Ils avançaient toujours; une fumée lourde cercla l'horizon. Les deux
hommes s'arrêtaient à chaque pas. Soudain le froid tomba.
--Veux-tu que nous rebroussions chemin, Pierre?
--Pas encore. On est bien.
Une fraîcheur humide pénétrait leurs vêtements: Georges frissonna. Ils
mirent près de deux heures à regagner la voiture et rentrer dans la
ville. Desreynes frissonnait souvent: il ne put dîner, et le lendemain
garda le lit. Un médecin prescrivit le repos: au terrible nom de
quinine, Pierre fut épouvanté.
Il resta près de son ami.
--Cela ne va donc pas, mon pauvre Georges?
Il venait devant le lit, et le bordait, rangeait les couvertures ou les
oreillers, et sans bruit retournait s'asseoir.
A son tour, il se jugea coupable, et cette maladie, il la considéra
comme son oeuvre: depuis leur départ, n'avait-il pas fait vivre, dans
les transes et les tribulations, celui qui s'était voué à le guérir et à
l'aimer; n'avait-il pas refusé de quitter cette ville où l'autre se
sentait languir; n'avait-il pas, hier encore, insisté pour qu'on
demeurât plus longtemps sur cette voie Appienne où la fièvre s'était
déclarée? Son imperturbable égoïsme avait appelé ce mal nouveau, comme
s'ils n'en avaient pas assez déjà, en vérité! Et Georges s'était soumis
à tout, cédant et supportant, sans vouloir se plaindre, sans oser prier.
Treize semaines de tortures! Et voilà le résultat, bourreau!
La crise dura quelques jours; dans son délire, le patient implorait des
pardons et chassait des fantômes de femme. Il criait: «Les meules!
Enlevez ce foin! Il me brûle!» Il soupirait: «Je ne veux pas...» Puis:
«Elle dit: De nos vertus... Poussière...» Ou bien: «C'est mon amant!» Il
éclatait de rire, et voulait la tuer...
Pierre en entendit trop.
Il se vit détaché d'elle moins qu'il n'avait pensé, et souffrit plus
qu'il n'aurait cru: mais il violenta ses tourments d'amour, et s'ordonna
de les accepter comme un châtiment de ses égoïsmes.
Il partagea ce temps de la maladie entre les soins à donner, la douleur
d'apprendre, et l'examen de sa conscience: les sursauts de colère dont
il fut parfois secoué au passage des phrases qui narraient l'adultère,
n'invectivaient que la traîtresse épouse; dans l'ami qui se tordait là,
Pierre ne voyait plus que la double victime d'une femme astucieuse et
d'un homme cruel.
Il constata la sécheresse intellectuelle où sa raison était froidement
descendue, et la sécheresse de coeur qui par degrés l'avait gagné. Ce
regard attentif sur le méprisable moi qu'il avait pris occupa toutes ses
heures; et dès que Georges pouvait s'assoupir, Pierre, au lieu de
dormir, méditait. Il comprit nettement une vérité qu'il avait entrevue
par instants, mais à laquelle il s'était résigné, sous l'excuse d'une
lâche impuissance: comme d'un compagnon seulement, il avait usé
jusque-là du frère qui s'était livré sans réserve: dans le repentir, il
lui rendit son coeur.
Lorsque Desreynes recouvra la raison, il ne se souvint pas d'abord; il
contempla la chambre, et Arsemar, avec une longue curiosité, qui
lentement se fit inquiète, puis effrayée, quand la mémoire se précisa.
Pierre s'approcha du chevet.
--Ami, dit-il, c'est moi...
Georges fixa sur lui ses grands yeux ronds, et, d'une voix faible,
rassemblant son âme en deux mots, le passé, le présent, liant dès le
réveil son remords et sa reconnaissance, il murmura: «Pardon... merci.»
Il se détourna vers le mur.
La convalescence fut pour chacun une époque bien heureuse.
--Viens près de moi, demandait le malade.
Pierre apportait sa chaise contre le bois du lit, et souvent ils se
prenaient la main.
--Est-ce que tu souffres? Que désires-tu?
Il multipliait ces interrogations caressantes qui voudraient être une
guérison.--A mesure que Desreynes reprenait plus exactement sa pensée,
il appréciait avec plus de certitude le changement de Pierre et
davantage en déduisait les promesses; avec une joie d'enfant aux genoux
de sa mère, ou d'adolescent aux premiers rendez-vous, il savourait la
douceur de l'intimité reconquise. Leur misère lui semblait moins
profonde. Il bénissait son mal, pour y avoir retrouvé leur vie et
l'amitié. Il se confiait en l'avenir.
Notre intelligence nous est-elle autre chose qu'une source de misères?
Dans la maladie, où nos facultés baissent en raison de notre épuisement,
nous acceptons notre sort, tout déplorable qu'il est, avec moins de
tristesse et de rancune que nous n'en dépensions pour accepter la vie,
quand nous étions à l'état de santé.
Arsemar puisait dans sa contrition une sérénité analogue, et à chacun
l'émotion d'être meilleur et d'être aimé rendait les destinées plus
acceptables.
Cette joie était pourtant, chez Desreynes, traversée d'une crainte: il
avait peur, non pas de disparaître et de laisser son ami seul, car
l'affaiblissement de nos forces physiques nous rend moins accessibles au
sentiment de nos devoirs: non pas de mourir, car les convalescences
croient en elles: mais au contraire de guérir. Il s'inquiétait des
phrases rassurantes que chaque soir leur prodiguait le médecin, et quand
l'homme de science disait: «Encore cinq jours... quatre jours... trois
seulement...» Georges ne répondait à la satisfaction d'Arsemar que par
une muette anxiété, et se demandait: «Quand je ne serai plus malade,
m'aimera-t-il encore?»
--Qu'est-ce donc, pensait-il, que la douleur du corps? La bonne douleur,
et comme elle vaut mieux que les tourments de l'âme! Ai-je vraiment
souffert? Je ne m'en souviens pas.
Il rêvait de rester des semaines dans cette chambre close, et sur ce lit
sans trêve.
Il osa parler de ses incertitudes, et Pierre l'interrompit d'un
mouvement si ému que tous deux en furent rassurés.
Ils causèrent; ils épanchèrent les secrets trop longtemps contenus.
Georges pouvait dire quelles circonstances involontaires et imprévues
l'avaient séduit près d'une femme qu'il détestait; quelles angoisses
l'avaient crucifié depuis lors, et quelles terreurs l'avaient assailli
sans repos. Pierre pouvait écouter: il expliquait lui-même les raisons
d'amoindrir la faute.
Il consolait!
Il s'humiliait aussi dans la confession de ses indifférences et de ses
cruautés; il demandait pardon aussi: Georges à son tour le consolait.
Arsemar répétait:
--Je t'ai fait bien de la peine. Mais, va, c'est fini, tu vois bien...
Le reste finira aussi. Cela passe.
Il ajoutait:
--L'amour s'éteint, l'amitié dure.
Il espérait ainsi.
N'est-ce pas un commencement de guérison, que d'espérer la guérison et
d'y croire?
Pierre n'y croyait pas toujours, mais parfois...
Dès que le malade put se lever, ils quittèrent la capitale.
Cette journée en wagon fut un de leurs plus agréables voyages. Au milieu
des paysages changeants, tour à tour montueux et plats, les deux hommes,
seuls et comme visités par la nature qui passait, jouirent pleinement du
bonheur d'être ensemble: dans cette solitude qui roule, on eût dit que
leurs sentiments participaient au vertige de la fuite: cette hâte
d'aller exerçait une sorte de contagion sur leur hâte de revivre; la foi
s'accélérait en eux, comme les plaines autour d'eux; leurs regards
allaient des coins de bois qu'on ne devait plus revoir aux sourires
qu'on verrait toujours.
Courons sans but! Ils songeaient à courir jusques au bout du monde; et
plus ils s'éloigneraient d'ici, plus ils se rapprocheraient l'un de
l'autre.
De là, en Grèce, puis en Turquie; et toute l'Asie!
C'est fini! La guérison les enveloppait; la croyance les enlaçait; ils
étaient envahis de leur bonheur.