H. HEINE.

Elle l'avait lassé, cette fausse paix des premiers jours: il semblait

que sa douleur lui manquât.

--Veux-tu que nous partions, mon Pierre?

--Avec le temps qu'il fait ici!

--Pourquoi n'avoir rien dit plus tôt?... Je désire tout ce qui te

plaira. Où allons-nous?

Arsemar avait peut-être un but et n'osait l'avouer.

--Au nord?

--Sous l'averse!

--Au midi, pour chercher les saisons chez elles? Je veux bien. Descendre

en Espagne?

--Ah, les boléros!

--En Grèce?

--Un catafalque!

--La Turquie?

--Non.

--Le Maroc?

--Non plus.

Georges considéra: «L'Italie est impossible, ils y ont fait leur voyage

de noces.» Mais il proposa dix voyages, proches ou lointains: Arsemar

refusait toujours.

A bout d'inventions, il se résigna enfin à nommer le pays qu'il

redoutait.

--Tu ne penses pas à te rendre...

--Où?

--En Italie...

--Si!

Desreynes fut épouvanté; il tenta quelque résistance infructueuse: il

fallait partir.

Arsemar eut une grande joie de cette résolution, et une immense volupté.

Il allait donc pouvoir se jeter éperdument dans toute sa misère, s'y

rouler à l'aise et sans répit, s'y abîmer et s'y noyer; il allait la

boire et la respirer: dans cet air empesté d'amour, il s'en imprégnerait

par tous ses pores. Rien ne lui proposerait l'oubli; tout crierait de

souffrir! Il en avait assez, de ce lâche bannissement, de cet exil hors

de soi-même, de cette tension malingre à éviter tout ce qui le hantait.

Puisque l'homme ne peut s'arracher de son moi, qu'il ait du moins le

courage de le regarder en face!

Car nous sommes plus avides encore de nos souffrances que de nos joies,

et quand on a bu du malheur, on presse la coupe pour en faire tomber

quelque goutte nouvelle, et n'en rien perdre.

Georges, en quittant cette presqu'île, sentit bien qu'il y devait

laisser l'espoir des guérisons prochaines; la nature, qui l'avait

secondé ici, serait ailleurs sa constante ennemie.

Il contemplait avec angoisse celui qu'il emmenait vers les terres

maudites.

Hélas! Pierre avait perdu son beau calme divin, qui le faisait grave

dans le bonheur et austère dans l'infortune. Georges sentait son pouvoir

sur cet homme lui échapper de jour en jour; il n'était plus le maître de

cette âme anxieuse, qui commençait à secouer les conseils et craindre

les tendresses, comme un enfant malade.

Ils traversèrent la France sans un arrêt, longeant les villes, coupant

les fleuves, trouant les monts.

--Fuis, fuis! Essaye de te fuir! Où courons-nous?

C'est un navire qui croirait se sauver de la peste en quittant la terre

ferme, et qui remporterait au large la contagion apportée à la rive, par

lui!

Georges eût voulu trouver quelque plage nouvelle, mais on lui désigna

Venise, la ville languissante où le couple des jeunes époux avait caché

ses premières caresses. Vainement essaya-t-il de s'opposer à cette

dangereuse étape; il eut peur de comprendre que Pierre l'abandonnerait

plutôt que de renoncer à son projet; il pensa du moins faire accepter un

hôtel inconnu des souvenirs, mais l'autre s'entêta, et c'est la maison

de ses noces qu'il choisit pour manger et dormir.

Il fit ses choix, d'ailleurs, d'un air indifférent. Il disait:

--Ne penses-tu pas que nous serions mieux ici? On dit grand bien de

cette maison, et j'ai regretté, dans un précédent voyage, de n'y pas

être descendu.

Car le mensonge, maintenant, germait dans cet être si pur: la pudeur de

montrer ses maux, la crainte de chagriner en les montrant, l'habitude de

cacher son coeur, tout lui avait, par degrés, rendu nécessaire la

dissimulation; et voilà même qu'il simulait.

Mais Georges ne se prenait pas à ces feintes trop naïves, et, la mort au

coeur, obéissait pour rester là.

Toujours doux, maternel, plein de soins et de condescendances, il

guettait les voeux pour les prévenir et les peines pour les chasser.

Dans cette perpétuelle attention, il souffrait en mère un peu plus qu'en

coupable, et sans doute souffrait davantage: d'une douleur moins aiguë,

mais toujours éveillée, prudente, attentive, observant les jours,

espionnant les nuits, une douleur de femme dont le dernier-né serait

pris d'un grand mal qui peut le tuer tout à coup...

Ils parcoururent les églises et les musées; mais Pierre regardait les

oeuvres d'art moins que les endroits où Jeanne s'était arrêtée

autrefois; avec une précision cruelle, il la revoyait devant une toile

des maîtres, immobile dans sa pose studieuse, ou gravissant d'un pas

royal les marches de quelque palais, ou frissonnant de plaisir au seuil

noir d'un cachot; à table, elle s'asseyait ici: à la Salute, elle

s'était agenouillée près de cette colonne, et longtemps il l'avait

admirée dans sa prière: à la maison des Jésuites, combien elle avait ri,

lorsque le gardien ivre s'était réveillé dans son petit coin d'ombre,

pour venir, en trébuchant, leur expliquer les tableaux de Véronèse et du

Titien, qu'il touchait du bout de sa canne, comme à la foire...--«Già

é!» Elle aimait tant le cri des poppes! Le Coleone l'avait

enthousiasmée. Chaque matin, elle apportait des graines de maïs aux

pigeons de la place, qui descendaient vers elle d'un long vol courbe et

gracieux, et s'agriffaient à ses bras souples, battant des ailes,

piquant leurs jolis becs rouges dans son gant de suède jaune, puis

voletant, et tournoyant sur sa tête si chère, comme une vivante auréole

d'amour. Chaque soir, elle allait s'éblouir aux reflets du soleil

couchant qui cuivre les larges vitraux de Saint-Marc, et flambe comme un

incendie parmi les dentelles de marbre...

Chaque matin, Pierre revenait apporter des graines de maïs aux pigeons

de la place, et chaque soir revenait s'éblouir aux reflets du soleil

couchant, seul.

Oh, l'indifférence des choses, qui gardent leur vie sereine, quand nous

avons perdu de la nôtre tout ce qui nous les rendait précieuses!

N'est-ce pas Elle, là-bas? Elle s'asseyait ainsi dans les gondoles, à

son côté, et derrière eux ils entendaient l'effort rythmique du rameur;

un jour, elle lui posa sa tête près du cou, et ce fut elle qui tendit

son baiser...

Pierre fuyait son ami; il s'esquivait sans rien lui dire, ou le perdait

au coin des rues. Jeanne le possédait tout entier; il la poursuivait

dans la ville.

Une après-midi qu'ils étaient demeurés ensemble, un gondolier les

aborda.

--Signor, je vous saloue; vous ne reconnaissez pas Lazzaro, qui vous

promenait toujours, l'autre an, avec la votre belle signora?

Pierre descendit dans la gondole. Georges le suivit, et tous deux

souffrirent davantage quand ils furent sous le felze, où Georges tenait

la place de Merizette.

A compter de ce jour, Arsemar évita son ami plus encore. A peine

était-il libre, il retrouvait Lazzaro, et pendant des heures sans fin se

laissait conduire au hasard. Qu'importait les murs ou le nom des canaux?

Il n'était qu'avec elle, sous la tente de drap noir; il lui parlait à

demi-voix, entendait ses réponses, lui souriait et souvent finissait par

pleurer. Il recommençait par le regret toute sa vie passée; il la

détaillait et la jouait devant lui. C'était le roman d'hier, et rien

n'était survenu depuis lors, sinon qu'elle n'était pas là. Il l'adorait.

Par instants, il se vouait de grosses rancunes d'amoureux, en retrouvant

dans le passé, au beau temps du bonheur, des oublis de son bonheur même;

il se reprochait des pensées inutiles qui l'avaient alors distrait

pendant une minute et séparé d'elle.

--J'aurais pu l'aimer davantage, pendant que je l'avais!

Pourquoi donc, tel soir, n'avoir pas fait ceci, ou tel autre soir, fait

cela?

--Oh, si je la tenais à cette heure!

Le mal s'empira.

Ce n'était plus seulement dans son âme qu'elle habitait maintenant, mais

dans son cerveau maladif, dans sa chair passionnée, dans tout lui. Elle

se dressait, superbe et despotique, l'enflammant de désirs qui lui

séchaient les lèvres et faisaient courir entre ses épaules un frisson de

fièvre amoureuse.

Son coeur lui tapait le torse, dès qu'il mettait le pied sur la gondole

lascive; là, il fermait les yeux, cherchait l'épouse d'une main amollie,

et restait sans bouger pendant de longues minutes, avec le bras toujours

levé, et croyant sentir sous ses paumes la rondeur des étoffes et la

tiédeur du corps aimé.

Un soir, Desreynes apprit qu'Arsemar changeait de chambre; celle occupée

désormais avait été la chambre nuptiale. Georges le devina.

Il suivait avec une tristesse infinie les progrès de ce tourment

d'amour. Chaque jour davantage, ces craintes devenaient en lui plus

dominantes que son remords; sans qu'il songeât cependant à s'absoudre,

le passé le torturait moins que l'avenir ne l'effrayait: peut-être

avait-il pris déjà l'habitude de sa culpabilité, tandis que ses effrois

ne dataient que d'hier: la rancoeur de son crime, au lieu de le tenir

tout entier, ne lui revenait plus que par alternances, à la suite de ses

angoisses, comme un vers sonne à temps égaux sur la fin des strophes

nombreuses.

Il sentait bien que Pierre l'avait pour ainsi dire supprimé de sa vie,

effacé de son âme, et que l'amour seul enserrait son être affolé. Il

subissait sans amertume cet abandon si mérité, et ne retrouvait que sa

propre faute dans les brusqueries ou les aigreurs qui répondaient

souvent à ses soins les plus tendres. Il se désolait de voir le

caractère de son ami se pervertir ainsi, et, plus que toute autre chose,

ce changement douloureux l'accusait comme son oeuvre: le Pierre qu'il

avait connu si calme et droit, si bon, était devenu peu à peu l'homme

intolérant dont les nerfs excités se crispent et se révoltent au moindre

attouchement.

--Par mon fait! Et comme il doit souffrir de se voir tel qu'il est!

Georges acceptait tout, et presque avec reconnaissance; plus on le

rudoyait, plus son ancienne impatience s'assouplissait aux besoins de la

tâche; et plus on était dur, plus il se faisait doux: non point par

esprit de contraste, comme il eût essayé en d'autres temps ou avec

d'autres hommes, mais par amour, par sentiment profond d'un devoir qui

lui était cher, et qu'il remplissait sans même s'en donner l'ordre ou le

conseil. On le repoussait? Sa conscience en était accablée pour la

cause, mais il y trouvait aussi une sorte de soulagement intime, parce

qu'il lui paraissait juste d'être la victime immolée sur sa propre

faute, et son coeur savourait, à souffrir, des voluptés expiatoires.

Qui dira si cette joie religieuse de s'offrir en holocauste aux

conséquences de notre crime n'est pas le rappel le plus noble de

l'égoïsme humain, qui, dans les abnégations, cherche l'espérance et le

droit de se pardonner à lui-même le mal qu'il a commis?

N'importe: le double sentiment de justice et de douceur, qui avait été

jadis l'essence même du caractère d'Arsemar, était passé en Georges à

mesure qu'il quittait celui-là: il semblait qu'ils eussent échangé leurs

deux âmes.

Desreynes ne songeait que rarement à celle qui les avait menés à ce

point de misère: il avait alors contre elle et toutes les femmes des

haines rapides; contre l'amour aussi, qui brouille la terre, empoisonne

les âmes, enrage la vie.--«Qu'est-ce que j'ai fait, en somme?» Les

paradoxes de Mme de Warens revenaient parfois plaider pour lui contre

lui-même, et péroraient avec une triomphante véracité.

Mais un tel syllogisme, excusable chez Desreynes, eût été ignominieux

chez Arsemar: Pierre le connut pourtant.

--Une minute d'oubli, mais ils ne s'aimaient pas! Dois-je rester damné

pour une minute d'oubli?

Il la désirait trop, sa femme!

Il allait de la chambre des étreintes à la gondole des sourires: entre

elles deux il partageait ses heures; en elles deux il surchauffait sa

fièvre, et dans une perpétuelle consomption attisait ses rêves d'amour.

--Jeanne...

Il redisait ce nom à chaque instant, si bas qu'il l'entendait à peine;

mais le penser seulement ne lui suffisait plus. D'autres fois, pauvre

fou, il murmurait son propre nom, pour se donner la caresse d'une

illusion, et se dire qu'elle était là, et l'attirait vers elle.

Il se roulait dans des extases visionnaires.

Un jour, le poppe se départit de sa discrétion muette, et, le voyant si

triste, osa dire:

--_Venezia senza femina non é la Venezia._

--De quoi vous mêlez-vous, insolent!

Il descendit dans la gondole.

Non! Ce n'était plus Venise, la ville des baisers, tiède et molle, reine

des langueurs! La cité sans bruits et sans cris, où la vie des passants

glisse sans qu'on l'entende, dégage l'amour ou la mort; et le silence,

selon l'âme qui s'y recueille, y devient tour à tour celui des alcôves

ou des tombes.

--Jeanne...

Il croyait qu'elle allait le rejoindre, à force d'être rappelée; il

écoutait les vents de l'ouest ou regardait au ciel les nuages qui

pouvaient arriver de la France; et, la nuit, il contemplait les

constellations qui brillaient sur elle et sur lui.

--Pense-t-elle à moi?

D'abord, il avait espéré qu'au moins la honte et le chagrin, dans ce

coeur de femme, subsisteraient assez pour rendre l'oubli inaccessible;

il voulait vivre en elle comme elle vivait en lui, et son besoin de la

posséder était si pressant, qu'il se contentait presque de la posséder

par le remords: mais bientôt cette lugubre consolation n'en donna plus

assez. Dans ces mensonges d'amour dont il peuplait sa solitude, dans ces

comédies de tendresse dont il leurrait son âpre veuvage, il en vint à se

demander si le songe d'ici n'était point une réalité de là-bas, et si

Jeanne n'avait point l'amour, elle aussi, l'amour!

Elle l'avait dit! Son dernier mot d'adieu était un mot d'amour!

Pourquoi l'avait-il témérairement accusée de mentir? Était-ce donc si

incroyable, qu'elle le pleurât! De quel droit l'avait-il repoussée

ainsi, quand elle était venue à lui, oui, de quel droit, puisqu'ils se

manquaient l'un à l'autre? Il regrettait cette lettre aux senteurs

d'iris, qu'il avait un soir déchirée, éparpillée aux ronces d'un pays

inconnu. Combien il l'eût baisée, et lue, cette ligne unique où

l'absente disait: «Je t'aime.» Il en ressuscitait les lettres fines, le

papier dur et le parfum.

Alors, il atténuait, effaçait le crime.

--Serais-je jaloux, si je l'avais épousée veuve?

Cette comparaison le séduisit, et il s'y attacha parce qu'elle

justifiait le renoncement des rancunes, et qu'elle autorisait les

lâchetés. Il s'efforçait sans le savoir, à trouver dans le sophisme une

raison définitive; il chassait un par un les défauts reconnus et

revoyait l'épouse d'autrefois, belle, élégante, rieuse et gracieuse,

souple et féline, et curieuse, la seule femme qu'il eût aimée! Et peu à

peu il en vint à subir cette conjecture: «Tout cela est-il vraiment

irréparable, et ne pourrait-on lui pardonner?» Il ajouta: «... la

rappeler?»

Pardonner, c'était fait déjà! Quand donc avait-il osé la maudire? Il

l'adorait, il la voulait, et rien de plus. A l'idée de la reprendre, il

tremblait de joie et d'amour. Il ne tenta pas d'y réfléchir et d'en

discuter l'hypothèse. Mais il protestait faiblement, reculait,

murmurait: «Non, c'est impossible.» Sans conviction, et croyant même,

tout au contraire, à la facilité d'un tel bonheur, il résistait avec la

mollesse d'un enfant qui refuse un beau fruit. Tant de fois il se

répéta: «C'est impossible,» qu'à la fin rien ne manqua plus, pour le

persuader, que la réalisation de son voeu.

--Je l'aurais encore! Elle s'assiérait là, je prendrais ses petites

mains, elle poserait sa tête sur mon épaule, comme ceci, et je sentirais

l'odeur de ses cheveux... Oh!... et pourquoi non?

Il le tenait déjà, cet avenir! N'était-ce pas la seule chose qui lui

restât à faire, quand rien n'avait pu étouffer sa passion, que la

patience et l'éloignement exaspéraient jusques à la folie? A quoi bon se

torturer, à quoi bon les vanités et les résistances d'orgueil? La

reprendre ou mourir! Et pourquoi donc la mort, puisque l'amour

s'annonçait et s'offrait?

Il céda.

Il se fit heureux.

Et quand la résolution fut arrêtée, alors seulement il la pesa.

Georges serait sacrifié. Mais quoi? Le châtiment! Ils ne se reverraient

plus? L'ami manquerait moins que l'amante. «Entre deux maux, il faut

choisir le moindre.» Puis, dans son optimisme récent, il allégua que

cette séparation ne serait pas sans un remède, et qu'on pourrait se

rencontrer encore, seul à seul, peu souvent, à vrai dire, pour ne pas

réveiller la mémoire des heures mauvaises, mais par intervalles qui

s'espaceraient, et le calme absolu finirait par venir, avec l'âge... Il

se tassait dans son égoïsme satisfait, ainsi qu'en un fauteuil moelleux,

lorsqu'on est las.

Il se montra plus sociable, presque gai: Georges fut alarmé.

Pierre, sournoisement, continuait à comploter son bonheur.

Il organisa sa vie: comment il retrouverait Merizette, où l'on s'en

irait recommencer une existence bénie; il vendrait sa maison de

campagne, achèterait un hôtel à Paris et renouvellerait ses meubles;

elle serait bien contente et l'aimerait sûrement, par repentir un peu,

par reconnaissance, et à la fin par seule tendresse. On l'avait trop

noircie; ce n'était qu'une enfant. Quelle joie!

On ne parlerait jamais du vilain jour... Ce serait bien aisé, puisqu'ici

même, où il en souffrait tant, il n'y pensait qu'à peine...

Espérances, voeux, chimères! Flux et reflux où la vérité se ballotte

ainsi qu'une épave! Ne suffit-il pas d'atteindre l'insaisissable objet

de nos ambitions, pour n'en plus voir soudain que la hideur et reculer

d'effroi devant ce que l'on convoitait? Actéon, qui poursuit la déesse,

mourra de l'avoir contemplée!

Maintenant que l'Eden était reconquis, maintenant que l'homme s'adonnait

tout entier à l'ivresse d'un avenir si cher, maintenant que les délices

du rêve s'adaptaient à la vie, permise, promise, possible, tangible,

presque réalisée, voilà qu'il reparaissait, le passé, et se dressait sur

l'assouvissement du désir!

Elle, souillée, dans son lit! La chair contre la chair! Il voulait

l'approcher, et ne pouvait plus. La maîtresse d'un autre, elle le fut!

Une épouvante de dégoût le rejetait déjà loin d'elle, et sa noblesse de

coeur se réveillait pour la révolte, dès l'évocation seule du bonheur

qu'il s'était donné.

Souillée, souillée, souillée!

Il y avait trop longtemps que sa fière âme s'avilissait dans les hontes

de la concupiscence, et la rébellion sonnait; trop longtemps que l'amour

régnait en maître unique, sans même admettre à son côté la jalousie qui

le gênait, et la jalousie secouait la servitude en s'écriant: «J'ai trop

dormi!»

Entre elle et lui, l'autre! Toujours! Il repoussait le spectre qui se

glissait sous toutes ses étreintes, entre elle et lui; et chaque fois

que, dans la tension de sa volonté, il parvenait à ressaisir un instant

de cet amour exclusif qui l'envahissait hier, brusquement, d'un coup de

poignard, la vérité l'assassinait.

Un amant! La trahison volontaire, préméditée, les mensonges et les

curiosités perverses, et ces baisers! Il les voyait, comme dans la

veillée où la chambre de Georges les lui montra ensemble.

--C'est peut-être à lui qu'elle pense!...

Il s'empoisonnait à plaisir de toutes les imaginations si soigneusement

bannies de ses heures amoureuses; il appelait tout ce qu'il avait fui;

il affirmait tout ce qu'il avait nié.

--Elle pense à lui! Et moi, stupide, je combinais qu'elle rêve à moi!

Son amant! Quand on s'offre un amant, ce n'est pas pour aimer un mari.

Si elle désire quelque chose ou quelqu'un, c'est celui-là... Euh!

Il mordait ses poings.

--Et lui, qui s'en cache, il la désire aussi. Qu'ils se rejoignent donc,

ils sont faits l'un pour l'autre! Je ne veux pas!... Misère!

L'horrible ville qui le narguait!

--Dire qu'il faudra tantôt le revoir encore son amant, m'asseoir en face

de lui, être gracieux, lui répondre... Pourquoi l'ai-je amené, aussi?

C'était littéralement fou... Mais qu'est-ce que j'aime donc, maintenant?

Néant.

Ah! Si la solitude est bonne aux forts, quand ils la cherchent, elle est

dure et mauvaise à tous, quand elle s'impose.

Il alla dîner seul, dans une auberge.

Elle et lui!

Elle restait bien perdue, et tout restait fermé.

Il l'aimait pourtant malgré tout: avec son âme impuissante d'oubli, avec

sa chair hantée, il l'adorait.

Alors, dans cette fièvre de jalousie qui cherchait en elle ou autour

d'elle ce qui pourrait l'exacerber, il fut pris pour la première fois du

désir cruel et presque infâme,--si notre âme était blâmable de ce

qu'elle éprouve,--du désir bourrelant de savoir, d'apprendre, d'entendre

ce qui s'était fait, comment, pourquoi elle s'était donnée... ce serait

parler d'elle, au moins!

--Assez, assez!

Il rentra enfin à l'hôtel.

Il vit Georges. Il l'envia d'avoir été aimé par elle; non plus la

jalousie, l'envie! Et parce que cet homme l'avait possédée le dernier,

il semblait qu'elle fût encore à lui.

Desreynes avait couru par la ville, halluciné d'un malheur. Lorsqu'il

aperçut Pierre qui revenait, il lui en fut reconnaissant.

Arsemar ne prononça pas une parole; il fit effort pour mettre sa main

dans celle qu'on lui tendait, et froidement, et presque avec répugnance.

Georges, le voyant sombre, proposa, pour le distraire, d'aller entendre

un opéra que l'on donnait au Goldoni. Pierre sut se contraindre à

accepter, espérant que la musique adoucirait un peu l'aigreur de ses

pensées. Mais il fallait plus, ce soir-là, il fallait un abîme. Le cri

aigu des violons le crispa; l'orchestre le bouscula avec importunité; le

ténor se démenait en poussant des clameurs sentimentales; ces passions

étaient fausses et ces douleurs grotesques. Il partit. Georges, si

inquiet qu'il fût, n'osa l'accompagner.

Le solitaire rentra dans la chambre nuptiale. Là, on pourrait souffrir

paisiblement.

Il s'accouda à la fenêtre.

La nuit claire baignait les maisons grises, dans la ville muette; l'eau

claquait mollement sur les poutres peintes et sur les marches des

palais; en face, une vapeur de lumière cendrait le dôme de la Salute,

et, par instants, un fanal de gondole sinuait dans l'ombre des murs, au

bruit de la rame unique, bruit lointain, bruit mouillé qui semblait

caresser le silence.

Puis, l'espace se troubla délicieusement: là-bas, invisible, traînant

ses chansons sur l'eau calme, mandolines, voix alternées, une barque

voguait sur les canaux, et les îles de marbre, tour à tour,

assourdissaient ou renvoyaient les mélopées errantes, qui mouraient pour

renaître, suaves, exquises, dans la nuit harmonieuse.

Il pleura.

--Comme ce serait bon d'être heureux!

Elle avait pleuré, elle aussi, dans un soir pareil.

--Comme c'était bon!

Il se jeta à genoux près du lit, et ses larmes bientôt ne purent plus

couler.

--Je l'aime!

Le triste apaisement qu'il avait gagné tout à l'heure se retirait de

lui.

--Il n'y a plus moyen, moyen de rien, vivre ni... Pourquoi donc n'y

avait-il plus moyen de mourir?

--Je l'aime!

Il se tordait sur le tapis.

--Là, elle a dormi là!

Il jetait ses bras sur la couche vide, et roulait son front dans les

toiles, et croyait y sentir un parfum.

--Je t'aime, je t'aime!

L'amour fauve était revenu.

Et longtemps, comme si sa passion dût la ramener là, il répétait: «Je

t'aime! Viens!» N'allait-elle pas entrer? Si elle frappait à la porte?

Alors, on frappa.

--C'est elle!

Il se dressa, hagard, le dos tourné au lit défait, serrant l'oreiller

sous ses ongles, et la porte s'ouvrit.

--Lui!

Georges s'arrêta sur le seuil.

--Qu'est-ce que tu viens chercher ici, encore?

Georges restait immobile.

--Il n'y a plus rien pour toi! Tu vois bien qu'elle n'est pas là!

Georges, suppliant, tendit les mains.

--Mais va-t'en! Tu ne vois donc pas que ta présence me fait souffrir!

Va-t'en, mais va-t'en donc!

Georges s'en alla, humblement.

V

Aucun des quatre éléments ne se cache, en ce corps étrange; il est

tranquille, il grince.

Amis · 第 76 / 99 题