
rester les yeux secs.
Cela m'inspira du respect pour lui.
Il lut, il se balança de côté et d'autre, il pleura comme une femme,
simplement, sans chercher à s'en cacher.
Les lettres étaient bien terribles, bien désespérées, bien touchantes.
Nous oubliâmes toutes les sottises du Jeune Garçon, et nous ne pensâmes
plus qu'à la pauvre chose qui gisait sur le _cadre_ et aux feuilles
couvertes d'écriture que nous avions dans les mains. Il était absolument
impossible de laisser des lettres comme celles-là arriver à leur
adresse. Elles auraient brisé le coeur de son père, et auraient tué sa
mère en tuant la foi qu'elle avait en son fils.
Enfin, le major sécha ses yeux, toujours franchement, et dit:
--Voilà des choses bien commodes à jeter à la tête d'une famille
anglaise! Qu'allons-nous faire?
Sachant pourquoi le major m'avait emmené, je répondis:
--Le Jeune Garçon est mort du choléra. Nous étions ici à ses derniers
moments. Nous ne nous en tirerons pas par des demi-mesures... Allons-y.
Alors commença une des scènes les plus terriblement comiques auxquelles
il me soit arrivé de prendre part.
Il s'agissait de fabriquer un gros mensonge par écrit, confirmé par des
preuves, pour consoler les parents que le Jeune Garçon avait au pays.
Je commençai par rédiger un brouillon, où le major semait çà et là des
indications, tout en rassemblant les pages écrites par le Jeune Garçon
et les brûlant dans l'âtre.
Ce fut par une soirée chaude et tranquille que nous nous mîmes à
l'oeuvre, et la lampe brûlait très mal.
En y mettant le temps, je bâtis un canevas satisfaisant, où je déclarais
que le Jeune Garçon était un modèle de toutes les vertus, chéri du
régiment, et promettant à tous les points de vue de faire brillamment
son chemin, et ainsi de suite; et je disais comme quoi nous l'avions
soigné pendant sa maladie--ce n'était pas l'heure des petits mensonges,
vous comprenez,--et comme quoi il était mort sans souffrance.
J'avais la gorge serrée pendant que j'écrivais ces choses-là, et que je
pensais aux pauvres parents qui les liraient. Puis je me mis à rire de
l'allure grotesque que prenait l'affaire... et le major dit que nous
avions besoin de boire quelque chose.
Je n'ose dire la quantité de whiskey que nous bûmes, avant que la lettre
fût finie. Ce whiskey ne nous produisit pas le moindre effet. Puis nous
prîmes la montre, le médaillon et les bagues du Jeune Garçon.
Enfin le major dit:
--Il faut que nous envoyions une mèche de cheveux. C'est une chose à
laquelle tient une femme.
Mais il nous fut impossible de couper une mèche de cheveux qui pût être
envoyée. Le Jeune Garçon avait les cheveux noirs: heureusement le major
les avait noirs, lui aussi. Je coupai avec un canif une mèche des
cheveux du major au-dessus de la tempe, et je la mis dans le paquet que
nous fîmes.
Les éclats de rire et la sensation d'étranglement me reprirent, et je
fus forcé de m'arrêter. Le major n'était guère plus maître de lui-même,
et nous savions qu'il nous restait la partie la plus terrible de la
besogne.
Nous mîmes sous enveloppe le paquet: photographies, médaillon, anneau et
boucle de cheveux, et nous cachetâmes avec la cire à cacheter et le
cachet du Jeune Garçon.
Alors le major dit:
--Grand Dieu, allons dehors--hors de cette chambre--et réfléchissons.
Nous sortîmes, pour nous promener une heure sur les bords du canal,
manger et boire ce que nous avions apporté, jusqu'à ce que la lune se
levât.
Je sais maintenant au juste quelles sont les sensations d'un assassin.
Finalement, avec un grand effort nous parvînmes à rentrer dans la
chambre où se trouvait l'autre chose avec la lampe, et nous nous mîmes à
la besogne qui nous restait à accomplir.
Je ne veux rien écrire à ce sujet: ce fut trop horrible.
Nous brûlâmes la literie et jetâmes les cendres dans le canal, nous
enlevâmes les nattes de la pièce pour les traiter de la même façon.
Je me rendis à un village et j'empruntai deux grandes pioches,--car je
ne voulais pas recourir à l'aide des paysans,--tandis que le major se
chargeait... du reste.
Il nous fallut quatre heures de travail acharné pour creuser la fosse.
Tout en travaillant, nous discutâmes sur le point de savoir si nous
ferions bien de dire tout ce qui nous restait de l'office des morts dans
la mémoire. Nous arrangeâmes la chose en récitant l'Oraison dominicale
et y ajoutant une prière personnelle qui n'avait rien de rituel pour le
repos de l'âme du Jeune Garçon.
Ensuite nous comblâmes la fosse, et nous allâmes sous la vérandah, pas
dans la maison, nous livrer au sommeil.
Nous étions à demi morts de fatigue.
Quand nous nous réveillâmes, le major dit gravement:
--Nous ne pouvons pas nous en retourner avant demain. Il faut que nous
lui laissions le temps de mourir. Il est mort ce matin, de très bonne
heure, souvenez-vous-en. Cela aura l'air plus naturel.
Donc le major était resté éveillé toute la nuit, à réfléchir.
Il dit:
--Pourquoi n'avons-nous pas rapporté le corps aux cantonnements?
Le major réfléchit une minute.
--C'est parce que les paysans auront pris la fuite, dès qu'ils ont
entendu parler de choléra. En outre l'_ekka_ nous a lâchés.
Cela, c'était littéralement vrai. Nous avions entièrement oublié le
poney de l'_ekka_, et il était retourné à son écurie.
Nous passâmes donc seuls cette longue journée de chaleur étouffante dans
la maison de repos du canal, à examiner et retoucher notre histoire de
la mort du Jeune Garçon, pour en voir les points faibles.
Un indigène parut dans l'après-midi, mais nous dîmes qu'un Sahib était
mort du choléra, et il se sauva.
Quand vint l'obscurité, le major me raconta toutes ses craintes au sujet
du Jeune Garçon, puis des histoires de suicides accomplis ou près de
l'être, à faire dresser les cheveux.
Il dit qu'il était jadis descendu, tout comme le Jeune Garçon, dans
cette vallée de l'ombre, quand il était jeune et arrivé depuis peu en ce
pays, qu'il comprenait bien comment les idées s'étaient livré bataille
dans la tête bouleversée du Jeune Garçon. Il dit aussi comment les
néophytes, dans leurs moments de repentir, croient leurs péchés bien
plus graves, bien plus difficiles à effacer qu'ils ne le sont en
réalité.
Nous causâmes pendant toute la soirée, et nous répétâmes l'histoire de
la mort du Jeune Garçon.
Dès que la lune fut levée, et que le Jeune Garçon _fut enseveli_
conformément à notre version, nous nous mîmes en route à travers champs
pour regagner la station.
Nous marchâmes de huit heures du soir à six heures du matin, mais bien
que nous fussions rompus de fatigue, nous ne manquâmes pas de nous
rendre dans le logement du Jeune Garçon et de remettre dans l'étui le
revolver, avec le nombre réglementaire de cartouches. Et nous replaçâmes
aussi sur la table sa papeterie portative.
Nous allâmes trouver le colonel pour lui annoncer ce décès, éprouvant de
plus en plus les sensations des assassins. Puis, nous allâmes nous
coucher, et nous dormîmes pendant tout un tour de cadran, car nous
étions réellement à bout de force.
Le conte trouva créance aussi longtemps qu'il le fallait, car quinze
jours plus tard tout le monde avait oublié le Jeune Garçon et ce qui le
concernait.
Néanmoins, il se trouva bien des gens qui eurent le temps de dire que le
major s'était scandaleusement conduit en ne rapportant pas le corps pour
des funérailles régimentaires.
Dans tout cela, ce qu'il y eut de plus triste, ce fut la lettre que la
mère du Jeune Garçon nous écrivit au major et à moi, avec de grandes
taches, qui avaient délayé l'encre, semées sur le papier. Elle nous
écrivait les choses les plus reconnaissantes possibles au sujet de notre
grande bonté, et de l'obligation qu'elle nous aurait toute sa vie.
Toutes choses considérées, elle nous devait bien quelque chose, mais non
point au sens où elle l'entendait.