Soudain, elle eut l'idée d'écrire à Pierre une lettre qu'il trouverait
après son départ, comme dans un roman. La fantaisie était séduisante:
les proses épistolaires ont tant de charmes pour ces belles!
--Ce serait bête.
Elle revint aux grandes malles et aux petits coffrets.
--Que conterai-je à ma chipie de tante? Ah, tout ceci est déplorable!
Sa lettre d'adieu la hantait; elle n'y put tenir davantage et aligna
soigneusement quelques phrases prudentes où tout était dit, mais
desquelles l'avocat le plus retors n'eût su tirer le moindre indice de
la faute.
Quand ce fut terminé, elle relut, et, regardant l'ensemble des deux
pages, elle se souriait de complaisance.
Elle vêtit une toilette de voyage et boucla sa valise.
Décidément, sa lettre était trop longue; elle la froissa et la mit dans
sa poche. La voiture était attelée.
Pendant que l'on chargeait caisses et paquets, elle examina le parc,
derrière son rideau, avec l'espoir encore qu'on la guettait pour la
retenir au passage.
Vite, elle ôta son gant de suède, reprit la plume et traça une seule
ligne:
«Adieu. Je t'aime.
«JEANNE.»
Elle cacheta l'enveloppe: «Monsieur le comte d'Arsemar.» Elle remit son
gant de suède et descendit.
* * * * *
Pierre avait vu de loin ces préparatifs d'abandon; il restait fixe, avec
de grosses larmes entre les cils, et le coeur lui tremblait dans la
poitrine.
Oh! De quelle joie navrante il eût donné tous les pardons, si la
misérable se fût seulement élancée à son cou, en implorant grâce!
C'est maintenant que tout allait finir, et le malheur prenait une forme
palpable: cette voiture, le char funèbre! On allait emporter la morte!
Existe-t-il donc une différence vraie entre les vides laissés autour de
nous par ceux qui sont partis, par ceux qui sont défunts? Possédons-nous
plus les absents que les trépassés? Le mot qu'on jette aux portières
closes est le même qu'on laisse aux tombes: «Adieu!»
Pierre avait toujours frémi dans les départs, car ils étaient pour lui
une des manifestations les plus tangibles de la mort.
La voir une dernière fois!
Il se tenait, haletant, sous les feuilles.
Il avait peur de courir vers elle, quand elle paraîtrait, de la prendre
aux poignets, de se plonger, de se baigner encore dans ses regards, et
de lui dire peut-être, oh! oui, de lui dire: «Demande-moi donc pardon,
je t'aime!»
Jeanne ne venait toujours point.
Il attendait: ses genoux claquaient l'un contre l'autre.
--Ma femme!
Il regardait si intensément, là-bas, que des globes de clartés
multicolores dansaient devant ses yeux.
--Quand elle sortira, je ne pourrai plus voir... la voir!
Pourrait-il rester là?
--Mon Dieu, donnez-moi la force.
Qu'est-ce qu'une faute, qu'est-ce qu'un crime, devant l'amour? Il
l'adorait malgré tout.
Elle parut.
Il eut un éblouissement.
Il tendait son être entier dans un immense effort de la voir davantage:
il s'emplissait d'elle.
Elle jeta sur le parc un coup d'oeil circulaire: elle fit un pas et la
voiture la cacha.
Derrière la cloison de cette boîte, elle était là! Et lui ne la voyait
plus.
--La force, par pitié...
Il sanglotait.
Puis, un choc. Épouvantablement, l'âme se cassa en lui, au choc de la
portière fermée.
Il s'appuya contre un tronc d'arbre, et glissa avec lenteur, sur ses
jarrets brisés, la tête pendante.
Le cocher cria, et les roues grincèrent sur le gravier.
Il entendit la voiture s'éloigner, et, par la pensée, la suivit à
travers la courbe des allées: les vibrations sonores venaient à lui et
faisaient dans l'air une chaîne invisible qui le rattachait à l'aimée:
un lien encore, le dernier!... Plus loin... Le lien s'allonge,
s'atténue, plus encore... On dirait un imperceptible fil de soie, un
cheveu, leur ombre, un rêve... Plus rien.
Mais il croyait entendre encore.
Plus rien!
La séparation est consommée.
Pour toujours.
--Jeanne! cria-t-il.
Il se redressa pour courir après elle, et vint comme un fou jusqu'à la
grille du parc.
La voiture était loin, là-haut, tache brune sur le grand ruban de la
route.
Il s'affaissa sur la borne: son haleine râlait dans sa gorge; les larmes
tombaient sur ses genoux.
Desreynes aussi guettait. Il venait de s'élancer à la poursuite de son
ami, et, le voyant là, sur ce coin de pierre, anéanti, il s'arrêta près
du fossé.
Les champs se recueillaient dans le silence du soir.
Arsemar devina un homme, et regarda: il vit cette face vieillie,
Georges!
D'un bond, il fut debout, et, désespérément, il se tourna encore du côté
de la route. Elle était nue.
Seul au monde!
Il leva au ciel ses mains frémissantes: Georges se précipita pour le
soutenir...
Alors Pierre, éclatant en sanglots, tomba dans les bras de son ami:
--Ah! Pitié... Ne m'abandonne pas!