PASCAL.

Georges resta stupéfait; les ongles de la jeune femme avaient déchiré sa

main; il était sûr de n'avoir rien fait qui la dût révolter, et ne

s'expliquait pas qu'une simple maladresse l'indignât aussi fort.

Il pensa l'avoir serrée trop étroitement, et attribua à la pudeur cette

colère soudaine et cette fuite.

Jusqu'au soir, Jeanne l'évita; mais après la veillée elle s'approcha de

lui:

--Pardon, dit-elle à voix basse.

Il comprenait mal; pourtant, il demeura satisfait de reconnaître en elle

une chasteté si scrupuleuse, et dont il ne la croyait point capable.

Mais, ce mot de pardon?--Elle a senti combien sa crainte était déplacée,

offensante même, et s'en excuse.

Au lendemain, Jeanne rougit en le voyant, et reprit son allure

ordinaire.

C'était le jour du bal; les deux amis laissèrent la petite comtesse aux

soucis de toilette, et sortirent.

--Tu ne sais pas, dit Pierre... mais tu me promettras le secret? Je

prépare sournoisement notre retour à Paris; je laisse à Berthaud la

direction des affaires: c'est un garçon sérieux et entendu... Elle va

être si heureuse! Ne lui raconte rien; je suis égoïste, moi, et je veux

me réserver la joie de porter les bonnes nouvelles.

Les premiers lilas fleurissaient; Pierre et Georges marchèrent

longtemps.

Ils s'arrêtèrent au bord des brandes, parmi l'avalanche des roches qui

se poussent vers le fleuve, sinueux et fou dans cet endroit. Tous deux

aimaient ce coin sauvage, noir, peuplé de ronces et de genêts, et

qu'assourdit la rauque brusquerie des eaux.

--Voilà que je préfère à notre bal, mon Georges.

Étendus sur un pan de mousses, ils se perdaient en de vagues causeries

sans suite, regardant tour à tour le ciel bleu et la rivière blanche.

Subitement, Pierre se dressa, sauta sur Georges, le saisit aux épaules,

l'enleva de terre et plaqua sur le sol un violent coup de talon: à la

place où Desreynes s'était couché, une vipère, les reins écrasés, les

dents accrochées à la guêtre de Pierre, se tordait. Arsemar prit la bête

par la queue et lui brisa la tête sur un roc.

--Elle glissait sous ta nuque!

--C'est donc ça qui me chatouillait?

Un dernier frisson vibrait dans ce corps mince et luisant, que Georges

toucha d'un doigt répugné.

--Si nous rentrions, fit Pierre: on a peut-être besoin de nous, là-bas?

Desreynes prit la main de son ami et la serra.

--Que tu es enfant, Georgeot! Est-ce que tu n'en aurais pas fait autant?

Il ajouta encore ému:

--Ce n'est pas bien dangereux, mais j'ai eu peur pour toi... Allons, en

route!

Ils arrivèrent.

--Vous avez failli danser sur mon cadavre, belle dame!

Georges raconta l'aventure: Jeanne écoutait avec un frémissement de peur

et de dégoût.

--T'es-tu lavé les mains, au moins?

Elle sauta au cou de son mari, puis de Georges, et les baisa tous deux.

Le dîner fut court et rieur. L'incident avait réveillé Desreynes, qui se

montra tout heureux de vivre.

Il avait inconsciemment cette joie que l'existence rend à ceux qu'elle

lassait, dès qu'ils ont manqué de la perdre. On se sépara. Merizette se

faisait belle, et les deux amis, en habit noir, se retrouvèrent

ensemble.

Trois invités étaient venus déjà, et se promenaient dans les jardins, en

attendant.

--Qu'ils attendent!

--Qu'ils se promènent!

Droits et corrects dans leur costume de bal, Georges et Pierre

s'admiraient l'un l'autre.

--Comme il y a longtemps qu'on n'a marché ainsi, bras dessus, bras

dessous, tous les deux, avec le claque et les gants blancs! Nous allions

chez les autres, on vient chez nous, maintenant!

--C'est drôle! Les mêmes souvenirs nous montrent que nous vieillissons,

et à la fois nous rajeunissent...

Des serviteurs allumaient les flambeaux: dans le parc, des taches de

clartés multicolores s'épanouissaient entre les frondaisons plus vertes:

de-ci, de-là, il en naissait; plus loin de nouvelles naissaient encore.

Lentement, ce fut comme un cercle de feux épars qui cernaient le

château. Au large, dans cette demi-lueur, on entendait des appels. Deux

torchères brûlaient sur le perron. Il y avait des étoiles plein le ciel,

et des parfums plein l'atmosphère. Dans la maison, autour des salles,

les feuilles des arbres exotiques brillaient d'un éclat de métal,

semblables à des plantes fausses. Une tente grise et rose menait du

salon à la serre, où un jet d'eau chantait dans l'air attiédi.

--Me voilà!

Jeanne parut, debout sur le seuil.

Elle était entièrement vêtue de noir: une cuirasse de satin, basse et

sans épaulettes, ronde comme un corset, l'emprisonnait des hanches

jusqu'aux seins, et tout le haut du torse restait nu; sur les épaules

toutes blanches s'arrondissait une imperceptible chaînette d'argent mat,

ornée au centre d'un diamant: la jupe, sans traîne, était drapée de

dentelle. Les pieds, qu'on entrevoyait sous la maille des soies,

s'habillaient à peine d'un fin soulier, et les gants noirs, aux

manchettes de dentelle, montaient jusqu'à la naissance des bras. Elle

avait aux oreilles deux clous de diamant, qui scintillaient au-dessous

des cheveux sombres et plaqués; et marmoréenne ainsi, d'un bloc posé sur

son socle d'ébène, elle ressemblait à un buste vivant de Paros.

Les deux hommes furent éblouis: elle était superbe et désirable, décente

aussi, malgré l'audace de ses épaules dévêtues.

Elle souriait et se tourna.

A sa nuque ondulaient des frisons légers; sur son dos, souple et charnu,

le corsage s'évasait. Elle resta sans bouger, le visage de profil, se

détachant en clarté sur la pénombre d'une fenêtre. Oui, vraiment belle,

elle l'était!

Georges, fasciné, s'approcha. Elle inclina la tête. Ses vêtements

paraissaient dressés autour d'elle; il semblait qu'en la saisissant au

col, comme on empoigne un glaive, on l'eût dégainée toute nue!

Pierre un peu jaloux des hommes qui la verraient ainsi, voulait parler,

quand un domestique cria des noms: avec force révérences, les trois

promeneurs du parc arrivèrent en file indienne, inquiets sur le parquet

glissant: ils s'assirent, les genoux tendus, en cachant leurs pieds sous

les fauteuils.

--Mais très bien, je vous remercie, disaient-ils. Et l'on parla de la

saison.

Puis, des roulements de voitures, des grelots, des coups de fouet, des

cris; des pas couraient devant le perron, des roues grinçaient sur le

sable. En un quart d'heure le salon s'emplit. D'Arsemar présentait les

hommes à son ami; Jeanne s'empressait à toutes les dames, qui

s'avançaient rigidement, avec des gestes préparés pour être naturels.

L'arc-en-ciel des robes se déploya sur les fauteuils, au bruit des soies

froissées.

Les invitées regardaient la comtesse de côté, avec un oeil arrondi;

quelques cavaliers chuchotaient un juron admiratif, vers l'oreille d'un

intime.

La noblesse arriva plus tard; les noms sonnaient; à chacun d'eux, on

voyait toutes les têtes de femmes converger d'ensemble sur la porte,

avec l'exactitude d'une manoeuvre militaire; on causait à voix basse.

Georges, debout près du piano, était magnifique. Les mères contemplaient

comme les filles.

--C'est un Parisien.

--Il est très riche.

--Il est très bien.

--C'est un artiste.

--Oh!

Mais l'hôtesse rappelait tous les yeux,

--Peut-on?

--Un mari peut-il?

--Oh!

De petits sifflements satiriques susurraient sur les bouches. Une

froideur régnait encore. Mais l'atmosphère s'échauffa; la sous-préfète

parut; les dialogues s'animaient.

Sous les fenêtres du salon, des accords se modulèrent et tout un

orchestre chanta: les dames immobiles avaient de tendres airs pensifs;

les demoiselles arrangeaient d'un coup de main les plis de leurs jupes;

les messieurs, raides contre les chambranles, s'étudiaient à écouter. Un

petit mouvement de tête signalait parfois les plus apparents

connaisseurs; il entraînait aussitôt beaucoup d'autres mouvements de

têtes. L'orchestre s'enleva, dans une brusque colère de cuivres, et tout

le monde se redressa en souriant de plaisir.

--Quelle jolie installation!

Les dialogues reprirent discrètement; mais la comtesse ayant parlé tout

haut, chacun parla.

Jeanne traversa le salon, seule, sous l'éclat des lustres; à sa droite

et à sa gauche les faces tournaient comme dans un sillage. Maintenant,

l'orchestre soutenait les conversations, et quand il se tut, on fut gêné

pour parler encore.

Les hommes s'approchèrent des fauteuils comme des automates de

salutations.

--Madame!

--Monsieur!

Le baron de Valtors se multipliait auprès des plus jeunes; bon nombre en

étaient flattées.

--Ne chanterez-vous pas quelque chose?

--Vous nous direz des vers! Le baron dit si bien, madame!

--Je sais, madame!

--Oh, monsieur de Valtors, je disais tout à l'heure à madame... et vous

me comprendrez, vous qui êtes poète: n'est-ce pas qu'avec une pendule et

des fleurs une chambre n'est jamais déserte?

Amis · 第 37 / 99 题