Pierre la regarda sortir: et, quand elle disparut, il s'écroula sur sa
chaise, contre la table, la tête dans ses bras, et Georges restait
debout.
Ils demeurèrent ainsi dans le silence.
Pas un sanglot.
La vie s'était effondrée sur eux; toutes les choses semblaient mortes
autour.
Ni l'un ni l'autre ne pensaient; ils étaient rentrés dans le néant.
Le monde venait de finir.
Pas un geste; ils s'engourdissaient dans l'immobilité des statues.
Cela dura si longtemps, que les domestiques, derrière les serrures,
s'impatientaient de ne plus rien entendre.
Georges, enfin, voulut s'approcher de son ami et lui toucha l'épaule;
l'autre frémit de tout son corps et le repoussa doucement.
Alors, Georges s'en alla aussi.
Comme il ouvrait la porte, il perçut le bruit de pas qui se sauvaient
dans le couloir, et des rires étouffés.
Pierre savait, mais il ne croyait pas encore.
Quand il releva la face, il vit la chambre vide, nue, muette, grandie.
Les murs s'écartaient de lui.
La table en désordre indiquait un repas interrompu.
Une chaise était renversée.
Personne ne s'assiérait plus là.
Seul!
Oh! Bienheureux encore dans leur détresse, ceux qui peuvent, quand
l'avenir s'éboule, se réfugier dans leur passé intact! Ne pas renier les
heures d'autrefois, et si l'on ne croit plus à la vie, croire du moins
qu'on a vécu!
Tous partis...
Quand Pierre se réveilla, il douta, car le doute est la dernière forme
de l'espérance.
Il se leva et voulut s'en aller comme les autres.
Ses jambes le supportaient à peine.
Il se retira dans le jardin.
Les arbres chaviraient comme des mâts de navires.
Il s'assit sur un banc, les bras gourds et les prunelles vagues.
Il ne voulait toujours pas croire.
Pourquoi donc l'abandonnaient-ils ainsi? Ah! Pas un ami avec qui l'on
pleurerait!
Il resta là.
Personne.
C'était donc vrai?
Il souffrait tant, qu'il s'étonna de souffrir si peu.
Les plus terribles douleurs sont parfois les moins lourdes à porter
d'abord, car notre être s'abîme en un gouffre si profond et si
ténébreux, si vaste, que l'âme s'y déperd et presque s'y oublie: la
complète souffrance veut une précision d'analyse qui demeure interdite à
la folie des premiers instants: ces minutes-ci sont vouées à
l'écrasement; le plein malheur aura le reste de la vie.
Il souffrait, bien qu'il ne voulût pas croire.
Au bout de plusieurs heures, il entendit, tout près, un pas qu'il ne
connaissait point: Georges, qui n'osait avancer...
--Malheureux, dit-il, va-t'en!
Georges s'en retourna docilement, et Pierre vit qu'il sanglotait.
Alors, il crut.
Il regarda le dos de son ami qui s'éloignait: sans haine, sans colère,
accablé.
Il faillit rappeler Georges.
Bientôt, il ne le vit plus.
Personne et rien!
Cette fois, il pleura: les premières larmes qu'il répandît depuis bien
des années: le prix du rêve!
Était-ce donc possible?
Il n'eut pas un instant d'indignation ni de révolte: il ployait sous le
destin, sous une force inexpliquée contre laquelle on ne discute pas, et
qui courbait sa volonté après avoir courbé celle des _autres_.
A intervalles égaux, comme les appels renouvelés d'un glas, son coeur,
lamentablement, disait: «Seul!»
La journée se passait ainsi.
A la fin, pourtant, il pensa; et lui qui n'avait rien su remarquer des
choses, rien soupçonner, rien deviner, comprit tout dès qu'il voulut
comprendre.
Le voile était tombé; la raison prenait sa revanche.
Avec une lucidité cruelle, le passé défilait.
Les inquiétudes de Georges, ses longues tristesses, ses départs toujours
projetés, sa disparition de la veille, ses fièvres, ses larmes, ses mots
inachevés qui voulaient être le commencement d'un aveu; tout lui
revenait à la mémoire et chaque souvenir en expliquait un autre. La
vérité surgissait, nette, froide, claire, avec une précision subite qui
ne laissait dans l'ombre aucun mystère; puis elle s'étalait d'ensemble,
comme une carte déployée. Il savait quel jour et à quelle heure Georges
avait succombé, sous quelle influence on avait, sans amour, résolu de le
prendre, et dans quelle colère on l'avait dénoncé.
Il n'analysait pas: les choses se dégageaient, se montraient,
spontanément en quelque sorte, et s'affirmaient avec la sécheresse d'une
formule algébrique: devant la solution apprise, son imagination, ou
plutôt sa raison, remontait le cours des événements et lui déroulait la
vieille erreur de tout son rêve.
Le cadavre de son bonheur ouvert devant lui, il le touchait avec
stupeur, pareil à un amant qui assisterait à l'autopsie de la
bien-aimée. Rien n'était plus de rien. Et, sans maudire personne, il
voyait que l'homme est bien misérable, ballotté parmi les hasards de son
impuissance et de ses instincts.
Cette Jeanne, cette méchante et pauvre malade, il la regardait
maintenant vivre sous ses yeux dessillés, et se tordre, plus malheureuse
encore que criminelle, dans les angoisses de son âme hantée. Il
examinait avec effarement cet être nouveau qu'il n'avait jamais connu et
qui venait de se révéler à lui.
Car il pensait à Georges moins qu'à Jeanne, comme si elle seule eût été
perdue sans recours; entre deux égales tortures d'amour et d'amitié,
laquelle donc gémira le plus fort? L'amour tient l'esprit et la chair.
Oui, c'est sur elle qu'il gémissait, la morte, sur elle plus que sur
lui-même; et plus il la sentait coupable, plus il la regrettait, parce
qu'elle était morte davantage!
Il pensa commettre une profanation, à contempler ainsi les ruines de son
culte. Il se sentait presque outrageant envers l'idole tant chérie, pour
avoir osé la surprendre dans la nudité de son âme.
Voilà donc ce qu'elle était, hélas!
Lorsqu'on a mis quelque chose en elles et qu'on l'arrache, on souffre
comme si on l'arrachait de soi-même: mais n'est-ce pas de nous que nous
les arrachons, les divines? Elles ne vivaient qu'en nous, créées par
nous à l'image de nos songes et de nos voeux, masquées de notre âme,
belles pour nous seuls, et quand elles faillissent, quand elles s'en
vont, jetant leur rôle, si nous pensons mourir, c'est que le meilleur de
nous vient de se briser dans nos coeurs, et nous pleurons sur nous en
croyant les pleurer.
Sous l'idole abolie, un spectre, difforme, grimaçant, Jeanne la vraie!
Cette vision lugubre se dressait avec une véracité si despotique, que
Pierre se révolta enfin comme on se débat sous l'obsession d'un
cauchemar: le monstre était trop palpable et trop proche; l'homme ne
voulait plus croire.
C'est ainsi: on assemble avec peine toutes les preuves de sa misère, on
se tue à la rendre indéniable, vivante, présente, et quand la tâche est
accomplie, on dit: «J'ai rêvé.»
Il se reprit donc à espérer, d'une foi irraisonnée et machinale; elle
s'éteignit bientôt, et un affaissement absolu s'empara de lui,
définitivement; sur toutes choses pesait l'inexorable condamnation:
«Seul.»
* * * * *
Jeanne, pendant ce jour, avait fort médité.
Après sa brusque déclaration, elle était revenue à sa chambre, dans une
crispation nerveuse que son coup de folie n'avait nullement calmée, au
contraire.
Elle tremblait de tous ses membres, mais non de peur: ses petites mains
remuaient comme des feuilles.
Elle se jeta sur son lit et s'y enfouit le visage.
Peu après, elle descendit en elle, et constata qu'elle venait
d'accomplir une sottise.
Elle ne la pardonna pas à Georges, qui l'y avait poussée, et sa rancune
s'exagéra devant la prévision des mille désagréments qui ne manqueraient
pas de l'assaillir: une existence précaire, désorientée, les tracas
d'une situation fausse, les cancans, des procès peut-être, des regrets,
des luttes... Il y avait là pourtant bien des choses faites pour la
séduire, mais puisqu'elle tenait quelqu'un à qui les reprocher, elle
n'envisageait pour l'instant que leurs côtés pénibles. Sa vie était
brisée, en somme, pour et par le caprice de ce coureur de gueuses! Elle
voulut n'y plus réfléchir, car son emportement redoublait, et l'on avait
pour le quart-d'heure un bien autre emploi de son temps.
--Que faut-il, maintenant?
Elle n'était pas assez dénuée de sens pour ne pas concevoir d'inquiétude
au souvenir de son mari, qui l'avait toujours tant aimée, entourée de
tant de soins et de délicatesses, sauvée de la pire existence pour lui
donner le luxe, l'amour, la considération, des bijoux, l'estime, la
poésie, pour faire enfin sa religion de celle que l'on traitait ailleurs
avec si peu d'égards. Elle avait tout mérité, oui, mais Pierre lui avait
tout donné. Elle perdait trop en le perdant, pour qu'un remords ne se
mêlât pas à son regret; et comme la désolation de son époux devait être
en raison de la tendresse qu'il lui portait, elle se donna beaucoup de
remords afin de supposer beaucoup d'amour.
Il ne lui déplaisait pas non plus d'avoir un ample chagrin de son
méfait: car notre vanité trouve des joies en nos souffrances même et se
plaît à nous les grandir encore, pour la gloire d'être plus sensibles ou
plus insensibles que le commun des foules. Indiscutablement, elle avait
mal agi: mais, à qui la faute? On l'avait contrainte.
Elle aurait volontiers rétracté son aveu: moins par bonté d'âme,
d'ailleurs, que par intérêt bien entendu.
Mais puisque l'acte était consommé, il fallait aviser à l'avenir, et au
présent, sans délai!
Regrets, remords, elle repoussa le bagage sentimental, pour discuter son
devoir.
--Où aller?
Car, rester, elle n'y pensait pas; le départ s'imposait à elle, ne
fût-ce que pour laisser au Merizet le vide de sa perte et le désir de
son retour. A Paris? C'est bien tentant, en vérité, mais attendre
là-bas, sans relations? Et les médisances? Il était indispensable qu'on
ne pût rien lui reprocher... La famille et Lyon?
--Voilà qui sera gai! C'est à Georges que je dois cela.
Mais cette vie durerait peu.
Car elle gardait, au fond, une rassurante confiance dans l'attachement
de Pierre, et sans effort se devinait si bien aimée et si ardemment
convoitée, qu'elle n'imaginait pas une longue résistance aux appels de
la passion... S'il demeurait ferme et si son orgueil d'homme le
retenait, elle-même, au besoin, lui faciliterait la faiblesse et se
permettrait le premier pas. Il ne convient pas toujours d'être trop
fière...
Quant aux amis, rien ne les rapprocherait. A moins d'un manque de
dignité si ravalant qu'on ne saurait y croire, leur divorce était sans
appel. Dire que la jeune femme en avait de la joie serait trop dire,
apparemment; mais on est logique, et la réconciliation du ménage se
subordonnait à la rupture des amis. Non, Jeanne n'abdiquait pas sa
haine.
Elle se ressouvint de sa sortie théâtrale, et en fut contente.
Mais, retourne, ma mie, aux affaires sérieuses...
Donc, elle partait.
Le calme était nécessaire: elle en eut.
Elle sonna, demanda ses malles et délibéra: car ceci exigeait la
concentration. Emporterait-elle les objets strictement indispensables,
afin de revenir pour qu'on se jetât à ses pieds? Laisserait-elle ses
bijoux, pour paraître désintéressée? La sagesse conseillait cela et la
prudence indiquait ceci. Elle se décida à prendre ses diamants et
oublier six robes; les bagages seraient moins gros et les intérêts
ménagés.