Qu'était-elle, en effet, sinon rien, la maudite, l'adorée?
Au seuil du cirque, il attendit Desreynes; il le fixa d'un oeil furieux,
puis, le prenant par le bouton de son habit qu'il secouait d'un
mouvement sec et anguleux, il déclara avec un calme terrible: «Il y a
des moments où je te hais.»
Il sortit de là comme un homme ivre qui revient au plein air.
--Quelle heure est-il? Déjeunons et montons au Vésuve.
Ils prirent des chevaux et partirent: à travers les villages dix fois
ruinés, les jardins luxuriants, les vignes gigantesques, les laves
noires, ils gravissaient la côte, en silence, au pas rythmique et lent
des trois montures, dont le balancement berçait leurs songeries.
Le soleil leur plombait l'échine.
Ils avançaient, avec leurs rêves assoupis.
Arsemar s'était calmé, sous le poids du jour.
Georges disait:
--J'ai tout éprouvé, je n'ai rien trouvé.
Et Pierre:
--J'ai cru tout fait; rien n'était fait.
Il méditait, en regardant les deux oreilles du cheval las, qui
oscillaient de bas en haut dans la cadence pénible de leur ascension.
Des sentiments confus dorment sourdement dans notre âme, sans qu'elle
ose seulement se méfier des occasions qui les font naître. Quelque jour,
on imagine qu'ils pourraient exister, et c'est la première marque qu'ils
existent. On n'en voit d'abord que le côté irréalisable, dangereux,
criminel. La conscience en écarte paisiblement la pensée, comme on
renvoie de la main la fumée d'un cigare, et les oublie. Le temps va: ils
incubent; la confiance en soi-même fait autour d'eux une paix d'ombre où
s'abrite leur éclosion; ils bougent: l'âme qui les sent frémir se
rassure dans sa force, et ne s'en trouble pas plus que d'un rêve après
le sommeil; ils grandissent: on sent qu'ils sont là, et l'habitude leur
fait un lit. Combien de temps encore? Ils se lèvent, on prend peur: ils
ont la voix d'un maître et la brutalité d'un bourreau, et tout se tait
pour eux quand leur jour est venu de crier: «Me voilà.»
--Mourir! Finir!
L'idée du suicide était en lui.
Il fut plus étonné qu'effrayé de la voir si puissamment assise, et
constituant pour ainsi dire une essence de sa personnalité actuelle;
elle n'habitait pas en lui, elle était lui. A l'examen de ses actes
récents, il constata qu'elle avait obscurément présidé à toutes ses
décisions, à ses pensées, à ses pas même, ses pas hâtifs qui couraient
avec impatience vers le terme de leur voyage: car, où Jeanne s'était
arrêtée, on s'arrêtait.
--Comme j'ai vécu vite!
Sa conduite des derniers jours, la multiplicité et aussi la constance
des sentiments qui l'avaient travaillé dans cette unique semaine, les
heurts, les ressauts, les arrivées, les fuites, tout, les impressions et
les faits s'étaient succédé, poursuivis, chassés l'un l'autre, avec une
rapidité qui lui donnait maintenant le vertige.
En une si courte durée, l'amitié, le remords, la honte, l'espoir,
l'ennui, le découragement, la peur, le désir, le dégoût, l'amour, la
haine, la mort! Il avait résumé la vie entière en une semaine, et le
reste, s'il persistait, ne saurait plus être qu'une écoeurante et banale
répétition, interminablement la même.
--Non, cria-t-il, je veux vivre pour savoir jusqu'où l'on peut souffrir.
Mais il ne souffrait pas.
--Nous étions si heureux, en quittant Rome! Pourquoi cela ne
reviendrait-il plus?
Quand on eut traversé la région des pins et des genêts, ils quittèrent
leurs chevaux et gravirent à pied, sur les laves durcies qui renflaient
les courbes folles de leurs torrents figés; quelques fleurs exilées
s'épanouissaient sur le métal. Le sol devint rouge et friable, puis d'un
brun terreux, puis, commença le pays noir. Sur la pente abrupte, ils
s'enfonçaient jusqu'à mi-jambe dans un gravier coupant comme du
mâchefer. On entendit le bruit rauque du volcan et des avalanches. Un
froid glacial courait sur le flanc du cône; des nuées pâles, en foule,
en cercle, montaient à l'assaut du sommet, dans le vent rapide. Ils
atteignirent un sentier qui glissait entre deux lignes de roches: des
trous d'ombre étaient pleins de neige; les gouttes suintaient ou
claquaient sur la paroi déchiquetée.
Brusquement, la bise cessa, la chaleur fut celle d'une étuve, l'air
s'emplit d'une odeur de soufre: les croûtes brûlantes avaient sous leurs
pas la sonorité du verre; autour d'eux, dans l'anfractuosité des rocs,
fumaient de petits cratères. Le Porphyrogénète avait, dans son palais,
étendu, sur le gris des laves, de fulgurants tapis qui se juxtaposaient
avec une satanique harmonie: des velours non rêvés où la sourde richesse
des bruns sans nombre se mariait à l'éclat de tous les rouges,
vermillons, carmins, pourpres et saturnes, des ocres violents ou câlins
qui se nuançaient jusqu'à la presque blancheur, des verts violents ou
tendres comme des pousses en avril; puis dans d'étroits ravins, des
peluches violettes et mauves où glissent les blêmes courants d'une
haleine sulfureuse...
Pierre se retourna. Ils étaient dans un cirque fermé par le
surhaussement des coulées anciennes, qui se crispaient convulsivement,
se tordaient dans une douleur fantastique, et se cabraient, se
déchiraient de cent mille angles, lançant à travers la nue leur
infernale chevauchée, comme un troupeau de chimères, sur la vapeur
opaline du ciel; et derrière celles-là, d'autres batailles encore, plus
grises, et d'autres, qui semblaient sans fin, profilaient sur le vague
leurs nettes découpures; à gauche, entre deux montagnes éboulées, un
gouffre, et par delà, pareille à une montagne ronde et plus haute, dans
la perspective des horizons montait la plaine voilée de buée, d'un bleu
suavement gris, d'un bleu béni, que les villages et les routes
pointaient ou rayaient d'exquises taches rosées, et sur lequel les
reflets semaient des étoiles.
De l'autre côté, se bombait la mer diaprée.
En haut, avec un fracas de fusillade lointaine, dans son nuage blond
comme des corps de nymphes, le volcan crachait au loin des blocs
spongieux qui, fusant et hurlant, noirs et difformes, tombaient de
toutes parts, ainsi que des tronçons d'arbres tordus.
Arsemar vint s'asseoir au bord de la rivière incandescente qu'une source
de feu vomit avec lenteur, et qui flue, rouge parmi les scories,
haletante comme une poitrine, sous son vent embrasé qui siffle, et darde
dans l'air une stridence aiguë.
Un homme y planta son bâton, et le bois, dès qu'il toucha le flot
pâteux, s'alluma.
--Se jeter, là dedans, la face la première! Je n'aurais même pas le
temps de le savoir!
Le rayonnement du brasier lui cuisait le visage.
--J'aurais certainement, moins qu'ici, de souffrance physique... Vrai,
la mort est une banalité, une réputation surfaite!... La peur d'elle
n'est pas un instinct, car des peuples entiers l'ont ignorée... La
douleur d'elle n'est qu'une fantaisie de notre imagination, qui croit à
la nécessité de souffrir beaucoup pour mourir, puisque l'on souffre tant
sans pouvoir en mourir. La véritable mort est dans la résignation au
trépas: difficile, d'où lutte, d'où sanglots et terreurs d'agonie...
Mais, moi, je suis déjà mort, puisque je suis désireux de l'être,
intimement mort... Un pas manque, rien de plus.
Il revint au pied du cône et s'assit encore: les masses ignées
pleuvaient autour de lui. Une donc ne le traverserait pas, trouant sa
chair d'une boule de feu? Il la renfermerait dans ses entrailles
grésillantes, et ce serait fini!
Tout à coup, il se précipita à l'escalade du volcan. Les guides
stupéfaits l'appelaient à grands cris. Georges se lança à sa poursuite,
et les guides derrière eux. Pierre montait, sauvage, des pieds, des
genoux, des mains; il râlait dans les fumerolles. La pluie de laves se
faisait plus dense.
--Encore!
Georges, dans les vapeurs, ne le distingua plus.
Là bas, les gens criaient.
Leur voix grêle se mêlait aux tonnerres.
Enfin, Pierre, étouffant, s'affaissa: les guides le rejoignirent avant
Desreynes et l'entraînèrent de force; un d'eux avait la main brûlée; ils
dévalèrent sur la pente.
Georges tremblait sur ses jarrets cassés d'effroi.
Il savait, maintenant, il était sûr.
A cela donc, tout avait abouti!
Il rassembla dans son coeur une force d'homme dont nul ne l'aurait cru
capable; une volonté de Titan naquit de son épouvante; la révolte
décupla sa virilité: puisqu'il avait affaire à un fou, il le traiterait
avec un despotisme de tyran; pardieu! dans sa rage de le sauver, et fou
à son tour, fou de sa force et de son vouloir, il l'eût presque tué pour
l'empêcher de mourir!
Il l'empoigna par le coude et lui fit descendre la montagne: sans mot
dire... Pierre se sauvait en avant, par immenses enjambées, avec une
gaminerie d'enfant. Georges le planta sur son cheval, que Pierre fit
galoper au risque ou dans l'espoir de se rompre le cou.
Ils arrivèrent à Pompéi: Arsemar dîna d'excellent appétit; il souriait;
il monta sur la terrasse de l'hôtel, au lever de la lune qui d'un argent
doré glaçait les champs de fèves, si bleus, si placides, rayés de noir
par la profondeur des sillons, pareils aux vagues d'une mer morte.
Georges le suivait pas à pas. Il coucha dans sa chambre. Pierre
souriait.
Au matin, Desreynes boucla les valises, et sans demander avis, fit
atteler une voiture. Arsemar le laissa tout faire et se laissa conduire
en souriant: comme ils passaient devant Portici, il sifflota gaiement un
air de la _Muette_.
Depuis la veille, ils n'avaient pas échangé une parole.
Le jour même, ils partirent pour Palerme: Pierre obéissait sans quitter
son énigmatique sourire.
Cette ridicule et périlleuse attitude ne pouvait se prolonger ainsi;
Georges parla: on lui répondit, d'un ton ironique, quelque banalité qui
voulait mettre un mur.
La nuit vint.
Arsemar, accoudé sur le bastingage, regardait les eaux montueuses dont
la sombre épaisseur remuait par myriades le peuple des phosphorescences;
la lune glissait son miroitement sur la pente et dans le creux des
flots; l'écume chantait à la proue. Il humait le vent de la nuit, et se
berçait dans les tangages.
La résolution de mourir, qu'il avait gestée sans le savoir, et proclamée
dans la démence, cent fois depuis hier il l'avait reprise et arrêtée:
non plus gravement, mais avec la rancune taquine d'un espiègle qui veut
se venger: restaient seulement à chercher l'occasion et le moyen.
Cependant, l'inéluctable paix de ces deux forces, la mer, la nuit, le
gagna peu à peu.
La certitude que bientôt il ne serait plus acheva de lui rendre, sinon
la sérénité, du moins la raison qui pèse la vie.
Desreynes était à son côté: cette persistante surveillance qui l'avait
offusqué tantôt le toucha maintenant. Malgré tout, on l'aimait. Encore
une fois il eut honte et remords. Quel chagrin ne léguerait-il pas au
frère abandonné?
L'âme s'épure, devant la tombe qui s'entrouvre.
Il ne s'agissait pas de sa mort, mais de la leur.
--Ce qu'il a fait par égarement, je le ferais par volonté!
Le survivant survivrait peu, et telle était encore la meilleure
espérance qu'il pût se permettre en partant, car le trépas serait, pour
cet autre damné, le seul refuge, le seul accueil, le seul oubli.
--Ma vie m'appartient, mais, la sienne?
Déjà les côtes ne formaient plus à l'horizon qu'une bande inégale et
d'un bleu épais: au-dessus flambait le phare du Vésuve.
La mer les berçait toujours.
Arsemar, de plus en plus, se rendait à l'impossibilité du double
meurtre; il avait trop peu de vanité pour songer que le suicide est
lâche; mais il avait trop de bonté naïve pour ne pas se convaincre que
ce suicide serait un crime.
--Nous vivrons.
Hélas! Cette tranquillité relative qu'avait donnée la mort prochaine
s'évanouit avec le droit de mourir; la conscience du devoir accompli en
voulut rendre une autre, mais plus vague et moins puissante: elle lui
eût certes suffi en d'autres temps, mais l'homme épuisé ne portait plus
en lui le ressort de ses vertus premières. Donc, il retomba dans
l'anxiété de vivre. L'avenir lui parut long d'une éternité: c'était
comme une nuit d'années sans terme, un marasme qui ne ressemblait à
l'existence ni au néant, l'écrasante insomnie d'un homme qui sans bouger
ferme les yeux, et pendant un siècle attend le bon dormir... Il sentit
l'idée de la mort remonter perfidement sur son âme, et par minutes, il
faiblissait; il se déféra le serment d'être fort et ne point faillir,
mais il n'osa jurer.
En face d'eux, et par derrière la chaîne des monts, une rouge aurore
teinta un coin du ciel, et disparut: c'était l'Etna.
Pierre, entre ces deux feux, voyait l'image de sa destinée: qu'il allât
ou qu'il vînt, l'enfer!
Il vivrait! Il devait vivre!
A peine descendu à Palerme, que pourtant il ne connaissait point, il
proposa doucement d'en repartir.
--Soit. Veux-tu que nous passions en Grèce? En Afrique?
--Je suis las. Retournons.
--En France?
--Oui.
Ils visitèrent le Palais et la Cathédrale; dans la chapelle de
Sainte-Rosalie, une voix française leur cria:
--Il faut venir si loin pour se rencontrer! Les montagnes seules...
M. le substitut Perrenet les aborda avec les marques d'une joie vive. Le
comte lui rendit assez froidement ses politesses.
--J'ai quitté Lyon depuis quelques jours...
Arsemar pâlit; Georges emmena l'intrus. Il apprit sans trop faire
violence à la discrétion du jeune magistrat que la comtesse avait tout
dernièrement donné à sa ville l'esclandre d'un roman d'amour, où le
capitaine B. de R. avait joué le plus beau rôle.
--Mars et Vénus, concluait le spirituel gazetier! Ce pauvre M. d'Arsemar
en a l'air vraiment affecté.
Desreynes prit congé, pour ne gifler personne.
--Qu'est-ce qu'il t'a conté?
--Rien.
--Tu as un air, pourtant...
--Moi, non?... Je suis fort gai.
Le paquebot qui les avait conduits devait reprendre au soir la route du
continent: les bagages ne furent même pas déchargés.
Pierre, cette nuit encore, demeura sur le pont; Georges, harassé, resta
près de lui.
Arsemar pensa qu'il était cruel d'imposer au convalescent ce dangereux
excès de fatigues. Mais cette nuit était si bonne et reposante au coeur!
Il jura de ne pas mourir...
Une autre chose aussi le retenait dehors. Fréquemment il parlait le
premier, et par vingt ambages ramenait la conversation sur le
compatriote de Jeanne; il voulait savoir. La réserve de Georges
inquiétait sa curiosité, et la changea en une étrange et confuse
jalousie. Il devinait déjà, et pour apprendre, se faisait caressant.
--On t'a appris, n'est-ce pas, quelque nouvelle vilenie... Tu peux me
dire, mon petit Georges... Je suis tranquille, tu vois bien...
Dis-moi...
--Mais on ne m'a rien rapporté d'intéressant, je t'assure. Elle est chez
son père, en bonne santé.
--Ah!...
Puis:
--Regarde combien tu es menteur. Tantôt, tu ne voulais même pas m'avouer
cela. C'est donc qu'il y a autre chose? Dis-moi le reste.
--Mais, ami, je me taisais simplement pour ne point parler d'elle.
--Tu mens encore.
Puis, de soudaines colères le prenaient contre le silence de Georges, et
parmi elles, venaient les mauvais reproches.
--A quoi bon se dévouer pour qui me rend si peu!
La perspicacité du malheur, qui toujours en pressent ou même en désire
un nouveau, l'assurait de quelque trahison d'épouse, ajoutée encore à la
première: il ne manquait à sa certitude que le complément d'un récit. Il
fut bientôt si convaincu, qu'un revirement d'idées en résulta chez lui.
S'il se trompait dans ses soupçons, l'injure d'une croyance si blessante
devait se réparer: la passion qui se cachait sous le prétexte de justice
osa concevoir une hypothétique espérance. Il joua sa vie sur un dé.
--Si je l'ai diffamée, je répare, et je la reprends: si j'ai cru vrai...
Il ne se permettait plus de dire: «Je me tuerai.» A peine se
permettait-il de le penser.
L'heure de sentir, l'heure de raisonner, elles n'étaient plus: il
subtilisait seulement: et presque sans douleur, sans amour. La lutte
n'était plus dans son coeur, mais dans sa tête.
Il harcelait son compagnon.
--Si tu savais ce que je te sacrifie, toi qui ne veux même pas me
raconter cela!
Ils débarquèrent à Naples.
Desreynes, obsédé, en vint à peser les avantages et les dangers d'un
aveu: il persista dans le silence.
Tout le jour, ils se traînèrent par la ville.
--Georges, j'ai une idée: veux-tu rentrer au Merizet?
--Ami!
--Je suis très calme: la guérison s'achèverait d'un coup. C'est le plus
sage, va! Bientôt, voici l'automne. C'est beau, l'automne, au Merizet.
--Plus tard...
--Maintenant! J'irai seul si tu ne viens pas.
Il en causa jusqu'à la nuit; nul argument ne put le dissuader; il
voulait partir le lendemain. Il se fit, de cette menace, une arme pour
forcer le mutisme de Desreynes. Puis, il parlait de retourner à Palerme
et d'y chercher M. Perrenet; il parlait aussi de reprendre sa femme.
--Eh! Garde-le, ton secret! Elle a un amant! Je le sais bien.
Desreynes ne répondit pas.
Arsemar, sombre, le regardait de côté: il porta la main à ses yeux et se
mit à marcher.
Au bout de quelques secondes, il dit simplement:
--Tu vois bien que je le savais.
Le lendemain, il ne parla plus de retour; à peine même y songeait-il,
avec autant d'ennui qu'à la pensée de demeurer ici.
Silencieux, il errait dans un morne désoeuvrement.
Tout désir était mort en lui; l'espérance, ainsi que le désir, était un
mot vide de sens.
Les réalités s'estompaient sous une brume incertaine; le monde
contingent ne se manifestait à lui que comme un rêve, et son passé comme
le souvenir d'un rêve.
Il crut par instants que Jeanne n'existait point, et qu'il l'avait
imaginée; il ne parvenait qu'avec peine à restituer ce visage de femme.
Encore, il douta de sa propre existence. Il subsistait non seulement
hors de tout, mais hors de lui-même, abstrait et désintéressé de lui
comme des choses, suspendu dans une sorte d'attente, qui était l'attente
de rien. Sa vie ressemblait à un homme accroché sous la nacelle d'un
aérostat immobile, plus haut que les vents; il était un pendule
conscient qui voit s'alanguir et diminuer une à une les oscillations de
son monotone balancement.
Ne plus souffrir, ne plus pouvoir, ne plus savoir souffrir; degré
suprême des douleurs!
Le surlendemain fut pareil.
Desreynes, dans la désolation de son impuissance, contemplait ce jeu de
la mort.
Il chassait vainement un soupçon terrible.
Quand vint le soir du troisième jour, après le dîner muet, Pierre,
sombre, se promena longtemps à travers la chambre de Georges.
Il serra la main de son ami, et se retira.
L'un ne put dormir, ni l'autre.
Un peu de vie était revenu en Pierre: assez pour que ce fût trop.
Il luttait.