Elle pencha la tête et dit: «Cela dépend des jours.»

Elle le caressait de la main, avec des mines d'enfant.

--Je suis une fille d'Ève, je voudrais savoir. Ai-je donc si mal agi?

D'autres le feraient et n'en causeraient pas.

Elle ajoutait encore:

--Je me suis déjà tant confessée à vous, ami! Vous savez des misères que

tout le monde ignore. Et puis, le plus grand charme des secrets, c'est

de les dire.

Au fond, Jeanne redoutait peu la trahison de Georges, mais elle feignait

d'y croire. Elle n'ignorait pas combien le jeune homme hésiterait à

instruire Arsemar d'une telle curiosité, et au lieu de crainte, elle ne

trouvait là que le plaisir d'un hypothétique péril, et la joie d'avoir

introduit dans leur liaison un sujet nouveau de complicité. Elle avait,

d'ailleurs, parlé sans préméditation, dans l'entraînement d'une

invention subite, par bravade, mais elle se loua de cette forfanterie

comme d'une combinaison machiavélique. Elle ne réfléchit pas qu'une

semblable révélation pouvait secouer Desreynes dans sa quiétude, et

arrêter une conquête qu'elle jugeait si bien commencée.

Georges garda de cet aveu une contrainte douloureuse; il sentait un

obscur danger; mais il redoutait de revenir aux soucis déjà anciens, à

la méfiance des premiers jours, et de renoncer au calme dans lequel il

s'abandonnait. Il éprouva la lassitude d'un homme qui, à la nuit

tombante, s'aperçoit qu'il s'est trompé de route et se désole de

rebrousser sur tous ses pas. Il avait fait avec amour cette route

progressive dans la paix, et l'idée de la quitter le rendait lâche. La

confidence de Jeanne l'occupa jusqu'au soir, et jusqu'au soir il fit

effort pour l'oublier. Expérimenté par ses premières terreurs si vaines

et si folles, il jugea que le mal, en somme, n'était pas grand, et que

cette femme avait pu sans crime céder à une tentation bien explicable,

et qu'il fallait tenir compte de toutes les excuses, pour se faire une

raison...

Il demanda à Pierre la clef du meuble en chêne, et, afin d'en visiter le

contenu, s'enferma dans la bibliothèque.

Une centaine de livres étaient là, de toutes sortes.

Il rencontra les bouffonneries de Scarron à côté des poèmes galants de

la régence: de fines épigrammes à côté des lourdes gravelures de la

Révolution; Baudelaire coudoyait les marquis de Sade et d'Argens, et la

Fontaine s'appuyait à Musset; Mirabeau entre Glatigny et Monnier; Balzac

entre Diderot et l'Arétin; Restif de la Bretonne auprès du Meursius;

l'infini culte de Priape, ancien, moderne, de tous les temps, le Musée

secret de Naples et tout le Parnasse satirique, puis un débordement de

modernités bruxelloises.

Les cartons contenaient des reproductions de Boucher, Watteau, Coypel,

Rubens, Kaulbach, Le Poittevin, Courbet, vingt autres, et de

fantastiques albums japonais, et une collection des merveilleuses

eaux-fortes de Rops.

Desreynes, en tournant les feuilles, se rappela qu'une femme les avait

tenues et s'était attardée dans leur contemplation: ce souvenir le

troubla pendant quelques minutes, et le ravit: mais soudain il en rougit

comme s'il eût avoué tout haut quelque infamie.

Alors, il entendit dans le couloir un pas léger qui approchait, et le

bouton de la porte tourna: en vain; il tourna une seconde fois, avec

plus de force.

--Cachottier, dit la voix.

Puis, les pas légers s'éloignèrent dans le corridor, et se perdirent.

Georges conserva la clef du meuble, et Jeanne l'en railla.

Il s'excusait: «Ne croyez pas que j'agisse de la sorte pour le malin

plaisir de vous taquiner; certaines choses ne sont pas faites pour les

femmes; ce qui est sans danger pour nous devient périlleux pour des

imaginations trop sensibles.»

Puis, il moralisa: à quoi bon connaître le mal? La sensualité n'est que

la consolation de ceux qui n'ont pas d'amour, et le vide qu'elle laisse

est plus terrible que celui qu'elle a voulu combler.

Merizette écoutait avec une bienveillance docile, un peu narquoise; elle

lui demandait s'il avait toujours pensé ainsi.

Ces conversations la chatouillaient par leur côté scabreux; elle

s'enchantait aussi de cette aventure, parce que Georges y avait donné un

encourageant témoignage de sa faiblesse. Il n'avait rien dit, rien fait;

il pactisait donc avec sa conscience, et se tenait pour satisfait par

une demi-mesure de prudence. Jeanne, avec son flair féminin, plus

qu'avec sa logique, avait déjà deviné en lui une nature passive malgré

l'orgueil, et soumise aux influences autant que révoltée aux ordres; ce

dernier événement la confirma dans son appréciation et acheva en même

temps d'effacer toute trace de vieille rancune.

Elle estima d'ailleurs qu'il y avait dans la conduite de Georges une

preuve de sympathie pour elle, et se persuada qu'il aurait agi avec

moins d'indulgence, aux premiers temps de son séjour. Elle sentait bien

qu'il la voyait plus aimable et plus jolie, inconsciemment obsédé par la

séduction d'un compagnonnage de chaque heure, enveloppé d'un charme

inéluctable, pénétré. Elle le sentait.

Les femmes, qui ne règnent que par l'amour, se réjouissent de tout ce

qui leur apporte une preuve de cette puissance éphémère, et n'aiment

rien tant que de bouleverser par elle l'ordre régulier des choses: aussi

sauront-elles gré à un sot qui, par amour, gagnerait de l'esprit, et à

un homme de mérite qui paraîtrait sot.

Georges s'amollissait au milieu de ses propres sermons; et Jeanne, pour

l'affadir davantage, le ramenait à ses prêches, sachant qu'il n'était

pas de ceux qui s'exaltent dans la constance d'une pensée; elle le

voyait descendre et lutter de raison pour composer ce que le sentiment

seul aurait dû lui dicter.

Elle le nommait dévotement: «Mon père.» Elle lui demanda en riant si la

mémoire de ses maîtresses ne le poursuivait pas, et comment il pouvait

s'assouplir à ses récentes vertus d'anachorète.

--N'allez pas au moins faire la cour à ma femme de chambre: elle est

mignonne.

Georges revint à la bibliothèque et s'y enferma; Merizette l'en

plaisantait: aisément, car elle ressentit une sorte de sincère

répugnance pour cette curiosité presque honteuse, mais sans imaginer

qu'elle dût se mépriser du même coup.

Et, jour par jour, Georges sembla devenir triste.

Il éprouvait une langueur indéfinie, qu'il attribua à la dernière

révélation de Jeanne, et se reprocha d'attacher tant d'importance à cet

enfantillage. Les journées lui paraissaient sans terme. Un besoin de

changement l'appelait-il déjà? Il examinait les arbres d'un air ennuyé;

lorsque Jeanne était à son bras, il l'oubliait ou la regardait trop.

Pourquoi donc? Il tomba dans de longs silences, qui n'étaient remplis

d'aucune pensée intérieure; il répondait par des monosyllabes étonnés.

En vain, la jeune femme développait mille grâces: il semblait ne lui

donner qu'avec effort un sourire complaisant et distrait. Ces

prostrations le prenaient même parfois en compagnie de Pierre. Il crut

qu'une décadence intellectuelle commençait pour lui.

--Ah, je suis bien fini!

Il se déclara que cette vie nouvelle lui avait un instant rendu quelque

santé, mais qu'il ne se trompait guère, lorsqu'en quittant Paris il

disait «trop tard» à la guérison.

--Qu'est-ce que tu as donc, mon pauvre Georges? demandait Arsemar.

--Rien.

Jeanne prit compassion de cet état; elle voulut occuper leur hôte et le

distraire de lui-même. Oui, compassion, vraiment: c'était une revanche.

Elle se mit, avec Desreynes, à préparer les salles pour le soir de la

fête. Elle le chargeait, le pressait, le forçait à courir: la maison

tout entière roula dans un chaos; Jeanne découvrit des nids de

poussière, et s'irrita contre ses gens; les domestiques affairés

passaient en grande hâte; les salons, grandis par leur nudité, peuplés

de sièges en droit ordre, se faisaient plus sonores, et dans l'embrasure

des fenêtres une flore verdoyante montait.

La serre fut parée.

Jeanne s'en réserva la décoration; Georges suivait la jeune femme, un

peu amusé par tant de trouble; même, quelques gaîtés le secouèrent dans

sa torpeur.

Merizette voltigeait autour de lui, dans son peignoir clair.

Elle affectionnait ce costume presque antique, simple et beau dans ses

longues lignes qui s'assouplissent aux rondeurs du corps, si chaste et

si troublant tout ensemble, où la femme se perd et se modèle tour à

tour, qui la rend invisible parfois, et parfois la révèle plus que nue

en la dessinant de caresses.

Jeanne, souple, vive, la taille fière et sans corset, les cheveux un peu

dépeignés, sautait sur la pointe de ses fins souliers, avec des

légèretés de pinson, et ses manches assez larges s'envolaient comme des

ailes.

Georges se plaisait à la voir, et s'y attardait: il admira la plastique

régularité de ses formes, et, pour la première fois peut-être, puisa

dans cette contemplation une captivante jouissance d'artiste. Rien de

plus, pensait-il, et pourtant il faillit se reprocher cette attention

physique: l'épouse de Pierre ne devait-elle pas demeurer dans une brume

de sanctuaire, dans une demi-abstraction religieuse? Par un contraste de

sa propre nature et de sa vie, il l'avait rêvée impondérable, faite

d'éther ou de fumée, comme la conception d'un dieu; il l'aurait voulue

au-dessus de l'attaque et du soupçon.

Il s'étonna presque de lui reconnaître tout d'un coup, et d'une façon si

précise, une grâce si séduisante de femme. Jeanne se multipliait autour

de lui; elle était partout, courait, revenait sur ses pas; il la voyait

au sommet d'une échelle, puis à terre; en passant, elle lui fouettait

les jambes, de sa jupe; il se retournait, et l'apercevait juchée sur

quelque haut gradin, et comme suspendue dans les branches. Cette

vitalité le rajeunissait. Il s'offrait, à regarder Jeanne, le plaisir

des vieillards qui contemplent les enfants; avec un charme de plus.

--Mais venez donc m'aider, paresseux! Je ne suis pas solide!

Debout sur une chaise en bois dont les pieds mal équilibrés

s'enfonçaient dans le sable, la châtelaine, les bras levés, accrochait

une lanterne chinoise dans les rameaux d'un oranger. Desreynes

s'approcha et contint le dossier du siège. Les pans de la robe

effleuraient son visage; une tiède odeur d'iris nageait dans les plis de

l'étoffe, et contre son épaule, Georges sentait un contact de chair.

Merizette, du bout de la main gauche, s'appuyait sur la tête du jeune

homme: elle se haussait: chaque mouvement les déséquilibrait tous deux

et les froissait l'un contre l'autre. La besogne était longue,

paraît-il; Georges regardait le sol.

--C'est loin, soutenez-moi!

Il tendit le bras pour l'aider, mais la chaise fit bascule: Jeanne

poussa un cri, tomba à la renverse, pliée en deux; vivement, il la

saisit: elle était sur son épaule, les reins cambrés contre son cou;

mais avant qu'il pût la déposer à terre, elle s'était déjà redressée,

d'un bond, arrachait de sa hanche, avec un geste de colère, la main qui

l'avait prise, dardait une menace dans les yeux de Desreynes, et, rouge,

s'enfuyait.

Amis · 第 35 / 99 题