Le lendemain, Desreynes redescendit à la chambre de Pierre et le trouva
prêt à sortir; il demanda à l'accompagner et reçut un congé glacial.
Il vivait au milieu de transes perpétuelles.
--Je le gêne.
Découragé, il songea à mourir; mais il songea aussi qu'il avait son
devoir à remplir jusqu'au bout, et que le droit de se tuer ne lui
appartenait plus.
Il fallait arracher Arsemar à cette contemplation de son néant,
l'enlever de cette ville satanique, le délivrer de l'obsession; par
douceur ou par force, il y fallait parvenir à tout prix.
Il rassembla son courage et aborda résolument son ami.
--Pierre, nous allons partir.
--Non!
--Mais tu te martyrises, c'est un suicide, cette vie!
--Et quand cela serait?
--Ah! Pierre, voilà donc comment tu veux me punir...
Arsemar, honteux et touché, se retourna vers lui.
--Mon bon Pierre, partons, je t'en conjure.
Celui-ci balança pendant une seconde, puis, violemment, répliqua:
--Non!
En s'éloignant, il murmurait comme une excuse devant lui-même plutôt que
devant l'autre:
«Je ne peux pas.»
Il se sentait injuste, mauvais, tyrannique; et ce fait d'avoir soulagé
sa colère dans la menace et les injures avait eu pour résultat de
dissiper en partie sa rancune jalouse, qui laissait quelque place au
remords de l'amitié ingrate.
Il voulait former un propos d'être meilleur à l'avenir, mais dès qu'ils
se trouvaient ensemble, il ne parvenait qu'à rester sombre et renfermé,
malgré les protestations de sa conscience. Seulement, le soir, en
serrant la main de Georges, il dit:
--Pardonne-moi.
Il se sauva sans vouloir qu'on lui répondît.
--Pourquoi ai-je eu cette funeste idée de la rejoindre? Je ne trouve
même plus, maintenant, la consolation de la reprendre en rêve!
Dans un malheur qui lui semblait pire, il regrettait son malheur de la
veille.
Le second jour, Georges décida de renouveler sa tentative; mais, cette
fois, il usa d'une discrétion qu'il jugeait plus habile, et qui ne
serait pas incompatible avec la fermeté; il entreprit d'obtenir par
détours ce qu'on refusait à la franchise: il ferait le siège de cette
ténacité, comme celui d'une coquette: attitude moins digne de la tâche,
sans doute, mais plus conforme à son tempérament; d'ailleurs,
pensait-il, tous les procédés sont bons quand le but est louable.
L'ancien Desreynes revint en lui et fut certes accueilli avec joie;
durant la matinée qu'il occupa à combiner ses plans, il oublia de
plaindre leur misère: le sceptique analysait un homme, pour appliquer la
guérison, ainsi que le médecin tâte un malade, et la science primait les
compassions.
--Ami, dit-il, ne te fâche pas, ne proteste pas, je ne me blesse de
rien: je ne suis que désolé, mais je mérite tout. Voici: ma présence te
harasse. Tu me le fais trop comprendre chaque jour... Puisque tu ne
m'aimes plus, peut-être souffriras-tu moins quand je m'éloignerai...
Il surveillait avec anxiété l'impression de ses paroles et redoutait que
son offre fût acceptée. Il poursuivit:
--Nous nous sommes trompés en espérant que mon affection et mes soins
pourraient quelque chose contre ta peine. Je l'irrite en m'efforçant de
la calmer. Tu m'évites, tu m'injuries; oh, je ne réclame rien de plus,
pour moi; mais, Pierre, tu te fais plus de mal que tu ne m'en crois
faire. Et c'est sans remède...
--Sans remède.
--Tu vois bien que je dois te quitter. J'irai n'importe où, au hasard;
je t'aimerai de loin; je ne penserai qu'à toi, qui seul aussi t'en iras
par le monde, traînant le chagrin d'une faute dont le remords me tue.
--Georges...
--Ah! s'écria-t-il, sincère enfin, tu me brises, mon Pierre! Tu
l'ordonnes donc, que je te laisse en proie à tes abominables rêves?...
Mais je veux te guérir! Est-ce qu'une femme vaut que tu meures? Est-ce
que toutes ensemble valent un coin de ta bonté? Est-ce que je peux, moi,
t'abandonner là dans ton enfer, et ne pas te suivre, quand tu n'as plus
que ton ami sur terre pour te veiller et pour t'aimer?
Arsemar le contemplait d'un oeil craintif et doux.
--Ne me chasse plus! C'est moi qui suis là, moi que tu nommais ton
frère, moi qui veux l'être encore...
Arsemar, dans une émotion muette, s'écartait de son ami par crainte de
céder: son coeur le poussait vers lui, mais il résistait, comme s'il eût
dû perdre encore la très chère en perdant sa pâture de douleur.
Ils restèrent en silence. A la fin, Pierre cacha son front dans ses deux
mains.
--Console-moi, dis... Trouve quelque chose, console-moi!
--Le saurais-je, ici?... Viens, sauvons-nous!
--Mais je ne peux pas...
--Il le faut. Tu le dois, pour nous deux, si tu as pitié de ton Georges
et de toi-même.
--Quand donc?
--Aujourd'hui!
--Demain?
--Ce soir!
Il le prit dans ses bras; Arsemar lui rendit son étreinte; ils se
baisèrent près du cou, et, se retenant par les mains, ils se regardèrent
l'un l'autre dans les yeux.
--Pauvre cher, je te guérirai, va!
--Et nous resterons ensemble, n'est-ce pas? On n'est pas sûr de se
revoir, quand on se quitte.
Pourtant c'était navrant de fuir si tôt un pays où l'on souffrait si
bien!
* * * * *
Ils partirent, et dans la nuit arrivèrent à Florence.
Desreynes était résolu, pour une existence nouvelle dans un pays
inconnu, à ne plus abandonner son ami aux dangers de la solitude. Il ne
le quitterait pas: à toutes les heures et partout, ensemble, afin qu'on
s'accoutumât à voir la vérité face à face, et que, par l'habitude,
l'amitié rentrât dans leur vie; la présence du coupable entretiendrait
d'abord la jalousie, mais la rancune serait moins dangereuse que
l'amour; elle combattrait l'amour, et peu à peu se diminuerait elle-même
par sa propre constance: enfin, quand à son tour elle achèverait de
mourir, elle aurait peut-être déjà tué la passion...
L'expérience sembla justifier ces calculs: Arsemar supportait sans trop
de contrainte la compagnie de Desreynes, grâce surtout à la sérénité
relative que venait de lui procurer leur dernier rapprochement. Puis, la
santé morale de cette grande Florence le gagnait insensiblement.
Peut-être n'existe-t-il aucune ville au monde qui rende comme celle-là
l'orgueil d'être homme ou la volonté de le devenir; elle sangle l'âme,
elle la relève, elle crie le courage et la promesse. Tant d'oeuvres sont
nées là pour l'immortalité, que le passant, parmi les demi-dieux
créateurs de dieux, médite sur la gloire d'être un enfant de cette race
où les géants remuaient la terre et le ciel.
--C'étaient des hommes! s'écriait Arsemar. N'ont-ils pas connu, eux
aussi, la douleur, la honte, la solitude, l'exil? N'ont-ils pas connu la
trahison? Mais ils se redressaient, et, mettant le pied sur les
platitudes de la vie, ils se jetaient dans l'immensité de leur rêve, et
le culte cachait les misères! Que suis-je auprès de ceux-là, ou de ce
qu'ils ont souffert, pour avoir le droit de me plaindre chez eux?
La consolation trouvée à Florence était presque analogue à celle
qu'avait donnée la mer; mais si sa grandeur était moins intime, elle
était plus vivante et demandait plus impérativement l'oubli. A chaque
pas, des pensées graves sollicitaient le triste voyageur et
l'entraînaient hors de sa peine: il retrouvait plus rarement Merizette
et se retrouvait plus souvent; il vivait davantage, requérait sa raison,
tout cela un peu aux dépens de son malheur.
Son inquiétude morale, en perdant de la précision, était pour ainsi dire
passée dans son intelligence, en sorte qu'il souffrait moins de lui,
mais ne jouissait de rien autre: il analysait tout, discutait et
compliquait, dressait des théories et entassait des arguments, voulait
prouver sans cesse, subtilisait, ne permettait pas une opinion contre
nulle de ses sentences, et posait ses jugements comme des injonctions;
puis, peu à peu, il descendait la pente des paradoxes et des méchantes
ironies.
La constatation du mal est en nous comme un besoin de la douleur, et
quand nous parvenons à le moins envisager dans notre condition, la
nécessité de le voir autour de nous s'impose ainsi qu'une revanche. Il
ne le considérait pas dans les morts, par respect pour leur oeuvre, mais
parmi les vivants et les idées. Il en était venu ainsi à soutenir
nerveusement des syllogismes contre lesquels il se fût rebellé
autrefois, et qu'il déduisait avec une ténacité d'autant plus
irréconciliable, qu'il y rencontrait un moyen de contredire à son passé
en même temps qu'à son âme.
Georges se gardait de protester jamais, pour n'amener aucune aigreur; il
multipliait les condescendances et les sollicitudes, et se tenait comme
auprès d'une maîtresse capricieuse avec laquelle on se brouille pour un
mot inopportun; il approuvait tout, en bloc, en détails: les compromis
métaphysiques coûtaient peu d'ailleurs à sa conscience, et sa retenue
lui était d'autant plus aisée que les nouvelles affirmations de Pierre
cadraient généralement avec les siennes, à cause de leur allure
hautaine, méprisante, et quelquefois hargneuse.
Il résulta de cette entente une facilité plus grande pour atteindre à la
vie commune et à la paix: si tant d'obstacles entre eux gênaient
l'expansion des tendresses, rien ne s'opposait à la sympathie des idées,
et l'on causait avec plaisir.
Plus on causait, plus on s'éloignait du passé.
Arsemar était satisfait de posséder près de lui une intelligence qui
correspondait si exactement à la sienne, et qui, sur chaque assertion,
renchérissait d'un mot piquant; ce qui l'avait tant de fois chagriné
dans son ami, jadis, le rapprochait maintenant de lui plus que toute
autre chose; ils éprouvaient, à s'entendre parler, un étonnement
réciproque et satisfait; on eût dit qu'ils faisaient la découverte l'un
de l'autre; une camaraderie de tête semblait vouloir remplacer
l'attachement des coeurs.
A cette époque de leur vie, Georges, qui, jusque-là, dans l'apport de
leur amitié, avait rendu moins qu'il ne recevait, fut au contraire le
plus donnant, car son affection paraissait grandir à mesure que celle de
Pierre glissait dans l'égoïsme du malheur: Desreynes se rendait compte
de ce double état, aussi bien qu'il avait su naguère apprécier
l'infériorité de son dévouement. Mais il n'en concevait ni vanité pour
lui ni blâme contre Pierre.
Il suivait Arsemar, avec la constante attention de ne pas lui permettre
une minute de solitude intérieure, dès qu'il n'était pas sûr de la
direction que prendraient les pensées; il pesait d'avance chacune de
leurs démarches ou chaque phrase, afin de ne rien réveiller de ce qu'il
fallait assoupir; la tâche était ardue, car l'instinct du malheur veut
tout rapporter à lui-même, et ce qui nous distrairait n'est qu'un chemin
détourné pour revenir en nous: mais Georges ne faiblissait pas dans son
rôle, et s'efforçait parfois d'amener le rire sur le visage de son ami;
rire plus souvent ironique et cruel que bonnement joyeux; n'importe, il
y réussissait entre temps.
Cependant, les tendances paradoxales et caustiques s'accentuaient de
plus en plus dans l'esprit d'Arsemar. Le jour où l'homme ne croit plus à
son âme est la veille du jour où il ne croira plus à rien. Pierre
s'entretenait dans sa rigueur acerbe avec une persistante complaisance:
il traversa alors une véritable maladie cérébrale dont les excès
finirent par alarmer Desreynes.
Leur promenade favorite était à Santa-Croce: ils se trouvaient chez eux,
dans la fréquentation des tombes; Georges conduisait volontiers son ami
dans l'église claustrale, où tant de morts glorieux rappelaient leur
ouvrage et forçaient la méditation. Arsemar ne manqua pas une fois de
s'arrêter devant le monument d'amour élevé dans le saint lieu. «A
Alfieri, sa maîtresse, comtesse d'Albany.»
--Ah, disait-il, l'homme est couvert de préjugés comme un vieil
obélisque! Est-on certain que cette morale, pour laquelle un gueux se
torture, vaille mieux et soit plus noble que les paradis défendus?... Il
entre plus de vanité que de vertu dans la force de notre vertu même. Et
l'orgueil des péchés hautains qui, dans leur cynisme royal, s'offrent
aux soufflets de la foule, n'a-t-il pas plus de grandeur que la
mièvrerie des convenances?
Il ajouta: «Ma femme, si tu permets ce mot, proférait une phrase fort
juste, le matin de ton arrivée: «Dans trente ans, que restera-t-il de
nos sacrifices? Poussière!»
Il reprenait: «Où est le bien? Où le devoir? Nous n'avons le droit de
rien affirmer, puisque nous ne savons le pourquoi de rien; nous ne
pouvons que chercher, avec la certitude intime que nous ne trouverons
pas.»
Puis: «A quoi bon apprendre, savoir, penser? Rien de tout cela ne nous
livre la vérité: nous n'y gagnons que le sentiment de notre impuissance
et aussi des moyens nouveaux pour errer davantage, car nous nous
éloignons de la simplicité et de la nature.»
Desreynes tâchait à l'entraîner de là, mais Arsemar revenait sans cesse
au marbre d'Alfieri: tour à tour, il bénissait et maudissait l'amour.
--Poète, tu as bien fait de mourir le premier, car elle t'eût trompé!...
Ah! Celle en qui vous avez mis toute votre confiance, qui vous aime
jusqu'à la complète abnégation de son être, jusqu'à l'anéantissement de
sa personnalité dans la vôtre, demandez-lui de souffrir pour vous la
misère, la honte, le martyre ou la mort, elle fera tout; mais ne lui
demandez pas de vous rester infailliblement fidèle, car elle ne sait
pas, car c'est peut-être contre nature...
--Combien de femmes, demandait-il à Desreynes, tiennent à un homme par
habitude, et qui l'abandonneraient si elles croyaient être tenues par
devoir?
Ces questions mettaient Desreynes mal à l'aise, mais Pierre ramenait
tout aux femmes: on eût dit qu'il se vengeait de ne pouvoir détester
Merizette en détestant les autres.
Il rencontra un enthousiasme meilleur dans la maison de Michel-Ange, et
ce fut un vertige d'admiration qu'il eut au seuil de ce cabinet de
travail, large au plus comme un séquestre de lycée, où des mondes
avaient germé.
--Les Titans! Ils poussaient les chefs-d'oeuvre comme des pierres dans
un trou! Mais voilà ce que sont devenus leurs fils, cria-t-il, en
montrant dans la rue un officier qui pavanait sa suffisance sous un
uniforme collant. Qui donc a fait cela avec ceci? La goule, peut-être!
Le vampire!
Aux Uffizi, il s'arrêtait longtemps devant les têtes de femmes: toutes,
et celles surtout de Raphaël, l'inquiétaient comme des énigmes: il
regardait leurs yeux, leur sourire et leur front.
--Est-ce une vierge ou une courtisane? Dire qu'elles sont mystère, et
qu'elles mentent, même peintes! Oh, ce front pâle, ce front lisse,
l'infranchissable mur, le mur plâtré, le sépulcre blanchi! Dire que
l'homme ne verra jamais ce qui se cache derrière ce mur-là!
Georges répondit en riant:
--On ne connaît bien les yeux d'une femme que lorsqu'on les a vus
fermés.
Pierre rit aussi; mais soudain, ils s'interrompirent: tous deux
pensaient à l'adultère.
Arsemar éprouvait souvent ces crises de brusque jalousie: il les
éprouvait presque régulièrement, lorsqu'il voyait Georges marcher
silencieux devant lui, et qu'il pouvait regarder le coupable sans
l'entendre; mais il les chassait de sa pensée avec une hauteur froide,
parce qu'il plaisait à son récent état d'esprit de répudier toutes les
émotions bonnes ou mauvaises dont sa vie avait été faite:
systématiquement, et avec une volonté grommelante, il s'attachait à
détruire tout son passé. Non pas pour moins souffrir, mais pour
détruire. Et lorsque l'ancien moi exhalait un reproche du coeur, il le
faisait taire en se violentant d'injures.
Le changement moral s'était, depuis bien des jours, étendu au physique;
le masque était plissé, le regard dur; l'oeil lançait même une menace,
dans l'affirmation de certains aphorismes cruels qui autrefois eussent
révolté ce même homme.
Georges se tourmentait de voir un bouleversement si profond, regrettable
en lui-même, et d'un contraste trop excessif pour que la distraction
qu'il procurait ne fût pas de courte durée.
Il tenta d'offrir une pâture à cette fièvre, et, pour la diriger dans
une voie où l'on pourrait espérer quelque apaisement, insinua l'idée
d'un travail à entreprendre: étudier dans son oeuvre et son existence un
de ces Florentins qu'Arsemar aimait tant: conter, par exemple,
l'histoire d'Alfieri et de la comtesse...
--Soit, fit Pierre! Le travail intellectuel est un égoïsme et devient
parfois une lâcheté, car en lui on oublie les siens, et soi-même aussi!
Le projet le séduisit pendant une demi-semaine.
--Tu veux donc me donner dans le monde le déshonneur d'une idée?... J'en
ai assez d'un autre... Allons, laissons ces choses! Pourquoi creuser?
Cela fatigue. Pourquoi savoir? Nos émotions ne sont pour la plupart
faites que d'ignorance! Pourquoi dire? Si vous blessez les hommes avec
leur sottise, ils crient à votre folie; avec leurs vices, ils crient à
votre infamie... Laissons ces choses, te dis-je! Perdons notre vie, il
n'y a de temps gagné que le temps perdu! Aussi vrai que l'on est sage
dès que l'on n'agit plus, on n'agit plus dès qu'on est sage!
Nul ne prouvera que ces vérités soient moins plausibles que les vérités
où l'on dit le contraire, mais le malheur est de les croire.
Pierre les affectait encore, mais bientôt il les subirait: le châtiment
de ceux qui ont trop longtemps renoncé la raison et qui jettent leur vie
aux bêtes est de ne pouvoir, dans les heures où la pensée leur revient,
méditer sur aucune autre chose que l'inanité de l'effort et le néant de
l'ouvrage.
Un jour, ils lisaient le récit d'un vieux crime historique où s'étaient
joués les adultères et les poisons florentins. Pierre dit:
--La défiance jalouse que l'homme a de la femme fut antérieure à la
première trahison; mais la défiance des hommes pour les hommes dut être
postérieure aux premiers mensonges et naître d'eux. La jalousie, même
malsaine et offensante, est inhérente à l'amour même (je ne l'ai guère
prouvé, me diras-tu), tandis que le soupçon n'est que la conséquence
médiate de la vie et des mensonges qu'elle traîne. La jalousie est
d'instinct, le scepticisme est d'expérience. L'un est axiome, et l'autre
théorème.
Il savait bien par ces propos supplicier Desreynes; mais il se
reconnaissait sans conteste le droit de châtier, et prenait un plaisir
mesquin à ces cruautés qu'il considérait comme de fort loyales
taquineries.
Il y a des instants où les hommes sont femmes! Parce qu'il se sentait
contre Georges moins de rancune que jamais, il voulait lui en témoigner
davantage, et le bourreler pour la compensation; aussi bien qu'il
pensait punir Jeanne par ses généralités, il se plaisait à punir Georges
par des allusions.
--Que ce soit axiome ou non, poursuivait-il, il est indiscutable
qu'elles nous trompent, n'est-ce pas, frère?... Qu'elles mentent parce
qu'elles sont les plus faibles, j'y consens: qu'elles se vendent parce
qu'elles s'estiment, c'est justice: car les femmes, tu ne le nieras pas,
ne se donnent point, mais se laissent acheter; avec de l'or, des
prières, des bijoux, des fleurs, des trahisons, le mariage, n'importe;
et cela est peut-être équitable puisqu'elles n'ont pas vos passions et
que vous n'avez pas leurs souffrances... Mais ce qui me révolte, c'est
de les voir refuser la veille une égalité qu'elles réclameront le
lendemain, et prétendre qu'on ne doit pas plus leur reprocher leurs
plaisirs vendus, qu'on ne vous reproche vos plaisirs achetés; elles sont
comme un monarque qui garderait les honneurs et les pouvoirs,
ordonnerait et pardonnerait, ferait la loi, ferait la guerre, et
s'indignerait d'être seul responsable.»
Les déclamations qui soulageaient sa nervosité ne faillirent
l'importuner qu'une fois: ce soir-là, tous deux se promenaient en
silence au Longarno, et les étoiles chères à Dante scintillaient sur
l'ampleur du fleuve.
Pierre revit son âme ancienne.
De confuses impressions, jadis aimées, sourdirent péniblement.
Qui n'a connu, dans les heures moroses, ce retour indécis des idées
vagues, intimes cependant et profondes, dont la foule peupla nos
instants de bonheur? Elles sortaient de nous, alors, légères, à peine
perceptibles, et glissaient autour de nos fronts qu'elles effleuraient
d'une aile diaphane: puis elles ont disparu pour ne jamais plus revenir
avec cette fraîcheur de rêve. Et, dans la peine, elles repassent,
haillonneuses, mouillées de pluie, phalènes agonisantes et laides,
papillons de nuit; on les reconnaît pourtant, et, avec la rancoeur d'un
idéal désillusionné, on leur crie: «C'est bien, je t'ai vue, va-t'en!»
--Va-t'en, se disait Pierre. A d'autres! C'est fini pour nous, ces
poèmes-là! Nous sommes les expérimentés, maintenant!
Pour chasser son âme avec sa propre voix, il demanda tout haut: «Ne
constates-tu pas que je ne suis plus le même? Quand je me considère, je
me trouve répugnant... C'est vrai, ajouta-t-il avec un éclat de mauvais
rire... Bah! Les hommes vous trompent jusqu'au point de tuer en vous
toute naïveté, et quand c'est dûment achevé, ils disent que votre
caractère est méprisable.»
Un couple d'amoureux, riant et se bousculant, et criant fort, les croisa
sur le quai.
--Heureuses gens! fit Desreynes.
--Pauvres gens! reprit Arsemar. Il semblerait que rien ne fût plus
égalitaire que l'amour, tâche procréatrice, consolation physique des
coeurs... Peut-être n'est-ce ici que le dernier mot d'un orgueil
outrageant, mais je ne puis imaginer que les natures grossières trouvent
dans la volupté, sans raffinement, sans art, sans culte, les mêmes joies
que nous y trouvons; les en entendre parler me chagrine tous les sens,
et si je n'avais de l'amour que leur part, vrai dieu, j'en ferais plus
que fi!
--Sois indulgent, répartit Georges; l'amour, c'est l'art pour tous.
Pierre, de nouveau, éclata de rire.
Puis, en lui-même: «Ah, tu ris! Tu ris encore, tu ris à tout moment!
Tout te fait rire! Tu vois bien que tu ne souffres pas! Lâche,
hypocrite, jette donc ton masque! Pour quelle galerie joues-tu un
rôle?... Pour lui, hein? Pour le faire croire au mal que tu lui dois?
Imbécile! Tu poses pour souffrir...»
Au bout d'un instant: «Mais j'y songe: on pose pour ce qu'on voudrait
être, c'est-à-dire, au fond, pour ce qu'on est; donc, j'ai eu de la
douleur, puisque j'en veux montrer. Ah, très drôle!»
--De quoi ris-tu, Pierre?
--Je m'amuse...
Après un quart d'heure de silence, il s'écria en frappant du pied:
--Je m'ennuie!