--... A moins que le bitume n'ait pas dit son dernier mot...
Toutes les phrases faisaient tous les sourires.
--Vous n'avez pas amené votre demoiselle?
--Elle est si jeune!
--Et si jolie!
Un père qui appelait sa fille cria: «Jeanne!» Pierre se retourna
brusquement.
--C'est plus fort que moi, dit-il à Georges: il me semble que nulle
femme ne peut porter son nom...
Desreynes fut présenté à la sous-préfète, Parisienne blonde, qui riait.
Il s'amusa de son humour.
La fille du percepteur vocalisa une romance d'amour; l'orchestre lança
un galop qui fit frémir les robes claires.
Le baron avait préparé quelque chose, et sut avec tant de grâce se
trahir, qu'il fallut le prier de prendre la parole. Mais il se récusait,
indigne; de nobles personnes insistèrent; il allait céder, puisqu'on l'y
obligeait, quand la musique d'un quadrille précipita les danseurs au
travers de la salle; les jeunes filles se levaient en posant leur
éventail, et le baron s'assit au bord d'une douairière.
Desreynes avait engagé la sous-préfète, et la comtesse fut leur
«vis-à-vis». Puis ce furent des polkas et des valses; les robes
s'envolaient dans des tourbillons de lumière. Jeanne, en rencontrant
Georges, lui souriait: ses lèvres étaient fort rouges sur ses dents
blanches.
La première heure s'écoula; Pierre ne dansait point; Desreynes, au
milieu de ces visages inconnus, se sentait dans sa propre maison et
recevait les gens comme ses hôtes, Merizette l'en remercia.
--Vous ne m'invitez pas, ami?
Il avait peur un peu; et lorsque, dans une valse, il l'eut entre ses
bras, il crut concevoir qu'il faisait là quelque chose de mal. Elle se
serrait contre lui. L'étoile de diamant étincelait sur son épaule: sa
chair avait des tons chauds et des courbes douces qu'il voyait se perdre
et se rejoindre; de son corps montait l'odeur d'aucune autre femme; ses
yeux ardaient, et quand elle les élevait vers lui, il se sentait trop
proche d'elle. Le rythme se précipita. Jeanne, pressée plus fort contre
son cavalier, l'entraîna dans une cadence exaltée. Elle avait fermé les
yeux. Accrochée à lui, elle le forçait à tourner; ils pivotaient
vertigineusement, les genoux aux genoux. Il sentait à travers son
plastron la chaleur et le battement d'une poitrine de femme; il
étreignit sa danseuse et tourna plus vite; mais soudain: «Assez!»
dit-il. Ils s'arrêtèrent.
Les couples s'étaient lassés depuis longtemps, et, rangés autour du
salon vide, contemplaient froidement, comme des bancs d'inquisiteurs.
Georges, d'un coup d'oeil circulaire, vit ces figures impassibles. Il
dressa le front, dans une hautaine impertinence, et tendit à la comtesse
un bras qu'elle prit en riant.
La foule, muette, échangeait des coups d'oeil; les plus politiques
inventaient une banalité pour en sourire.
Il reconduisit Jeanne à son fauteuil: il avait un remords et se promit
de ne plus valser avec elle.
--Peut-on?
--Oh!
Il invita des jeunes filles; toutes avaient ordre de le refuser.
Des couples se dirigeaient vers la serre, où un buffet était dressé.
--Avez-vous soif, mademoiselle?
--Quelle délicieuse installation!
--Il est à quoi, le sirop?
--La production est un des éléments primordiaux du bien-être social,
monsieur.
Desreynes se rapprocha de la sous-préfète et s'offrit en chevalier
servant; ils avaient, dans leurs souvenirs, rencontré des noms d'amis
communs; elle possédait un esprit vif et enjoué.
--Vous êtes un remarquable valseur, mon cher compatriote.
De très près, il murmura une réponse, et elle se voila derrière son
éventail.
--Pourquoi donc, alors?
--Pour que vous me les accordiez toutes.
--Y pensez-vous? Que dirait la comtesse? Et son mari? Je tiens à mes
yeux!
--On dirait que je vous aime.
--Déjà? Et pour la vie?
--Je le jure sur votre honneur.
--Je suis bien tranquille! Les hommes disent «toujours», les femmes
«jamais», et cela signifie une fois ou deux.
Dans une salle, des gravités jouaient au whist.
Georges quittait peu la Parisienne. Le substitut Perrenet les aborda; il
arrondit quelques phrases avec autorité.
--Mon frère l'a connu à l'École de droit, dit tout bas la sous-préfète.
Un jour, à la suite d'une altercation, un camarade gifla M. Perrenet; il
recula avec dignité et dit: «Ah, point de menaces, n'est-ce pas?»
Le jeune magistrat les suivit au buffet: ils rencontrèrent la comtesse
au bras de Valtors.
--Vous faites des conquêtes, Georges?
D'Arsemar survint.
--Eh bien, monsieur le comte, avez-vous quelque bonne nouvelle de votre
protégé?
--Quel protégé, monsieur le substitut?
--Barraton! L'oubliez-vous? Avouez que vous m'en avez voulu; je ne vous
en veux pas.
--Je vous garde toujours rancune et je ne vous pardonnerai que si je
réussis.
--Réussissez, je vous le souhaite, ayant réussi moi-même, et votre
victoire ne donnera que plus de prix à la mienne.
--Qu'est-ce donc? demanda Georges.
--Un rien, reprit le substitut. Figurez-vous, monsieur, qu'un certain
Barraton fut soupçonné d'un vol commis dans les ateliers de monsieur le
comte; les preuves n'étaient rien moins que concluantes; mais comme
j'avais eu, récemment, le malheur de laisser acquitter, coup sur coup,
deux prévenus (ce que n'aime pas M. l'avocat général), je fis tous mes
efforts pour gagner cette cause. Comprenez; mon avancement se jouait.
J'eus quelque mal, en vérité, et quelque mérite à obtenir la
condamnation. Monsieur le comte assistait aux débats, et lorsqu'il me
vit, au parquet, félicité par mes collègues du succès de mon
réquisitoire, lorsqu'il m'entendit avouer mes incertitudes sur la
culpabilité et ma satisfaction sur l'issue finale, il me fit l'honneur
d'entrer dans une grande colère... oh! ne niez pas...
--Je ne le nie point, monsieur, et même...
--Que voulez-vous? C'est le métier! Chacun le sien. Ne sommes-nous pas
l'avocat de la société? C'est affaire entre nous et l'avocat du prévenu.
Gagne qui peut! L'un joue sa clientèle et l'autre son avancement, chacun
son avenir.
--Sur la vie des hommes, n'est-ce pas?
--Quelquefois seulement... Je disais donc que monsieur le comte entra
dans une grande colère et qu'il prit aussitôt un mal énorme pour mener
cette affaire en appel. Voulez-vous mon avis? Je crois que le Barraton
sera acquitté devant la cour. Mais qu'est-ce que cela prouve?
--Cela prouve, monsieur, que la justice est la mort de l'équité, comme
l'équité est la condamnation de la justice, et que l'une ne peut vivre,
sinon en l'absence de l'autre.
--Ah, permettez...
On faisait cercle.
--Je crois comme mon ami, poursuivit Desreynes, que la justice est un
mal, un mal utile; je m'en sers, mais je ne le respecte pas.
--Distinguons! Je ne suis pas assis. Le parquet...
--Asseyez-vous sur le parquet.
--Très joli, monsieur de Valtors!
--Ce baron, il est tout or et azur!
--Les hommes n'ont pas de droits naturels sur les hommes.
--Excusez! La société, dont la base repose sur des conventions acceptées
et tendant au bien-être commun, peut créer des lois.
--Mais non des droits, s'écria Pierre. Juger, punir, que ce soit une
nécessité, j'y consens avec tristesse; mais ce n'est pas un droit, en
morale pure. Cela est légal, mais non point légitime.
Plusieurs s'ennuyaient: on entendait les mesures d'un quadrille.
--Ces gens de la capitale ont des idées bien subversives et nuisibles au
bon ordre.
--Pourquoi viennent-ils chez nous? Les derniers venus font les
cimetières bossus.
--Je crois que le comte se prépare une candidature aux élections
prochaines.
--Il n'aura pas ma voix.
--Ni la mienne: c'est un charmant homme, au fond.
--L'ami est bien déplaisant.
--Demandez à la comtesse.
--La sous-préfète ne pense pas ainsi.
--Chacun aime les têtes qui lui plaisent.
--Voyez comme Mme d'Arsemar les regarde!
--On la dirait jalouse.
--Quelle toilette! Si ma femme...
Jeanne accosta Desreynes:
--Prenez garde de négliger votre Juliette, ô Roméo.
Elle fit deux pas, et, revenant:
--Je vous préviens qu'elle est déjà mariée sous le régime de la
communauté.
Elle reprit le bras du baron. Il déclama:
--Comme vous me quittez pour lui, ô perfide! Vous ne voulez donc pas
m'aimer?
--Ne le demandez plus, je me le demanderai peut-être.
--Je voudrais baiser vos épaules.
--Vous leur faites trop d'honneur.
--Cruelle!
--Nous avons manqué le lancier.
Jeanne éprouvait un dépit de toujours rencontrer Desreynes au bras de la
même rivale.
--Soyez gentil avec elle, souffla Merizette; elle vient d'avoir des
chagrins et se console de l'amant avec l'amoureux.
Le baron, dans un intermède, récita quelques vers d'une poésie
sentimentale: il secouait sa calvitie.
--Heureux jeune homme, soupira Georges: moi, j'ai tant aimé que j'en ai
perdu l'habitude.
--Pauvre vieillard! soupira la sous-préfète. N'êtes-vous plus assez
faible pour aimer?
--Ni assez fort pour être aimé.
--Vous n'en semblez qu'à peine triste.
--Il faut être philosophe: j'ai tant d'orgueil que, lorsqu'une chose me
manque, je m'en félicite. D'ailleurs, tout veut un terme: vos pareilles
m'auraient rendu stupide, ou du moins aussi bête, si vous approuvez la
comparaison, qu'une femme intelligente.
Les dames du beau monde se plaisent volontiers et se prennent parfois
aux insolences qui sont doucement prononcées, tout au contraire des
courtisanes, qui réclament d'abord la déférence et ne se grisent que de
respect, à défaut d'or.