TROIS ET... UN EXTRA

_Quand les noeuds coulants au cou et aux jambes ont glissé, ce

n'est pas avec des bâtons qu'il faut entrer en chasse mais avec

la provende._

(PROVERBE DU PUNJAB)

Après le mariage, il se produit une réaction, tantôt forte, tantôt

faible, mais il s'en produit une tôt ou tard, et il faut que chacun des

conjoints suive la marée, s'il désire que le reste de la vie se passe au

gré du courant.

Dans le cas des Cusack-Bremmil, cette réaction ne se produisit que la

troisième année après le mariage.

Bremmil était difficile à mener, même quand tout marchait pour le mieux,

mais ce fut un mari parfait jusqu'à ce que le petit enfant mourut et que

mistress Bremmil se couvrit de noir, maigrit, et s'endeuilla comme si le

fond de l'univers s'était dessoudé.

Peut-être Bremmil eût-il dû la consoler. Il essaya, je crois, de le

faire, mais, plus il prodiguait les consolations à mistress Bremmil,

plus elle se désolait, et par conséquent plus Bremmil se sentait

malheureux.

Le fait est qu'ils avaient besoin d'un tonique. Et ils l'eurent.

Mistress Bremmil peut en rire aujourd'hui, mais à cette époque-là la

chose n'avait rien de risible pour elle.

Voyez-vous, mistress Hauksbee apparut à l'horizon, et partout où elle

paraissait, il y avait des chances d'orage. A Simla, on l'avait

surnommée le pétrel des tempêtes.

A ma connaissance, elle avait mérité cinq fois cette désignation.

C'était une petite femme brune, mince, décharnée même, avec de grands

yeux mobiles, nuancés en bleu de violette, et les manières les plus

douces du monde.

Il vous suffisait de prononcer son nom aux thés de l'après-midi pour que

chacune des femmes qui se trouvaient présentes se redressât et déclarât

que cette personne-là n'était point... une bénédiction.

Elle était intelligente, spirituelle, brillante, à un degré

qu'atteignent rarement ses pareilles, mais elle était possédée par

nombre de diables malicieux et méchants.

Elle était pourtant capable de gentillesse à l'occasion, même envers son

propre sexe.

Mais cela, c'est toute une autre histoire.

Bremmil prit le large après la mort de l'enfant et le découragement

complet qui en fut la suite, et mistress Hauksbee lui passa ses chaînes

au cou.

Il ne lui plaisait aucunement de cacher ses prisonniers.

Elle l'enchaîna publiquement, elle s'arrangea en sorte que le public le

vît.

Bremmil faisait des promenades à cheval avec elle, des promenades à pied

avec elle; il s'entretenait en tête-à-tête avec elle; il déjeunait sur

l'herbe avec elle; il goûtait avec elle chez Peliti, si bien qu'à la fin

les gens froncèrent le sourcil et s'en scandalisèrent.

Mistress Bremmil restait chez elle, tournant et retournant les vêtements

de l'enfant défunt et pleurant sur le berceau vide. Elle était

indifférente à tout le reste.

Mais quelques dames de ses amies, sept ou huit, très bonnes, pleines

d'excellentes intentions, lui expliquèrent la situation bien en détail,

de peur qu'elle n'en appréciât point tout le charme.

Mistress Bremmil les laissa dire tranquillement et les remercia de leurs

bons offices.

Elle n'était pas aussi futée que mistress Hauksbee, mais elle n'était

point une sotte.

Elle n'en fit qu'à sa tête. Elle ne dit pas un mot à Bremmil de ce

qu'elle avait appris.

Cela vaut la peine d'être remarqué.

Parler à un mari, ou lui faire une scène de larmes, n'a jamais abouti à

rien de bon.

Aux rares heures où Bremmil était à la maison, il se montrait plus

affectueux que de coutume, et cela laissait voir son jeu. Il se

contraignait à ces démonstrations, en partie pour apaiser sa propre

conscience, en partie pour adoucir mistress Bremmil. Des deux côtés, il

ne réussissait point.

Alors l'aide de camp de service reçut de Leurs Excellences lord et lady

Lytton l'ordre d'inviter Mr et Mistress Cusack-Bremmil à Peterhoff pour

le 26 juillet, à neuf heures et demie du soir. Au coin de l'invitation,

à gauche, était inscrite cette mention: «On dansera.»

--Je n'irai pas, dit mistress Bremmil, il y a trop peu de temps que

cette pauvre petite Florie... Mais il ne faut pas que cela vous

retienne, Tom.

Elle disait bien ce qu'elle voulait dire alors.

Bremmil déclara qu'il se contenterait d'y faire une courte apparition.

Sur ce point il disait ce qui n'était point, et mistress Bremmil le

savait.

Elle devinait--une intuition de femme est toujours bien plus exacte

qu'une certitude d'homme--qu'il avait eu, dès le premier moment,

l'intention d'y aller, et cela avec mistress Hauksbee.

Elle se mit à réfléchir.

Le résultat de ses réflexions fut que le souvenir d'un enfant mort n'a

pas le prix de l'affection d'un mari vivant.

Elle fit son plan et joua le tout pour le tout.

En cette heure-là, elle comprit qu'elle connaissait à fond Tom Bremmil

et elle agit d'après cette conviction.

--Tom, dit-elle, je dînerai chez les Longmore le soir du 26. Vous ferez

mieux de dîner au Club.

Cela dispensa Bremmil de chercher une excuse pour s'esquiver et dîner

avec mistress Hauksbee. Aussi lui en sut-il bon gré et se sentit-il à la

fois mesquin et petit, ce qui lui fut salutaire.

Bremmil sortit vers cinq heures pour faire une promenade à cheval.

Vers cinq heures et demie du soir, une grande malle couverte en cuir

arriva de chez Phelps pour mistress Bremmil.

C'était une femme qui savait s'habiller. Elle n'avait point passé une

semaine à dessiner cette toilette, et à la faire piquer, pincer,

retoucher, arranger, rucher, et que sais-je encore, tout cela pour rien.

C'était une toilette magnifique de demi-deuil. Je ne saurais la décrire,

mais c'était ce que le journal _The Queen_ appelle une création, une

chose qui vous tape tout droit entre les yeux et vous rend tout ébahi.

Elle n'avait pas beaucoup le coeur à ce qu'elle était en train de faire,

mais un coup d'oeil donné dans sa psyché lui donna la satisfaction de

savoir qu'elle n'avait jamais été mieux en sa vie.

C'était une grande blonde, et quand elle le voulait, elle avait un port

superbe.

Après le dîner chez les Longmore, elle se rendit au bal un peu tard, et

y rencontra Bremmil, qui donnait le bras à mistress Hauksbee.

Cette vue fit affluer le sang à ses joues et comme les hommes

s'empressaient autour d'elle pour l'inviter à danser, elle était

vraiment magnifiquement belle. Elle inscrivit un engagement pour toutes

les danses, excepté trois, qu'elle laissa en blanc sur son carnet.

Mistress Hauksbee surprit un coup d'oeil qu'elle lui lançait, et elle

comprit que c'était la guerre--une véritable guerre entre elles deux.

Elle entrait en lutte handicapée, car elle s'était montrée un peu trop

exigeante, pas beaucoup, très peu, mais enfin un peu trop, avec Bremmil,

et il commençait à juger cela mauvais.

En outre, il n'avait jamais trouvé sa femme si charmante.

Il la contemplait béatement du seuil des portes, la foudroyait de ses

gros yeux quand elle passait devant lui avec ses cavaliers, et plus il

la regardait, plus il était pris.

Il ne pouvait se persuader que c'était bien la même femme aux yeux

rouges, à la robe d'étoffe noire qui pleurait dans ses oeufs à la coque

à déjeuner.

Mistress Hauksbee fit de son mieux pour le piquer au jeu, mais, après

deux danses, il traversa le salon pour aller retrouver sa femme et

l'inviter.

--Je crains bien que vous ne veniez trop tard, _Monsieur_ Bremmil, lui

dit-elle en clignant des yeux.

Alors il la pria de lui accorder une danse, et elle lui fit la grande

faveur de lui réserver la cinquième valse.

Ils la dansèrent ensemble, ce qui produisit un petit brouhaha dans la

salle.

Bremmil se doutait un peu que sa femme savait danser, mais il n'aurait

jamais cru qu'elle dansait ainsi, divinement.

La valse finie, il en demanda une autre--comme une faveur, non comme un

droit--et mistress Bremmil lui dit:

--Montrez-moi votre programme, mon cher.

Il le lui tendit, comme un écolier désobéissant livre à un maître les

pâtisseries défendues. Il y avait çà et là bon nombre d'_H_, sans parler

d'une _H_ au souper.

Mistress Bremmil ne dit rien, mais elle sourit avec dédain. Elle raya de

son crayon les numéros 7 et 9 réservés à des _H_, et rendit la carte

avec son nom écrit au-dessus, un petit nom d'amitié, dont elle et son

mari se servaient seuls.

Puis elle le menaça du doigt, et en riant:

--Ah! sot que vous êtes, petit sot! fit-elle.

Mistress Hauksbee entendit cela, et--ainsi qu'elle en convint--elle

sentit qu'elle avait le dessous.

Bremmil accepta avec reconnaissance les numéros 7 et 9.

Ils dansèrent le numéro 7 et passèrent le numéro 9 sous une des petites

tentes. Ce que dit Bremmil et ce que fit mistress Bremmil ne regarde

personne.

Quand l'orchestre attaqua: «_Le Roastbeef d'Old England_», tous deux

sortirent sur la vérandah et Bremmil se mit en quête d'un dandy[3] pour

sa femme (c'était avant le règne du rickshaw[4]), pendant qu'elle était

au vestiaire.

[3] Pousse-pousse hindou.

[4] La jinrikisha japonaise.

Mistress Hauksbee parut et lui dit:

--Monsieur Bremmil, vous me conduirez à table pour le souper, je pense?

Bremmil rougit et eut l'air tout décontenancé:

--Ah! Hum! fit-il, je rentre à la maison avec ma femme; je crois qu'il y

a eu un petit malentendu.

Étant homme, il parlait comme si mistress Hauksbee en était uniquement

responsable.

Mistress Bremmil sortit du vestiaire enveloppée d'une sortie de bal en

cygne qui formait «nuage» blanc autour de sa tête.

Elle semblait radieuse, et elle en avait bien le droit.

Le couple disparut dans l'obscurité.

Bremmil à cheval serrait de très près le dandy.

Alors mistress Hauksbee, qui avait l'air un peu fanée et vannée à la

lumière des lampes, me dit:

--Vous pouvez m'en croire; la femme la plus sotte peut mener un homme

intelligent; mais il faut qu'une femme soit bien adroite pour mener un

imbécile.

Et sur ce propos, nous allâmes souper.

Simples Contes des Collines · 第 8 / 33 题