Mme d'Arsemar avait la voix fort belle, et la musique était à peu près
sa seule passion sincère. Au piano, devant ces pages tachées de points
noirs et coupées de lignes, elle reprenait vraiment son âme féminine, et
savourait l'unique jouissance, encore profonde, qui demeurât possible à
cette désorientée: souvent elle s'enfermait chez elle pour jouer ses
mélodies favorites; elle oubliait et s'abandonnait; c'était comme une
régénération: elle en sortait naturelle et meilleure: pour peu de temps.
En cet art seul aussi elle avait avec Pierre une vibration commune:
Rubinstein, Beethoven, Berlioz, Wagner étaient leurs auteurs préférés;
Chopin par-dessus tous. Ils passaient, le soir, de longues heures à
chanter. Desreynes tournait les pages: il avait de longtemps appris ce
rôle nécessaire à ses bonnes fortunes, et personne ne savait mieux que
lui cambrer les reins au rebord d'un piano, poser le coude sur la
tablette, et sourire d'approbation. Au fond, il n'avait de la musique
qu'une demi-compréhension, ne le cachait point, et se permettait même un
peu de dédain pour la mélomanie affectée de notre siècle. Il disait, en
se levant de table:
--N'allons-nous pas verser quelque bon flot de mélodie?
Merizette le battait, indignée de l'irréligion.
--Notre époque a inventé ce culte: c'est un plaisir de névropathes.
Il insistait:
--Que la musique soit le premier des arts sensitifs, je le veux bien,
mais c'est le dernier des arts intellectuels. La double preuve, c'est
qu'il est le mieux compris des femmes.
Et Jeanne le battait encore, pour défendre son sexe. Elle le poursuivait
à travers le salon, et leurs courses bousculaient les sièges.
--Voilà comment j'aime le bruit, criait Georges, celui-là ne veut rien
prouver. Fi de vos compositeurs qui font rouler le char du rêve sur le
pavé des bonnes intentions!...
Jeanne effleurait les touches du bout des doigts, et Pierre, assis à
côté d'elle, posait la main sur son épaule.
La musique le plongeait dans des rêveries proches de l'extase; Georges
restait debout, et certaines phrases l'enveloppaient de charme.
--Je ne peux pas entendre jusqu'au bout! La musique n'est pour moi qu'un
tremplin sur le songe, la soeur du vin! J'écoute, et je crois écouter:
je me réveille très loin; la musique me rendrait poète ou philosophe;
musicien, jamais!
Le pire malheur de Pierre serait la surdité.
--Plutôt sourd qu'aveugle, répliquait Georges. Une cloche se fêle, un
poulet piaule, des pincettes tombent: quelle volupté cela donne-t-il? La
joie des yeux est incessante, pour qui sait voir. C'est par une
injustice, que l'art musical accapare ce superbe mot d'harmonie: la
vraie, la grande, la constante harmonie, c'est celle de la lumière; elle
seule assouplit et unit tout.
--Taisez-vous donc et tournez les pages, fit Merizette.
Ces soirées musicales se prolongeaient fort tard.
Jeanne avait des élans de passion, de grands cris, des langueurs, des
ivresses, et dans l'émotion du chant, une rougeur teignait ses belles
joues; ses yeux brillaient d'un éclat noir. Souvent elle les levait sur
Georges, qui, fixe, la regardait; elle lui souriait alors, et baissait
ses paupières avec lenteur. Desreynes en fut parfois remué: Jeanne le
devinait.
--Quel est votre idéal de la femme?
--Faible et douce; qu'elle saute et chante comme un oiseau.
Elle vit un compliment dans cette phrase: tel était pourtant le
contraire de sa nature; mais l'admiration de soi-même se contente
aisément de tout.
La comtesse parlait à fréquentes reprises de sa toilette de bal, mais
n'en voulait pas détailler le secret: une surprise! Elle avait inventé
cela, et le baron en resterait fou.
Le jour de la grande fête approchait.
Une après-midi, comme Georges errait dans la bibliothèque à chercher
quelque livre, Jeanne entra.
--Voilà mes amis, dit-elle, quand vous n'êtes pas chez nous.
Elle montrait les rayons où les volumes s'alignaient par milliers.
--Pierre a hérité cela de son oncle, un vieux célibataire, très grave et
très léger... Il y a là des choses...
--Des romans?
--Je les évite: ce sont des envahisseurs; les lire, c'est remplacer sa
propre vie par celle des autres, et je me parais encore trop jeune pour
cela... bien que je m'ennuie à mes heures. J'aime mieux l'histoire, les
sciences, ce qui fait réfléchir sur soi-même... Je suis une drôle de
femme, n'est-ce pas? D'ailleurs...
Elle s'arrêta, puis, d'un geste décidé, prenant Georges par la main,
l'emmena.
--Venez voir!
La salle était vaste et sévère; dans un coin, se dressait un meuble
antique, en chêne sculpté.
Jeanne s'appuya sur le bras du jeune homme, et se pencha vers son
oreille.
--L'oncle était un damné libertin; là, c'est l'enfer!
Georges recula, jouant la terreur; puis, il se rapprocha du meuble avec
prudence et feignit de vouloir en forcer la serrure.
--C'est solide! Mais si vous me juriez le secret...
--Vous savez?
--Je sais où est la clef.
--Vous ne l'avez jamais prise?
--Peut-être...
--Vous êtes une curieuse, et les nobles dames ne doivent...
--Les nobles dames! Tout pour vous, n'est-ce pas? Et vous vous étonnez
qu'on se révolte un peu?
Son attitude contrastait avec ses paroles, car elle baissait le front.
Les femmes ont-elles jamais un air plus chaste qu'à l'heure où elles
renoncent la chasteté? Ses grands cils faisaient une ombre sur le bord
de ses joues qui venaient de rosir, et ses paupières paraissaient plus
blanches. Elle ressemblait à une vierge qu'on trouble, et plus
troublante par cela même, elle attendait.
--Mais enfin, qu'avez-vous là dedans?
--Oh, je n'ai pas compris toujours...
--Des gravures aussi?
--Il y en a dont on croit qu'elles vous révolteraient. On nous laisse
bien ignorantes, nous autres, même quand nous sommes mariées...
Certaines femmes vertueuses ont, pour parler de la volupté, des termes
répugnés et presque répugnants, qui prouvent que le mariage ne leur a
révélé que les dégoûts: Jeanne n'était point de celles-là, bien que sa
curiosité anxieuse en fût encore à lui promettre la fin d'un rêve
commencé...
Elle s'exprimait languissamment.
Georges cherchait la cause d'une si étrange confidence. En d'autres
temps, il l'eût prise pour une invitation à tout oser: il la conçut un
instant, cette idée d'une provocation galante, mais il la repoussa,
honteux de l'avoir eue.
--Vous ne direz rien à Pierre, n'est-ce pas?
--Si vous me promettez de ne plus...
--Promettre, non!
--Je ferai cacher la clef si bien...
--J'en ai l'empreinte!
--J'emporterai les...
--J'ai tout lu!
Elle éclata de rire.
--Soyez gentil. Voudriez-vous trahir ma confiance? Je m'ennuie quand je
suis seule. Laissez-moi mes livres.
--Pourquoi choisir ceux-là?